‘Oscar De Profundis’, la star de l’Apocalypse. Une dystopie glaçante de C. Mavrikakis

‘The Kit-Part IV’ © Erwann Tirilly

      « Une semaine et on verrait la fin de cette saloperie. Puis, le beau temps serait de la partie. On oublierait vite. C’est ainsi que la peste s’était manifestée partout à travers la planète. »
La « peste » : la fièvre noire, un mal inconnu se répandant depuis peu dans le monde entier, n’infectant opportunément que les pauvres. Ils seraient bientôt tous déformés par la douleur, mains et visages noircis avant de succomber dans d’atroces convulsions, ces gueux habitués à survivre telles des blattes dans les centres-villes désertés, considérés comme une sous-espèce au bord de l’extinction par les productifs des banlieues sécurisées. « Les rumeurs allaient bon train. Seuls une bactérie, un virus ou un produit créés par la méchanceté humaine étaient capables d’un tel carnage… » L’alimentation en eau avait sans doute été utilisée pour cibler ces « êtres (qui) se partageaient les déchets de la ville et les viscères pourris de la société », puisque les banlieusards, eux, ne l’attrapaient jamais. L’autorité unique des anciennes nations maintenant unifiées – dont on finissait par oublier les noms d’origine et qui formaient dorénavant (fondues dans un ensemble homogénéisé de force) l’Empire – ne prenait même plus la peine de faire abattre la gueusaille dans les rues : la maladie se chargerait de finir le ménage, aucun trou à rat d’aucune cité ne pouvant échapper à la pandémie. « Le Gouvernement mondial n’hésitait pas à assassiner des hommes et des femmes coupables simplement de ne plus savoir ou de ne plus vouloir participer à la prospérité universelle des riches », si quelques-uns échappaient par miracle au mal noir, l’armée n’aurait aucune difficulté à traquer ces derniers cloportes épuisés, à faire rugir les mitraillettes. Un monde nouveau arrivait, bientôt purifié, débarrassé de ses déchets ! Productivité, consommation, soumission et ordre régneraient enfin totalement sur une planète et une humanité mises au pas ! Peu importait aux dirigeants suprêmes que la fin du monde approchât, car l’ivresse de leur puissance, la conscience de la perfection de leur projet l’emportaient sur la peur de leur propre destruction, proche; certaine. « La Terre était épuisée, l’humain aussi. » Les planètes du système solaire s’éloignaient inexorablement les unes des autres – et les scientifiques n’y comprenaient ni n’y pouvaient rien. La chaleur de son étoile serait bientôt pour la Terre un lointain souvenir : la vie était condamnée. Déjà la faune sauvage agonisait dans l’indifférence générale : seules valaient les bêtes rentables enfermées dans les usines géantes. 

Abysse Memori © Erwann Tirilly
Abysse Memori © Erwann Tirilly

Les poètes auraient pu broder avec emphase sur le thème de la nature vengeresse s’ils existaient encore mais, les livres papier étaient bannis et les écrits, numérisés, traçables, au service unique de la propagande, étaient passés au crible d’une censure impitoyable. « Tout esprit révolutionnaire, toute rébellion, même individuelle, était impossible. L’uniformité et l’homogénéité des esprits et des corps étaient les garanties de la stabilité de l’État. » OscarDe Profundisétait-il un poète ? En un sens, oui. Pour son époque putride. Un nom de scène mariant les lointains Oscar Wilde et Charles Baudelaire (inconnus aux contemporains abrutis du chanteur) ne pouvait relever du hasard et s’apparentait même à de la provocation. Mais les problèmes du monde actuel l’indifféraient et son annihilation prochaine, au monde, ne lui semblait pas une si mauvaise nouvelle. « Un événement inéluctable, mais surtout (…) un grand soulagement. » Oscar De Profundis, de son vrai nom Ashland, était « le chanteur de la fin des temps, la star de l’apocalypse contemporaine. » Idole mondiale, milliardaire excentrique, créateur érudit hanté par ses fantômes familiaux : Oscardivertissait les foules et, en cela, servait le Gouvernement mondial qui lui passait son goût dangereux pour le passé (« déclaré inutile au progrès de l’État mondial »). Lutter contre ses angoisses nombrilistes et son agrypnie à grand renfort de chimie (« deux ou trois heures par nuit d’une somnolence précaire, sans cesse interrompue. Oscar voyait déjà en ces moments d’absence à ce monde abject, un miracle »), gérer sa valetaille avec l’aide de son fidèle Edward, ses toy-boys, ses cerbères, programmer le rachat du corps de ses artistes préférés (promis sinon comme tous les cadavres, nouveaux et anciens, à servir d’engrais aux terres de plus en plus infertiles) pour les mettre à l’abri, ou encore se perdre dans la filmographie de Fellini, plonger dans l’œuvre d’Edgard Allan Poe, dans celle de Wagner : quand Oscar Ashland, aka De Profundis, protecteur d’une civilisation engloutie aurait-il eu le temps ou l’envie de songer aux sous-races des centres-villes ? ll faisait comme tous : il ne les voyait pas, les riens. Aucune raison, donc, pour qu’il croisât jamais la route de Cate Bérubé, chef de bande charismatique promise comme les autres vermines de la rue à l’éradication. Mais une série de concerts programmés à Montréal, ville natale d’Oscar, de changer la donne. L’épidémie venait de se déclarer dans cette « ville (qui) exposait la nudité obscène et sèche d’un être à l’agonie » et l’état d’urgence fut aussitôt décrété, le temps pour le mal noir d’exterminer les pouilleux.

'Proxima' © Erwann Tirilly
‘Proxima’ © Erwann Tirilly

« Les aéroports, les gares, les autoroutes menant à la métropole ou en sortant furent subitement fermés. La ville se retrouva emmurée: d’elle, rien ne devait plus s’échapper. Plus personne ne pouvait y pénétrer non plus. L’épidémie s’était alors bel et bien déclarée et comme dans beaucoup de capitales de ce monde, il s’agissait d’attendre de six à huit jours pour que la population des sans-abri soit à peu près décimée. En fait, on n’avait pas à lever le petit doigt. On protégerait simplement les nantis. Bien sûr quelques innocents seraient touchés, mais très vite l’interdiction de sortir, de se balader à pied ou en voiture, sous peine d’être abattu, devait dissuader les plus téméraires d’aller prendre l’air. Et puis peu de gens honnêtes vivaient encore en ville. Seule l’armée avait le droit d’aller approvisionner les maisons et de parcourir les rues. On tirait sur les pauvres à vue. De toute façon, la mort qui les attendait était horrible. Et il avait été commun à Londres, à Rio de Janeiro, à Helsinki, à Chicago ou à Rome de les voir poser des actes désespérés pour se faire loger une balle dans la tête à l’apparition des premiers symptômes. Mieux valait crever d’un projectile en pillant un magasin que mourir dans les douleurs atroces que provoquait la mort noire.
Des anecdotes et des fables couraient sur cette épidémie planétaire, sporadique qui n’attaquait que les plus misérables. Les croyants voyaient en la maladie noire une punition divine destinée à purger la planète de ses fléaux que constituaient la prostitution, la luxure, la drogue et la criminalité. Un monde sans pauvres ne pouvait qu’être un paradis. Et Satan lui-même était appelé à disparaître à travers cette contagion qui éradiquait le mal. Les futés voyaient plutôt un complot de l’État mondial pour se débarrasser sans trop faire de remous de tous ces indésirables qui montraient le revers nécessaire du capitalisme avide de la douleur des humains. La société ne connaîtrait aucune longévité sans la phagocytose exercée sur les corps des gueux. »

'The Kit-Part II' © Erwann Tirilly
‘The Kit-Part II’ © Erwann Tirilly


Oscar De Profundis se retrouvait, à cause de sa détestation des banlieues trop paisibles, immobilisé dans le centre au milieu du chaos, installé dans une immense demeure (certes gardée nuit et jour par des soldats et des gardes du corps sur-armés). Assailli par ses démons, tel Gatsby le magnifique enferré dans ses psychoses égocentriques, Oscar discutait avec un enfant mort tandis que Cate Bérubé, elle, entendait bien profiter de la présence de la Rock star planétaire pour montrer à cette société devenue débile – comme le climat – que le peuple des rues saurait au moins une fois se révolter. Au moins une fois hurler sa rage. Mais, le dernier des quatre cavaliers n’avait-il pas déjà bien entamé sa course vers ce monde perdu ? Aucune sorte de révolte sur cette planète au temps de l’Empire n’était-elle possible, comme le prétendait Oscar ? Les gueux, à l’approche de la mort, trouveraient-ils la force de s’indigner ou préféreraient-ils s’enivrer une ultime fois d’une violence exutoire, certes, mais sans but ni intérêt ? La prière aux morts, oui mais…lesquels ?


Oscar De Profundis’ ou la furie des humiliés. Fascisme et déshumanisation victorieux sur un tas de cendres. L’écriture et la pensée denses de Catherine Mavrikakis font de cet ouvrage un roman à clés traitant aussi de l’importance de l’art, gardien de notre mémoire commune. Et en creux, à la fin de cette fable enragée, du processus et des limites de la création. Quant à l’univers cauchemardesque dépeint par l’auteure : qui, aujourd’hui, pour prétendre qu’il ne franchira jamais les barrières de la fiction, qu’il ne s’échappera pas des bornes de la dystopie ? Bien souvent on peut en effet déjà lui trouver une bien inquiétante tête de moribond, à notre monde… 

—— ‘Oscar De Profundis’, Catherine Mavrikakis, ed. Sabine Wespieser (broché) ——-

mais aussi, en cette période singulière, en ebook chez ed. Héliotrope

 {voir également ‘Catherine Mavrikakis, mémoire à vif et plume au clair’ (‘L’Annexe’) }

[retrouvez les toiles énigmatiques et fascinantes d’Erwann Tirilly sur son site : ici ]

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Article également publié sur Médiapart

Publié par Frédéric L'Helgoualch

"elle n'autorisait personne à la détourner de sa chute, lui tisser un destin contre son gré" (M. Orcel, 'Maître-Minuit')

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