‘La passion des écrivains’, de Josyane Savigneau : rencontres romanesques

© Josyane Savigneau

L’exercice était piégé. La galerie de monstres sacrés rencontrés au cours d’une carrière brillante aurait pu se transformer en un numéro d’auto-promotion nombriliste un brin assommant, gardant le lecteur hors sérail à distance. Ou pire : une mise au point à destination de ses contempteurs, qui ne manquent pas.

 Mais Josyane Savigneau, journaliste littéraire depuis plus de trente ans, papesse de l’influent Monde des livres pendant quatorze, a su éviter avec finesse et élégance tous les écueils du genre.

‘La passion des écrivains’ n’est pas une autobiographie. Son histoire personnelle, l’auteure l’a déjà narrée dans ‘Point de côté’, en 2008. 

Bien entendu, en creux… Bien sûr, comme tout livre digne de ce nom… L’importance de l’œuvre de Simone de Beauvoir dans son parcours (‘Penser sa liberté‘, tel est le nom définitif du chapitre qu’elle consacre à l’auteur du ‘Deuxième Sexe‘), les tensions et les chausse-trappes inhérents à tout lieu de pouvoir, les querelles idéologiques…

Mais Josyane Savigneau, femme de gauche, féministe revendiquée et éternelle amoureuse des mots, a surtout voulu raconter ses admirations (même si l’époque préfère désormais l’étalage des inimitiés).

Sans idéaliser ses interlocuteurs mais, comme parfois encore surprise d’avoir l’opportunité d’échanger avec eux (même si beaucoup ont disparu), elle décrit avec gourmandise ses rencontres exceptionnelles avec des créateurs par définition hors-norme. Le résultat est un délice.

29 portraits (pourquoi pas 30 ? Pas le style de la dame d’aimer les chiffres ronds). 29 jeux de séduction-confrontation.

Féline, elle ne craint pas de distribuer quelques coups de griffe à l’occasion pour gagner le respect de ces mégalos sublimes accoutumés aux flatteries. Des éditos et des nécros écrits par sa plume précise et assurée, publiés dans le supplément du grand quotidien entre 83 et 2012, remis dans leur contexte, enrichis d’anecdotes révélatrices.

Cet ouvrage, elle le décrit comme « une promenade toute personnelle, dans (ses) exercices d’admiration. Ils ne portent pas uniquement sur des écrivains, mais aussi sur des éditeurs, des comédiens, des hommes de culture… Au fil des pages et d’un portrait à l’autre se dessine ainsi tout un paysage qui aujourd’hui commence à s’éloigner, (elle) s’en rend compte, non sans une certaine nostalgie. »

Quel meilleur exemple que cet éditeur ‘à l’ancienne’, Guy Schoeller, épicurien nonchalant, allergique aux notes de frais, amoureux impénitent du vin et des femmes, créateur de la collection ‘Bouquins’ et méprisant avec une faconde toute aristocratique « ces mecs qui sont maintenant dans les affaires » et prennent le contrôle des maisons ? Son opposé ultime, l’ascète élégant Jérôme Lindon (« les deux derniers éditeurs à ne publier que les livres qu’ils aimaient »), guère plus connu du grand public et pourtant : on laisse Savigneau et son subtil sens du trait nous entraîner dans leur sillage.

Josyane Savigneau © DR

Une Madone du journalisme maintenant, aussi brillante que féroce :

          « Quand Françoise Giroud vous accueille, tend la main et fixe droit sur vous son regard noisette, vous vous dites que la partie est perdue : elle connaît la pièce par cœur, elle peut la jouer dans tous les sens, en variant les nuances. Elle a jaugé d’emblée son interlocuteur. Elle ne sait pas encore exactement ce qu’il attend, mais elle a déjà décidé ce qu’elle lui accorderait. Rien, peut-être, au fond. »  

On revoit Giroud, son perpétuel et intrigant sourire aux lèvres, ses yeux perçants qui démontent les armures.

En quelques phrases, où la force intellectuelle se mêle à la sensibilité, elle redonne âme et chair au personnage, le restitue visuellement.

Sagan, touchante, si touchante (qui plaisante elle-même de sa diction sur-vitaminée pour mettre à l’aise la jeune journaliste impressionnée), Robbe-GrilletEdmonde Charles-Roux (« ce charme énigmatique, dont on ne saura jamais s’il dissimule une indifférence absolue, des passions secrètes, des blessures qu’il serait indécent de laisser paraître »), Toni Morrison (« magnifique guerrière. À admirer. Mais peut-être plutôt de loin), Claude DurandPatricia Highsmith (« farouche, sauvage, elle l’était, certes, comme tous ceux qui se veulent libres et se refusent à ‘donner le change’ en se prêtant à un quelconque jeu social »), Edwige Feuillère (et son élégance d’un autre âge); le sphinx Sollers, aussi. Sollers, bien entendu (le premier portrait, comme un pied de nez à ceux qui lui reprochaient ses amitiés. Ou bien, un rappel définitif de la foi qu’elle place en la fidélité, n’en déplaise aux fâcheux. Un peu des deux, sûrement). Et puis Beauvoir, qu’elle finira par rencontrer (ce qui donne lieu à un échange hilarant).

L’ouvrage s’ouvre avec envie. Puis se referme assez rapidement. Comme pour mieux faire durer le plaisir; ne pas le dévorer trop vite. Déguster en silence chaque chapitre achevé; contrôler son appétence pour la suite. Se laisser glisser quelques instants dans ces univers à la fois si personnels et pourtant appartenant désormais à tous.  « Elle ou il a mauvaise réputation ? Je prends, j’y vais », semble avoir toujours réagi la journaliste aux idées de rencontres lancées en rédaction. Un goût prononcé pour les caractériels, pour celle qui se décrit comme ‘soupe-au-lait’ ? Forcément. Loin des autoroutes de la pensée, des schémas de vie pré-fabriqués et du sectarisme; au plus près des creux, des bosses. Des fêlures intimes, moteurs éternels, toujours là, planquées derrière les masques de la renommée. Sans cela, la littérature n’existerait pas.

Alors, dupe de rien, surtout pas du cinéma social, de sa violence, de ses facilités, portée par sa quête de comprendre « ce que signifie ‘être écrivain’, avoir une existence totalement déterminée par le fait d’écrire », Savigneau pénètre leur monde, empathique, pour mieux nous le restituer. 

En refermant ‘La passion des écrivains’, la seule envie que l’on éprouve est de retourner à la librairie se procurer ‘Le chapeau violet‘ d’Eudora Welty. ‘Le Souffle‘ de Dominique Rolin. Puis un William Styron, aussi, que l’on ne connaissait pas. Car Savigneau donne dans ce livre – comme dans ses chroniques depuis 30 ans – envie au lecteur de partir à la rencontre des œuvres, des auteurs « qui savent qui ils sont », et qu’elle dépeint si bien.

Telle la passeuse qu’elle est. Définitivement passionnée. Forcément passionnante. 

– ‘La passion des écrivains’, Josyane Savigneau, ed. Gallimard, 2016

Article également publié sur Médiapart

Publié par Frédéric L'Helgoualch

"elle n'autorisait personne à la détourner de sa chute, lui tisser un destin contre son gré" (M. Orcel, 'Maître-Minuit')

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