Catherine Mavrikakis : mémoire à vif et plume au clair

l’auteure Catherine Mavrikakis © Sandra Lachance

     Catherine Mavrikakis, écrivaine-universitaire vivant au Québec, en est à son septième roman et c’est tout à l’honneur de la maison d’édition Sabine Wespieser que de proposer son œuvre puissante et stimulante au plus grand nombre ici, dans l’hexagone. Car il faudrait manquer sévèrement de flair pour passer à côté. La dame Mavrikakis (de mère française et de père grec) n’a pas son pareil pour nous entraîner sur des chemins funèbres aussi inattendus que libérateurs. Dans son dernier roman, ‘L’Annexe‘, elle envoie certes ad patres les fâcheux sans sourciller, déboîte le cou des vieilles dames slaves, n’économise guère le cyanure et joue facilement du Santoku mais elle le fait avec esprit et nous questionne ainsi sans pincettes sur la notion d’identité et de liberté. Le noir lui sied, oui, mais n’est point pour elle symbole de deuil : couleur de la provocation, plutôt. L’auteure avait donné le la, montré son agilité à manier le cynisme apparent et dévoilé son rapport singulier au macabre et à la littérature dans son premier roman, ‘Deuils cannibales et mélancoliques’ (tout un programme), livre choc hanté par Hervé Guibert et le Sida, paru en 2000 au Québec et réédité par Sabine Wespieseren France (dans la foulée de ‘L’Annexe’). L’occasion pour les lecteurs qui ne craignent pas les bousculades de découvrir l’univers de cette auteure à la plume…tranchante et dans laquelle la  mémoire d’Anne Frank occupe une place centrale. ‘L’Annexe’ traite du thème de l’enfermement, donc nul doute qu’il devrait – tout comme ‘Deuils cannibales et mélancoliques’, véritable cri de rage contre le scandale qu’est la mort – trouver quelques échos en ces temps pour le moins hors-normes et anxiogènes. Et rassurez-vous, l’idée n’est pas de plomber davantage le moral des troupes feuilletantes : car Catherine Mavrikakis se paie en sus le luxe d’être souvent drôle (ce qui ne gâche rien et en dit long sur sa maîtrise du récit). « La littérature nous rappelle des choses enfouies en nous, ou même qui nous arriveront un jour. Il y a quelque chose de prémonitoire dans l’art en général » [Libération, 15 mars 2020]. Riche programme pour ces deux livres-miroirs publiés conjointement. 

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‘L’Annexe’ : agents lettrés, huis clos fatal

   « La vie et le métier m’ont bien éduquée… J’ai appris à ne jamais me fier aux signes, à ne caresser aucun espoir, à ne jamais lire le monde pour y reconnaître un indice, une marque, un geste en ma faveur. La vie se fiche de moi. Elle n’a rien à me dire. » La psychologie positive et autres théories de développement personnel ne sont pas vraiment la tasse de thé d’Anna. S’inventer une histoire est sa profession, changer de masque sa mission. « Nos vies sont enfermées dans de petites habitudes idiotes qui nous donnent une personnalité. Ces habitudes ridicules construisent une charpente sur laquelle s’appuient nos faibles raisons de vivre. Comme agente à la solde de l’Agathos, j’avais tenté de gommer ces manies pour m’en donner d’autres de façon arbitraire, aléatoire, mais je n’avais réussi qu’à m’inventer un autre moi aussi insignifiant que celui qu’avaient créé mon histoire ou encore la génétique. » Son appétence pour le chocolat est connue; elle déteste pourtant le cacao. Elle fume, sans avoir jamais trouvé aucun plaisir dans les volutes de sorcière. De sa vie à elle il ne reste rien, si ce n’est son obsession étrange pour Anne Frank et son journal. La froide espionne exécute ses cibles comme elle efface ses traces dans ce monde insensé : sans remords. 

'Ob-scène' © Erwann Tirilly
‘Ob-scène’ © Erwann Tirilly

Mais que vient donc faire Anne Frank, figure incarnée de la Shoah, visage innocent symbole de la barbarie nazie dans un roman d’espionnage ? Le lecteur lève un sourcil inquiet : le parallèle entre l’Annexe, dernière cache de la jeune fille à Amsterdam avant d’être déportée en 1944 (et de mourir du typhus au camp de Bergen-Belsen) et la planque d’agents secrets mis sur la touche (vite baptisée l’Annexe aussi) fait craindre le dérapage de mauvais goût, la comparaison obscène. Mais le lecteur qui découvre Mavrikakis va vite réaliser que le stylo de l’auteure est fermement tenu en main et qu’elle sait exactement vers quels embranchements inattendus elle souhaite l’orienter, le lecteur. Le récit commence aux abords du Prinsengracht. Une longue file s’étire comme chaque jour dans la rue devant le musée. Les touristes pénètrent par groupes de dix dans le minuscule logement, ils se « réinvent(ent) en fugitifs juifs entassés dans un placard. Et puis ils recommen(cent) à se perdre en insignifiances dans toutes les langues. » Une femme s’attarde. Anna, c’est donc son nom, se fiche des regards agressifs lancés à celle qui ne respecte pas le tempo imposé par l’audioguide. Que trouve donc une agente secrète rationnelle, cynique et sans attache dans ce lieu mémoriel ? Son amour enfoui pour la littérature et ce qu’elle représente qui affleure, dernier vestige (ultime vertige) ? En tout cas le vrai-faux roman d’espionnage commence dans cet abri empli de fantômes (et de touristes inopportuns). L’espionne se fait filer à la sortie par un agent ennemi et doit être exfiltrée manu militari par son organisation qui la met au vert dans une maison (l’Annexe) dédiée à l’oubli. Temporaire, définitif ? Elle l’ignore, tout comme elle ne connaît pas la localisation du bâtiment. Mais une maladresse ne tarde pas à lui mettre la puce à l’oreille : elle se trouve désormais probablement à Montréal, lieu de vie de ses défunts et aimés grands-parents. Le stoïcisme et l’assurance de la tueuse vacillent. Les souvenirs de l’enfance, si durement emprisonnés depuis vingt ans, remontent le courant; inexorablement. Première brèche. Celestino, hôte (geôlier ?) « brésilien » de l’Annexe, borgne, gay, trop urbain pour être honnête se charge vite d’accélérer le processus de déstabilisation.

'Transfigurations' © Erwann Tirilly
‘Transfigurations’ © Erwann Tirilly


« Mais tu es folle, Bella, de me recevoir comme cela, me lança légèrement l’homme, en donnant l’impression de ne pas être perturbé par mon arme pointée vers lui. Je t’ai apporté de quoi te sustenter, poursuivit-il. C’est ton premier jour chez nous, à l’Hôtel Budapest. Pardon, le Grand Hôtel Budapest… Bienvenue chez toi. Il faut fêter les arrivées de nos hôtes… Tu as vu le film, non ? Tu sais, le film de Wes Anderson… C’est extraordinairement drôle. Rien à voir, si tu comprends ce que je veux dire, avec le Motel Bates. Oui, le motel d’Alfred Hitchcock… J’espère que tu ne te sentiras pas comme ça ici… Je n’ai pas pu venir t’accueillir hier soir. J’en suis désolé, ma chérie ! Je ne le referai plus. Mais avec tout ce à quoi j’ai à penser… Les arrivées et les départs… Je n’arrête pas ! Vous êtes six à avoir débarqué cette nuit. Tu n’as rien entendu, hein ? Je t’ai donné la meilleure chambre, celle du fond… Et puis tu devais dormir comme un bébé, toi ? Tu venais de loin, non ? Tu n’as pas besoin de répondre. D’ailleurs, je te conseille, ma petite, de ne pas dévoiler quoi que ce soit de ton passé. Invente… Tu es dans un film ou dans un roman, après tout… Ça ressemblera en fait plutôt à Grand Hôtel ici. Ce genre de lieu nous conduit à des intrigues, qu’on le veuille ou non. Greta Garbo et Joan Crawford, elles y sont splendides… Et Lionel Barrymore ! Maravilloso ! Une merveille. Tu te vois plus en Joan ou en Greta, toi ?… J’ai du mal à t’imaginer tout habillée, mais, au coup d’œil, tu es plutôt du genre de la Divine. I want to be alone. C’est sa réplique dans Grand Hôtel… Elle dit ces mots avec une morgue… I want to be alone… Brillante… Je t’apporterai le film, tu pourras apprécier par toi-même. Mais tu me rappelles Garbo avant qu’elle se mette à parler… Tu fais dans le muet, toi, et tu continues à me regarder avec tes grands yeux de carpe… »

Pour ses entrées, l’homme a du métier. Et la langue serpentine ne s’agite jamais sans raison. Kipling et Kaa ne sont pas loin, bien sûr. Quant à la loi de la jungle… Le ton est donné, le pas de deux peut commencer. Faux-semblants, doubles-jeux, fléchettes au curare et érudition vénéneuse : le plat est fin mais il faudra l’honorer jusqu’à la dernière bouchée. Fatale, forcément fatale. Pendant que le lecteur se régale, la narratrice fléchit. Elle est certes capable de loger sans barguigner deux balles dans le crâne de ses anciens protecteurs mais, résister aux attaques spirituelles du lettré et obséquieux Celestino, elle n’y parvient pas. 

'Trauma' © Erwann Tirilly
‘Trauma’ © Erwann Tirilly

Un duel hypnotisant fait de références littéraires pointues, d’interprétations subtiles des plus grandes œuvres qui font le cœur même de ce roman magistralement mené. Au fur et à mesure que sa passion endormie pour la littérature remonte à la surface, que son goût pour l’introspection renaît (sa chambre à elle… Woolf, es-tu là ?), Anna-la-flingueuse-mécanique

'étude pour une résurrection' © Erwann Tirilly
‘étude pour une résurrection’ © Erwann Tirilly

s’assoupit et l’ennemi patient, rusé…s’avance. Les autres occupants de l’Annexe sont des mouches virevoltant autour de deux tigres déchaînés. Ils se font croquer sans même le comprendre, se transformant – se résumant – en Mersault, en personnages de Tourgueniev, en Morel ou même en Mme de Sévigné. Agatha Christie et ses Dix petits nègres, hélas pour eux, ne tardent pas à entrer en piste et l’Annexe de se vider de plus en plus brutalement. À quel jeu joue-t-on ? L’Enfer c’est les autres, soit, mais quelles sont les règles exactes de la partie ? La bibliothèque géante trônant dans le salon commun pourrait-elle être une piste ? Le chapitre de quel livre le félin Celestino a-t-il choisi de jouer aujourd’hui ? Il peut bien la surnommer Albertine, Anna ne croit pas une seconde à la piste proustienne. Le baiser de la femme araignée, de Manuel Pieg, peut-être, plutôt… Mais n’est-il pas trop tard, déjà ? Anna, Albertine – peu importe son prénom désormais – se laisse glisser, s’abandonne aux griffes meurtrières. « Tu peux raconter d’autres histoires comme celle d’Else. Des histoires fabuleuses. Pour que je m’endorme. Je les aime tant… Tous ces mois, tu m’as aidée à vivre avec tes récits. Ce dont j’avais le plus peur, tu imagines, c’est qu’ils me séparent de toi et me mettent dans une autre Annexe. Pour toujours… Tu te rends compte ? Je ne craignais même plus la mort grâce à toi, à toi et à la littérature. » Mais ce chat, là, dans le couloir : pourquoi s’appelle-t-il Moortje ? Comme l’animal abandonné de la jeune Anne


L’Annexe’, vous l’aurez compris, est un roman à entrées multiples, un ouvrage formidablement maîtrisé, vrai cri d’amour à la littérature, porté par une écriture assurée qui ne laisse pas le lecteur se perdre mais au contraire lui tend une main complice pour mieux l’entraîner, toujours plus loin. Un moment de lecture véritablement jouissif et la découverte d’une écrivaine puissante qui rend ici de manière décalée un hommage touchant, intelligent, à la demoiselle allemande assassinée, aux traces profondes que son journal a laissées dans l’esprit de ses lecteurs. Pour toujours et à jamais, dans un petit coin de leur tête que certains, allez savoir, surnomment peut-être bien en secret…l’Annexe. 

– – ‘L’Annexe’, Catherine Mavrikakis, ed. Sabine Wespieser – –

– – ‘Deuils cannibales et mélancoliques’, Catherine Mavrikakis, ed. Sabine Wespieser.   Auto-fiction. Cri de rage, hurlement littéraire contre le trop-plein de morts dans l’esprit de la narratrice, des morts la plupart frappés par le Sida et qu’elle nomme tous Hervé. Livre choc à sa sortie au Québec en 2000, il a révélé Catherine Mavrikakis au grand public. Dérangeant, sans filtre, au bord de la démence et complètement tripal. – – 

* voir également ‘Oscar De Profundis, la star de l’Apocalypse. Une dystopie glaçante de Catherine Mavrikakis’ 

[retrouvez les toiles énigmatiques et fascinantes d’Erwann Tirilly sur son site : ici ]

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Article également publié sur Médiapart

Publié par Frédéric L'Helgoualch

"elle n'autorisait personne à la détourner de sa chute, lui tisser un destin contre son gré" (M. Orcel, 'Maître-Minuit')

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