‘Failles’, de Yanick Lahens. Penser Haïti

© Josué Azor

 « Nous l’aimions, malgré sa façon d’être au monde qui nous prenait souvent à revers de nos songes. Nous l’aimions têtue et dévoreuse, rebelle et espiègle. Avec ses commotions d’orage et de feu. Avec sa gouaille au mitan d’un déhanchement de carnaval. Ses secrets invisibles. Ses mystères maîtres des carrefours la nuit. Ses silences hallucinés. Les cuisses lentes de ses femmes, les yeux de faim et d’étincelles de ses enfants, les apparitions phosphorescentes de ses dieux. Pour la douceur-surprise-et-couleur dans les nuages en feu dans sa baie l’après-midi.

  Nous l’aimions malgré sa misère. Malgré la mort qui selon la saison longe les rues à visage découvert. Sans remords. Sans même ciller. Nous l’aimions à cause de son énergie qui déborde, de sa force qui pouvait nous manger, nous avaler. À cause des enfants des écoles en uniforme qui l’enflammaient à midi. À cause de son trop-plein de chairs et d’images. À cause des montagnes qui semblent sans cesse vouloir avancer pour l’engloutir. À cause du toujours trop. À cause de cette façon qu’elle avait de nous tenir et de ne pas nous lâcher. À cause de ses hommes et de ses femmes de foudre. À cause de… À cause de… » 

Premiers mots de ‘Failles’, de Yanick Lahens, paru aux éditions Sabine Wespieser quelques mois seulement après le tremblement de terre dantesque qui ravagea Haïti en 2010. Des mots d’amour, des mots tremblants et choqués à l’adresse de Port-au-Prince, la bouillonnante cité effondrée, la turbulente capitale pulvérisée. Mais dans ce désormais cimetière à ciel ouvert, au milieu des camps de fortune, des familles endeuillées invoquant Jezi, cernés par les blocs de béton écroulés, entassés, d’où proviennent encore parfois, croit-on, de faibles suppliques (non, les victimes sont toutes mortes, aucun survivant ne sera plus dégagé), la neurasthénie serait un piège pour qui s’y laisserait choir. Alors Yanick Lahens, voix majeure de la littérature haïtienne, figure intellectuelle respectée au-delà des frontières caribéennes (Prix Femina 2014, première titulaire de la chaire du Monde Francophone au Collège de France) et sans doute consciente des devoirs implicites conférés par ce statut particulier, se dresse avec cet ouvrage très réactif (après un état d’hébétude inévitable) en rempart contre le fatalisme et la désespérance qui menacent. Poser les maux, les mettre à plat, les nommer clairement. Les détecter pour mieux les panser, les plaies réouvertes alors que déjà (nous sommes en 2010) les ONGs’emparent des commandes et que l’auteure pressent la suite (« Haïti est une terre dont on organise de bonne foi, ou pour de mauvaises raisons, l’état de savane (…) l’aide ne nous sauvera pas. Elle est viciée dans sa logique. Elle finit par pervertir ceux qui donnent et ceux qui reçoivent. D’ailleurs elle part déjà en fumée. ») Le voyage ne sera agréable pour personne mais le travail est nécessaire. Vital. 

 © Josué Azor
© Josué Azor

« Les grands oiseaux de proie, si friands de la mort dont on peut se repaître, ont déployé leurs ailes. La belle nappe blanche des festins est déjà posée au-dessus de la faille. Nous avons perdu la trace de nos rêves et, face aux urgences de fond, nous surfons en surface ou tentons encore de puiser dans des gisements depuis longtemps éteints. »

Lahens ne règle pas de comptes, même si une colère froide affleure au fil du texte : elle remet de l’ordre dans les non-dits, les fait émerger de la terre éventrée, des esprits assoupis, calmement, lucidement; avec une fermeté toutefois bienveillante (trouver le matériau commun pour bâtir robuste). Elle balaie d’une plume agacée les clichés sur la résilience, sur le mythe d’une terre damnée, sur les facilités stylistiques récurrentes tel le « pays des écrivains » et « la poésie du malheur » (qui leur sied finalement pas si mal au teint ? Serait-ce l’idée inavouée ?) et rappelle à chacun ses responsabilités, sans se faire pour autant d’illusions sur l’influence réelle des artistes.

Les aspérités, en sismologie et selon la définition établie, désignent « les rugosités sur une surface de faille qui opposent de la résistance au mouvement ». Yanick Lahens s’attèle dans ce bref mais dense récit à les identifier, ces aspérités structurelles, historiques, culturelles, sociales et politiques qui immobilisent Haïti depuis trop longtemps, produisent épisodiquement des spasmes d’une violence rare et dont le goudougoudou(nom populaire donné au séisme) aura été un cruel révélateur. (Re)lire ‘Failles’ alors qu’une décennie s’est écoulée depuis la catastrophe, que l’instabilité politique perdure, alors que des voix s’élèvent – enfin – en 2020 pour dénoncer l’échec de la reconstruction et le détournement des aides internationales par les bailleurs eux-mêmes s’avère pertinent pour qui s’intéresse à l’histoire complexe d’Haïti mais aussi aux rapports teintés d’hypocrisie entre les pays riches et ceux en voie de développement. Haïti, ce cas d’école. 

« Ce même déni, nous l’affichons face aux grands déficits politiques, économiques et sociaux de notre île. Nous ne sommes pas plus attentifs en effet à ces phénomènes en surface que nous ne l’avons été à ceux qui se déroulaient en profondeur. Nous feignons de les ignorer alors qu’ils constituent des failles mortifères, qu’ils sont des lignes structurelles tout aussi meurtrières que les séismes. Pourtant ces événements en surface qui tissent la trame politique, économique et sociale se déploient, contrairement aux phénomènes souterrains, là, sous nos yeux : exode rural accéléré, paupérisation, dégradation de la production agricole et de l’environnement, chômage endémique (…) Si pour certains c’est un déni pour tenter simplement de vivre, pour d’autres c’est un cynisme qui consiste à ne pas fermer les yeux et à ne pas s’embarrasser d’une âme. Regarder et conserver une part de son âme requiert un héroïsme dont peu sont capables, dont seuls sont capables ceux qui mouillent vraiment leur chemise. Regarder et conserver une partie de son âme requiert un héroïsme dont quelques-uns sont capables quelquefois. Quelques minutes ou quelques secondes. Par jour. Parfois. Et c’est tout.

Pourtant le 12 janvier 2010 a mis en évidence une catastrophe lancinante tout aussi dévastatrice que le tremblement de terre, notre bilan d’Etat-nation. Mais ce bilan est aussi celui des relations entre les pays du Nord et ceux du Sud. Haïti, première république noire, a été isolée par toutes les grandes puissances esclavagistes et/ou colonialistes. Punie pendant de longues décennies et sommée de payer une dette à la France pour avoir osé réaliser l’impensable pour l’époque, la conquête de sa liberté par un peuple nègre. L’expérience haïtienne est une matrice. Elle préfigure dès le début du dix-neuvième siècle la nature et les traits de ce qu’on appellera plus tard les relations Nord-Sud (…) Le 12 janvier a forcé le monde, le temps d’une parenthèse, si brève soit-elle, à sortir de l’amnésie, à être haïtien.

Et après ? »

 © Josué Azor
© Josué Azor

 « La repentance, encore ? », pourrait marmonner un lecteur paresseux de l’Hexagone. À celui-là il faudrait répondre que, oui, l’architecture nantaise est fort agréable mais il a bien fallu trouver l’argent pour construire ces charmantes façades, ce théâtre orgueilleux, ces statues si fières, tellement fières… Il faudrait lui apprendre que les démons actuels d’Haïti proviennent en grande partie d’une dette punitive exigée et jamais annulée par la France, brisant net toute possibilité de développement sérieux; d’une colonisation de soudards qui n’avait pour but que le pillage; l’excuse généralement avancée par les révisionnistes des ‘bénéfices’ supposés de l’avilissement des autres peuples ne tenant même pas ici puisque point d’infrastructures ni de modèles ne furent laissés sur place, si ce ne sont ceux de la plantation (emportés avec une fureur trop longtemps contenue lors de la révolution de 1804). « Aucun système législatif, aucun système éducatif, aucun urbanisme. Il s’agissait pour les colons de venir amasser une fortune rapide dans un repaire de flibuste et de rapine avant de retourner en France. » 

À ce lecteur paresseux, il faudrait dire que la repentance n’est pas le sujet. Mais que la compréhension du monde, celle de notre histoire commune, le sont. Qui aujourd’hui, en nos temps troublés, pour les prétendre optionnelles ? Et que le grand et avide voisin américain tient à bout de bras les pouvoirs essoufflés pour que rien ne change. Car ce lecteur français dérangé, effrayé par ce désagréable sentiment de culpabilité et l’homo politicus haïtien décrit dans un chapitre impitoyable de ‘Failles’ sont bien les deux faces d’une même pièce; d’une même appétence dramatique pour l’amnésie. 

« Haïti étant un pays où la terre glisse sous les pieds, entendez par là un pays imprévisible, certains homo politicus s’arrangent pour être détenteurs soit d’un autre passeport soit d’une résidence dans un pays où la terre ne glisse pas sous les pieds (Etats-Unis ou Canada). Souvent ils y installent femmes et enfants. À ce prototype est venu s’ajouter celui du candidat ayant trempé dans des affaires illicites, et qui doit trouver une immunité qui le mette à l’abri, même provisoirement, des poursuites d’Interpol ou de la DEA, organisme chargé de lutter contre le trafic de stupéfiants. 

 Mais, dans un pays de Créoles et de Bossales, on ne saurait minimiser le besoin éperdu de reconnaissance et le poids anachronique de la couleur. Le terrain politique est quasiment occupé par des Créoles noirs ou aspirant à ce statut, la politique constituant à leurs yeux un des seuls espaces d’affirmation de soi. D’où cet investissement émotionnel énorme pour occuper les coulisses du pouvoir ou ses cénacles enchantés. Investissement qui atteint son apogée en bouffées délirantes durant les périodes électorales. Et si cet aspirant créole ou ce Créole est né en dehors de Port-au-Prince, il s’agira de surcroît pour lui de venir à la capitale pour jouir d’une autorité ou mieux s’y faire valoir en déclenchant la sirène dans les embouteillages, en prenant les sens interdits dans un 4×4 flambant neuf, suivi par un véhicule débordant de gardes du corps. Toutes choses qui feront de lui l’étoile filante de sa ville ou de sa commune d’origine. Cette soif tenace d’affirmation et de visibilité, il la prolongera en fréquentant à Port-au-Prince les cercles d’étrangers, la frange des Créoles mulâtres du pouvoir économique, avec l’espoir secret d’assouvir son fantasme et de se donner du relief social en courtisant une femme à la peau claire ou, mieux, une mûlatresse. Certains sont prêts à se damner pour ces exposants de statut (…) Au milieu de tant de tiraillements et de pesanteurs, il reste évidemment bien peu de place pour une quelconque conviction. Ceux qui se battent en toute bonne foi sur cet échiquier (car ils existent) sont hélas trop peu nombreux pour constituer une masse institutionnelle qui compte. La société demeure bloquée. À quand cette reconstruction-là pour une modernisation des institutions politiques ? Et qui la mettra en mouvement ? » 

 © Josué Azor
© Josué Azor

Yanick Lahens maintient ses rituels repas-débats à l’extérieur, devant sa maison toujours debout, repas improvisés « précédé(s) de marinades piquantes à point et qui font toujours l’unanimité (…) Les débats étaient quelquefois véhéments avant le 12 janvier. Ils continuent de l’être sous les deux bâches bleues après le 12 janvier. Les silences de J. sont toujours aussi remarquables. J. pratique un art consommé du silence et de la lenteur. Il en sort souvent pour nous ramener des pépites puisées dans ses méandres secrets. » L’art de la dispute, qui enrichit la réflexion pointue de l’écrivaine en quête de réponses et encourage, à sa façon, la vie à reprendre. Noah, le petit neveu turbulent, traverse parfois une pièce en courant, lumière et espoir. Puis c’est au tour de Guillaume et Nathalie de passer têtes, personnages à part entière. ‘Guillaume et Nathalie, roman alors en ébauche (il paraîtra chez Sabine Wespieser en 2013) et dont l’écriture et la trame seront bouleversées par la catastrophe. 

Failles’ se lit ainsi : le lecteur navigue d’anecdotes sur le quotidien de la romancière après le drame (comment tenir droit ? Comment ne pas chanceler confrontée à tant de morts, d’amputés, de douleurs et d’impuissance ?), sur celui de ses proches (cette épouse qui cherche son mari sous les décombres, espérant encore malgré l’évidence), à des extraits de ‘Guillaume et Nathalie’, l’écriture en mouvement, l’écriture bien sûr : quelle autre arme, quel meilleur remède intime pour résister et raisonner quant tout, alentour, n’est plus que confusion ? ‘Failles’ se lit ainsi : le lecteur s’interroge sur l’origine de la résistance, de la force de la romancière (« la mère protectrice, animale, remonte de très très loin. M’envahit. Me submerge. Je me sens capable de mordre, de gravir des sommets, de rester éveillée des nuits durant pour les miens. Je me dirai, quelques jours plus tard, que c’est dans ce fonds immémorial, primaire, que j’ai puisé pour le personnage de la mère dans ‘La Couleur de l’aube’ »). Puis il s’éloigne de l’intime pour revenir au théorique, découvrir l’importance de la couleur des peaux dans la société haïtienne, l’antagonisme ancestral entre les Créoleset les Bossales (« je ne connais pas de faille historique et sociale plus grande que celle-là en Haïti. C’est elle qui fabrique l’exclusion depuis plus de deux siècles »). Quid du sentiment de citoyenneté en Ayiti ? Cette clé. Comment, s’interroge l’auteure, le construire ? 

Aucune réponse simple; le but de ‘Failles’ est ailleurs. Et les espérances de l’intellectuelle basées sur la jeunesse, qu’elle soutient inconditionnellement.

L'auteure Yanick Lahens © Philippe Matsas
L’auteure Yanick Lahens © Philippe Matsas

« Lire, c’est ouvrir les portes du silence, y pénétrer à pas feutrés, le cœur battant, et miser gros sur l’inconnu. Ce qu’on apprend dans les livres (…), c’est la grammaire du silence. Et cette langue n’a point de fin. Et elle me console. Souvent. »

Lire Yanick Lahens, pourrait-on se permettre d’ajouter, c’est apprendre bien davantage que la grammaire du silence. En notre époque avide de simplifications, de slogans, de hashtags réducteurs, ‘Failles’ serait plutôt une ode à la complexité, à la finesse de l’analyse; à l’intelligence en action. Une source inépuisable d’informations pour comprendre ce qui se joue en Haïti, un appel direct à une refondation de la gouvernance, du mode de fonctionnement des élites nationales. Et la mise en évidence du néo-colonialisme américain qui se cache derrière le paravent humanitaire. Un livre visionnaire, hélas visionnaire. Mais aussi touchant, fier et puissant. Passionnant.

– – ‘Failles’, Yanick Lahens, ed. Sabine Wespieser – – 

* découvrez le magnifique travail photographique de Josué Azor sur son site 

Sur Haïti, voir également : – ‘Makenzy Orcel, fils d’Haïti. La plume dans les plaies. Étude d’une œuvre de feu’ & – ‘Belle Merveille, de James Noël : Haïti, répliques poétiques’

hipstamaticphoto-600535739-080638

Article également publié sur Médiapart

Publié par Frédéric L'Helgoualch

"elle n'autorisait personne à la détourner de sa chute, lui tisser un destin contre son gré" (M. Orcel, 'Maître-Minuit')

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :