‘Nul chemin dans la peau que saignante étreinte’ : une pépite signée Jean D’Amérique

© Darry Andy Dulcine *FotoKonbit


« les rues sont anonymes à force de crimes ambulants tour de flammes dans le dos, ma ville se gave de canons frais, chante la vie affaissée contre la page, elle voit tomber des humains comme elle voit chuter la pisse »

Les gangs trinquent à la victoire, affalés sur des cadavres défigurés, célèbrent par rafales leur dernier kidnapping : que peut faire le poète, hormis « cracher (sa) sale chronique » ? « au bord du rêve   marche la rage » Les marionnettistes haut-perchés ont perdu le contrôle, leurs créatures en guenilles s’émancipent lors de transes frénétiques, de sorties sanguinaires, d’intrusions barbares, mais il faut prétendre que tout va pour le mieux car Haïti n’est pas que cela bien sûr, Port-au-Prince est tellement plus, il ne faudrait pas, nous ne voulons pas, tant d’efforts déjà pour chasser les clichés, les démons du passé… « ça arrive ici qu’on descende le soleil en plein jour. Ciel mouillé d’un pacte rouge. Ville canon ? Loin de là. Ça tire, ça tire, ça tire sur la beauté qui passe. Gloire à la pluie des canons. » Le deal faustien fait désormais trembler les dupes : le goût du pouvoir ne leur était donc pas exclusif. Trop tard pour les regrets : celui-ci est aussi addictif que le goût du sang, Beretta et machettes d’une cité dite solaire sont entre les mains de chiens fous sans colliers, aussi fous que les cyniques en cols-blancs qui rêvaient d’en faire des milices à leur solde mais se retrouvent à présent tenus en laisse par les solides chaînes de la corruption. Alors ils se terrent derrière leurs hauts murs, ils s’accrochent maintenant à leurs fauteuils officiels ou aux sièges de leurs 4×4 blindés, fébriles et apeurés, tandis que la maman et son enfant n’osent traverser la rue, ni même s’asseoir sur le seuil de leur porte. 

Mais le poète, lui, n’a plus envie de murmurer.

« il est permis aux armes de marcher   de marcher sous les yeux du jour   aucune lumière ne sera faite   sur la question des impasses noires »

Qui soutient qui, qui défend quoi, qui s’est compromis pour avoir des contrats et finira, oui, par en décrocher un beau mais sur sa tête ? L’homme aux dreads s’en fiche car « le ciel des insoumis n’a point de pacte avec la boue. Le ciel indigné ne rampe pas avec les dos courbés »

Jean D’Amérique, auteur du salué ‘Petite fleur du ghetto’ (2015), contributeur régulier de la revue ’IntranQu’îllités’ et créateur de l’association culturelle Loque Urbaine fait partie de cette nouvelle génération de poètes haïtiens qui entend se saisir du riche héritage littéraire de l’île en le re-dynamisant (de facto) en abordant de front les problématiques contemporaines via une langue à vif qui n’hésite pas à emprunter aux autres catégories artistiques (le slam, par exemple, et son sens de la punchline).

l'auteur Jean D'Amérique, série
l’auteur Jean D’Amérique devant une affiche de la série « Emblématique » (James Noël en modèle sur l’affiche) © Guillaume Coadou

« Ce n’était pas toi. Ce n’était pas ton visage. Sourire mitraillé comme de la grêle émergeant sur la peau. Ce n’étaient pas tes yeux. Mais des regards poussés dans les ruines. Des barres de larmes qui dessinent le chemin des étoiles. Toi, tu sais voir derrière les ombres. Tu sais marcher, tu sais marcher hors de tous ces pas que tracent ce monde mouillé d’indifférence. Ton nom est une prose en tumulte au gré des pages. »

Ce passage est tiré d’un poème dédié par Jean D’Amérique « à (son) soleil Jacques Stephen Alexis », écrivain majeur de la littérature caribéenne et haïtienne, résistant assassiné par les sbires du dictateur François Duvalier (le sinistre Papa Doc) en 1961. Si le jeune poète n’a pas eu affaire aux tontons macoutes ni à d’autres léopards en treillis, cet hommage souligne combien l’histoire récente et compliquée de l’île ne peut être ignorée, elle irrigue et hante complètement les consciences encore mais aussi, cet hommage, il rappelle puissamment que le but du poète n’est pas de poser trois jolies strophes romantiques et merci, mais, bien plus ambitieux : de cracher les maux, d’appuyer sur les plaies suintantes, de révéler l’insécurité (des rues comme des âmes). Sans s’interdire de rappeler le Beau, de dénicher l’espoir, vital, même dans les décombres d’une cité pulvérisée.

 © Pierre Nosto *FotoKonbit
© Pierre Nosto *FotoKonbit

« J’aspire au langage des chemins de rage. Je veux chanter la trêve de mes fissures. Au nom du poing à lever, prendre la rue avec la main ouverte pour dessiner des points libres. Brûler les portes pour dire beauté de cendre dans l’éclat du verre nouveau. Fuir front nu pour revendiquer soleil. Là sera mon chant de traversée. » 

‘Nul chemin dans la peau que saignante étreinte’ (déjà, quel titre !) est un recueil bref mais se révèle être un véritable festin pour le lecteur. Flamboyant, à fleur de peau, touchant, le poète abandonne l’emphase assommante à d’autres et, économe, extrait le mot juste de « la prison des mots » sans pour autant renier ni le merveilleux ni le sensuel (serait-il haïtien, sinon ?)

« Donner langue vivante, greffer bouche à ces lèvres qui donnent lieu à la pluie. M’étaler dans l’intersection. Paradoxe aucun si du volcan nous trouvons de quoi nous laver   toute éternité dans ma main   toute eau sur ma gueule   je suis témoin de ta tempête pubienne » 

Le désir, la vie qui inondent les corps amoureux et l’amitié : remèdes avec la plume pour résister aux tortures d’un monde indifférent aux souffrances insulaires, à celles d’une mémoire trop chargée (« je suis   cahier de fêlures   je fais du bruit pour la souffrance   ne reste de mon nom   qu’un hommage au silence   je marche   je suis l’allégorie du vide ») Ainsi, cet extrait du poème dédié « à James NoëlMakenzy OrcelJames Saint-Félix et d’autres allié(e)s contre les codes » : « je suis naufrage, battant ma chanson sans voile   ma voix échappe à la flamme tranquille des îles, me poussant en poignard libre au cœur du silence   je suis semence d’orage   au bout d’une terre de matrice folle, j’éclate les accolades pour étendre l’amour » 

Et encore : « les phalanges mal bâties   librement je jette mes phrases   à la gloire des ruines   mon encrier   barque turbulente à leur dresser passage   brûlant les points   pour mettre les sens en suspension   pour mieux aboutir leur trébuchement » La quête est personnelle : comment tenir debout ? Elle ne prétend à rien d’autre et voilà pourquoi elle devient parlante, haïtienne dans un second temps puis enfin universelle. Voilà pourquoi l’émotion se propage.

image-3

« le monde nous avale comme une armée de poussière qui ne trouve de secours dans les mains du vent » Haïti l’ignorée, même lorsque le monde lui promet la renaissance (après le séisme de 2010) mais qu’il finit, le monde, par oublier ses promesses. L’histoire de la première nation noire indépendante se mélange avec la vie intime du poète : est-ce une alchimie magnifique ou un poids injuste duquel il ne pourra jamais se délester ? Question récurrente dès que l’on s’intéresse à la littérature haïtienne.

Le dernier poème du recueil est adressé « à (ses) tantes qui passent leur vie à chercher du travail » L’envie est grande de le partager ici mais, plutôt, aux nouveaux lecteurs d’aller le découvrir. Une démolition en règle en quelques lignes seulement du capitalisme sauvage qui broie les mêmes, toujours les mêmes, un poème puissant à l’efficacité redoutable. 

Nul chemin dans la peau que saignante étreinte’ est paru en 2017 aux éditions Cheyne, il a reçu la même année le Prix de la vocation. Certains professionnels affirment que les livres (bons ou mauvais, le marché en décidera selon eux) ont trois semaines après leur sortie pour survivre : heureusement, il n’en est rien. Celui-ci par exemple n’a rien perdu, au fil des ans, de son charme et de sa force. Découvrez-le : un vrai coup de cœur et une belle porte d’entrée sur la poésie haïtienne. 

— ‘Nul chemin dans la peau que saignante étreinte’, Jean D’Amérique, éditions Cheyne — 

* découvrez les événements de Loque Urbaine (dont le festival international Transe Poétique)

** portrait de Jean D’Amérique par Guillaume Coadou. Son site 

*** FotoKonbit a pour but d’aider les jeunes photographes haïtiens à mettre leur travail en valeur. N’hésitez pas à visiter leur site  

image-4

Article également publié sur Médiapart

Publié par Frédéric L'Helgoualch

"elle n'autorisait personne à la détourner de sa chute, lui tisser un destin contre son gré" (M. Orcel, 'Maître-Minuit')

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :