‘Délivrances’, de Toni Morrison : le poids du passé américain

l’auteure Toni Morrison © DR

 » ‘Sept maris. De Delhi à Dakar, du Texas à l’Australie, et quelques-uns dans l’intervalle.’ Elle riait en balançant les épaules. ‘Tant de bonhommes, et tous pareils à l’endroit où ça compte. – C’est quoi, l’endroit où ça compte ? – La responsabilité.’ « 

Le ton est donné : les mots de Toni Morrison claquent, sautent, se moquent, percutent, vifs, fluides, sûrs de leur force, conscients de leur portée. Même lorsqu’ils prêtent à sourire ils disent, en creux, la gravité de la vie (« elle avait vécu tout cela avec ses nombreux maris, dont tous se confondaient à présent pour ne former personne »). Sans sensiblerie, sans apitoiement. Vlam ! Tonnant au détour d’une phrase. Hurlant entre deux pirouettes. Ils disent.

Les souvenirs, les drames, les excuses, les fondations pourries, les lâchetés des autres; les nôtres. La fierté, aussi, qui se cache dans les silences et même, souvent, dans la mauvaise foi. La difficulté de tenir debout lorsque le monde rugit autour de vous, furieux, malade, bien décidé à vous emprisonner dans une case définitive, rempli de prédateurs sauvages. La honte secrète de ne se savoir qu’enfant vieilli, blessé, en quête de l’amour originel perdu, rêvé ou trop peu senti, alors que tout exige de vous l’assurance lisse de l’adulte rentable.

Oui, rentable. Socialement. Émotionnellement.

Car, ‘rien n’est gratuit dans la vie, mes petits. Rien n’est dû au hasard. Même pas l’amour’, semble nous lancer Toni Morrison, prix Nobel de littérature 1993, dans son dernier roman ‘Délivrances’. Quel meilleur titre que celui-là ? Car il n’y est question que d’enfermements personnels, familiaux, amoureux, sociaux. Historiques, aussi. De manière subtile, évidente.

Tellement évidente qu’elle en devient gênante, glaçante (« la Police abandonna l’affaire. Un autre petit garçon noir disparu. Et alors ? »)

L’esclavageles Droits Civiquesle racisme quotidien aux États-Unis : la grande romancière n’a pas besoin de s’appuyer sur les dernières bavures policières. Cette Histoire afro-américaine, cette Histoire de l’Amérique, est comme intégrée de facto dans la vie de ses personnages contemporains. Ils font avec. Que faire d’autre ? Pas besoin de s’attarder.

Mais derrière leurs vies, leurs réminiscences, leurs placebos, vrombit la rage maîtrisée de l’écrivaine (car la volonté de tenir la grande Histoire en arrière-fond, lointaine, à peine émergeante, n’est en fait qu’une dénonciation virulente, guerrière). Lula Ann dont la peau si noire éloigna sa mère dès la naissance (« au début j’ai pensé à… Non. Il faut que je chasse ces souvenirs, et vite ») deviendra une splendide femme sensuelle, une working-girl comblée toujours vêtue de blanc, non sans avoir abandonné au passage son prénom de petite fille pour un autre (Bride. Pride ?) Pourtant, sa rencontre avec le beau Booker, dont le cœur n’a plus de place pour quiconque, tout empli par l’amour funèbre porté à un ange disparu (« probablement fatigué d’être mon fardeau et ma croix »), va bouleverser son existence, son physique même (« elle plaqua la serviette humide au-dessus de l’endroit où ses seins s’étaient annoncés un beau jour, puis dressés jusqu’aux lèvres d’amants gémissants »). Les cicatrices vont se rouvrir, redevenir des plaies suintantes, béantes; douloureuses.

Chaque personnage rencontré, de la taularde détestable à la vieille tante excentrique, verra sa vie passer sous le laser impitoyable de Mme Morrison. Personne n’y échappera. ‘Il n’y a rien d’autre à faire, mes vieux enfants, que d’affronter votre histoire et vos mensonges en face’, semble-t-elle nous lancer. Le remède est brutal, violent, insupportable souvent (tant d’enfants, ici, qui souffrent et se brisent) mais, nécessaire. Bas les masques !

Le monde n’est pas noir ou blanc.

Et même lorsque le dénouement semble heureux, un dernier tacle venimeux (mais de bonne foi – encore pire) de la mère de Bride-Lula Ann (avec qui (la) relation se limite à des envois d’argent de sa part ») vient mettre fin à ce tourbillon de 200 pages que l’on n’a pas pu quitter, essoufflé par un tel rythme, ébloui par une telle lucidité, effrayé par une telle maestria à lire les âmes, à comprendre et retranscrire les incompréhensions réciproques, destructrices. On se sent presque comme un petit enfant venant de recevoir une leçon cruelle, mais finalement bien-intentionnée, sur la réalité – dure, impitoyable, hypermnésique – de la vie. Cela tombe bien : le sujet du livre n’est que cela (« que Dieu aide l’enfant »). Un très très grand roman. Une immense écrivaine. Un remarquable professeur de littérature. De résistance. De vie.

— ‘Délivrances‘, Toni Morrison, ed. Christian Bourgeois —   

Article également publié sur Médiapart

Publié par Frédéric L'Helgoualch

"elle n'autorisait personne à la détourner de sa chute, lui tisser un destin contre son gré" (M. Orcel, 'Maître-Minuit')

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