‘La femme révélée’, de Gaëlle Nohant. Photographie d’une époque en ébullition

 © Marc Riboud
© Marc Riboud

Le dernier ouvrage de Gaëlle Nohant, l’auteure de ‘La part des flammes’ (2015, ed. Héloïse d’Ormesson), est trompeur. Les premiers chapitres laissent croire au lecteur qu’il s’aventure dans une romance, celle d’une privilégiée de la Gold Coast (quartier résidentiel huppé de Chicago) et – prédit le lecteur méfiant – d’un robuste gaillard maniant le verre de Scotch et le barreau de chaise avec une dextérité égale. Mme Bovary américaine à perles, tourments intimes plaqués or, tailleurs Dior, demeures majestueuses, suspense au cordeau et tutti quanti se profilent à l’horizon. Mary Higgins Clark es-tu là, pourquoi, Gaëlle Nohant, pourquoi ? Il n’abandonne pourtant pas, le lecteur, car même s’il craint un rendez-vous manqué, il devine un récif à sauter, la promesse de la haute mer bientôt. C’est que…la plume de Nohant est subtile et l’a déjà piqué dès les premières pages même s’il ne le réalise pas encore, l’inconscient. « Son visage me touche, derrière ce maquillage et cette coiffure qui la déguisent. Ses yeux noirs sont des sentinelles orgueilleuses. »

La femme révélée’ ou le déclassement dans les années 50 d’Eliza Donnelley, fille d’un sociologue libéral et engagé, épouse d’un homme d’affaire redoutable frayant avec l’Outfit (nous sommes dans la cité d’Al Capone), jamais vraiment aimé et désormais franchement craint (« C‘est tout ce que je suis à tes yeux ? Un genre de prostituée ? – Non, tu es plus chère. Et pour ce prix, tu te donnes moins de mal. Tu es une mère acceptable. Mais en dehors de ça… Ah si, pardon, tu prends des photos. Tu es artiste ! Et surtout, tu as des ‘valeurs’. C’est bien tout ce que ton père t’a laissé ») 

 © Vivian Meier
© Vivian Meier

Le voisinage toujours trop enthousiaste et son désespoir étouffé, un pervers narcissique pour mari, bâtisseur d’une fortune douteuse; les réceptions, les conseils bridants d’une mère apeurée, trop bien consciente de la position des femmes dans la société (« elle s’était efforcée de me convaincre que mon seul destin était l’effacement, la dissolution ») : « Les apparences… Parfois on a besoin de s’y raccrocher, c’est tout ce qui reste. » Les seules bouffées d’oxygène pour Eliza Donnelley sont son fils Tim, petit garçon «still scared of monsters », et son appareil Rolleiflex qui sert de bouclier à cette femme à fleur de peau qui perçoit les signes avant-coureurs de l’éruption.

« J’étais intriguée qu’elle aimât les portraits que j’avais faits d’elle. Je l’avais d’abord capturée en belladone capiteuse et toxique, deadly nightshade – ombre mortelle de la nuit – drapée dans une robe de jersey parme qui tenait par des fils invisibles et accélérait la respiration des hommes. Puis je lui avais demandé d’ôter ses gants et ses bijoux, de défaire sa chevelure, et je l’avais fait poser assez longtemps pour atteindre ce degré d’usure où elle perdrait son assurance et ses repères, la livrant au vide de ce regard éteint, à cette question sans réponse. C’est ainsi que je l’avais scrutée, disséquée, telle une proie qui consent au piège mais n’en perçoit pas l’étendue. Je l’avais privée de ses artifices et elle m’avait dévoilé sa faim, sa frayeur. »

Eliza capture l’image de la maîtresse du moment de son époux et découvre dans le même temps son talent caché, son pouvoir aussi : son œil. La célèbre séance de Marylin avec Douglas Kirkland (qui donnera sans doute les plus belles photos de l’actrice) traverse ici l’esprit. Car ‘La femme révélée’ est aussi un livre sur la photographie (et donc sur l’art), sur le processus un peu magique qui mène les grands artistes du contrôle de la technique à l’expression immédiate et fixée de leur sensibilité sur un sujet. Vivian Maier, Robert DoisneauIzis ou encore Willy Ronis habitent le roman, sans même avoir besoin d’être nommés. 

 © Vivian Meier
© Vivian Meier

Un coup de feu vient soudain faire voler en éclats l’existence déjà secrètement ébréchée d’Eliza Donnelley. Un coup de feu qui décillera l’héroïne et l’entraînera avec le lecteur dans le tourbillon du combat pour les Droits civiques, dans le ghetto noir de Chicago, au plus près de la ségrégation cachée des États du Nord des États-Unis (« À les entendre, les Noirs n’étaient pas si malheureux, dans leurs petites cages malodorantes. La pénurie de logements du ghetto réinventait la tribu africaine, avec l’aide de quelques bons chrétiens »), dans le St Germain-des-Prés jazzy des 60’s puis au sein même du mouvement pacifiste anti-Vietnam, de la contre-culture du début des 70’s. Vingt-cinq ans d’exil pour Eliza Donnelley devenue Violet Lee, américaine mystérieuse, photographe réfugiée à Paris ayant fui son passé mais également abandonné son fils. Les démons intérieurs de Violet accompagnent ceux de l’époque, les voix du Dr King, de Bob Kennedy et de Saul Alinsky tonnent dans la furie d’un pays déchiré, d’un « foutu pays (qui) ne laissera personne parler pour les perdants. » La rage de vivre s’allie à l’exécration des règles d’un monde corseté et cynique. « Si on veut contrôler les pauvres, il faut commencer par les diviser. Et surtout si tu es mon inférieure, je peux te payer à bas prix, ou ne pas te payer du tout. Je peux te voler ta terre et décréter que c’est pour ton bien. Je peux te tuer sans grand préjudice. Admettre que les hommes sont égaux mettrait l’équilibre du monde en péril. Il y a trop d’intérêts en jeu, depuis trop longtemps. »

Martin Luther King © Ted Williams
Martin Luther King © Ted Williams

Des coups de feu, encore, inexorablement, viennent abattre en plein vol espoirs et rêves de justice. Le pasteur noir s’écroule, le sénateur blanc git au sol dans son sang et les crosses des forces de l’ordre démolissent la jeunesse rebelle, multicolore.

« Ceux qui descendaient des camions de police en hurlant : « Kill ! Kill ! Kill ! », ceux qui traînaient les gosses sur le bitume et les poussaient brutalement dans les fourgons. À l’entrée sud-ouest du Hilton, un gamin maigre aux cheveux longs était tombé et les flics se mettaient à quatre pour le cogner. Un goût âcre dans la bouche, je me suis précipitée vers lui, armant l’appareil. Couvert de sang, le gosse concentrait son énergie à ramper sur le trottoir. Quand il m’a aperçue, il a levé deux doigts en V. J’ai pris plusieurs clichés et rembobiné ma pellicule. Au même instant, un médecin qui courait vers le garçon a été stoppé par une grêle de coups de matraque et l’un de ses agresseurs m’a prise en chasse, me gagnant de vitesse. Le premier coup m’a coupé la respiration, et puis le flic s’est acharné sur moi, me cognant à l’aveugle et brisant mon Leica avant de vider le contenu de son aérosol. »

Mais les rencontres (Gaëlle Nohant est une portraitiste inspirée), la main tendue d’un jazz-man à Paris, l’amitié d’une catin au grand cœur à la coupe Louise Brooks rue de Provence, l’envie d’aimer (« ce baiser était un vertige et un recommencement. Nos corps reprenaient leur conversation là où ils l’avaient laissée, voilaient les silences et les secrets, prétendaient ignorer les changements infimes qui nous avaient fait dériver loin l’un de l’autre ») et l’idée de retrouver son fils, ce grand inconnu désormais, donnent du courage à Violet et la forcent à se…révéler.

 © Izis
© Izis

« Il espérait qu’à l’avenir, les laissés-pour-compte parviendraient à s’unir au-delà des clivages raciaux pour gagner un vrai poids politique. Il me parla longuement de la Campagne des pauvres gens, que le pasteur King avait initiée avec l’appui de Robert Kennedy pour réclamer la justice économique pour tous les démunis, quelles que soient leur couler de peau ou leur origine. Le meurtre de ses deux porte-parole les plus charismatiques lui avait porté un coup fatal. Elle s’éteignait dans l’indifférence, enterrée sous les bombardements du Nord-Vietnam et la clameur des pacifistes.

– Tu vois, me dit-il, en vieillissant, je constate que derrière le racisme, il y a la rapacité d’un système qui a besoin de fabriquer des esclaves. Le problème, ce n’est pas la peur ou la haine de l’autre. Ces barrières-là, on peut les repousser, les faire tomber. Le problème, c’est ce ventre qui a toujours faim, de main-d’oeuvre à bas prix, d’hommes dégradés. Le docteur King en était venu à la même conclusion, Robert Kennedy s’en approchait et ce raisonnement les poussait à unir leurs forces dans cette Campagne des pauvres gens. Maintenant qu’ils sont morts, qui reprendra le flambeau au risque de sa vie ? Les communautés se replient sur elles-mêmes, la défiance l’emporte et nous affaiblit…

Je lui fis remarquer que mes nouveaux amis de la Nouvelle Gauche ne disaient pas autre chose. Il me sourit :

– L’autre jour, un Black Panther a dit en parlant de votre manifestation : « Laissons les blancs-becs montrer ce qu’ils ont dans l’estomac ! C’est leur tour. » C’est votre tour, Eliza. Mais qui sait ? Peut-être qu’on vous rejoindra sur la rive !

 Le discours d’Henry désappointa les leaders du Mobe, même s’ils respectaient la position des Noirs et si la perspective de « faire leurs preuves » les excitait plutôt. 

– Bon… Il va falloir se battre avec des gamins prépubères et des hippies, dont le seul programme est de baiser et de nager nus dans le lac, résuma Rennie, parvenant à nous dérider. »

l'auteure © Gaëlle Nohant
l’auteure © Gaëlle Nohant

L’appréhension initiale du lecteur de se retrouver plongé dans une romance upper-class est bien loin maintenant, risible en y repensant (belle leçon, au passage). ‘La femme révélée’ est une photographie à la composition savante et l’œil de Gaëlle Nohant s’avère aussi perçant et sensible que celui d’Eliza/Violet. L’épopée de l’héroïne est la nôtre, l’histoire bouillonnante de l’après-guerre jusqu’aux années 70 et l’intelligence de ‘La femme révélée’ est de traiter cette fureur, cet apprentissage sanglant de la construction des mouvements sociaux et contestataires, à travers le regard d’un personnage certes fort mais aussi délicat et plein de doutes. Le résultat est palpitant (quant au final…) Le cliché subtil d’une femme qui cherche sa place dans une société qui cherche son sens. En filigrane, deux portraits supplémentaires, aussi évidents que complexes : celui de Paris l’effrontée, celui de Chicago la rêche.

« C’est une ville dure, bâtie sur le sang des bêtes et des hommes, sur le dernier espoir et la cupidité, le travail harassant, et sur le goût de ces batailles perdues que l’on remet en jeu, encore et encore, en leur espérant une fin plus heureuse (…) Elle appartient à ceux qui l’ont rêvée et gagnée, à ceux qu’elle a obsédés jusqu’à l’anéantissement, ceux qui se sont dévoués corps et âme pour la rendre plus hospitalière. À ceux qu’elle a avilis ou relevés. À toutes ces vies brèves, éclairantes, mémorables ou insignifiantes, à ces mains sales et terreuses, ces fronts hauts et ces yeux sombres. » 

Un livre brillant. 

– ‘La femme révélée’, Gaëlle Nohant, ed. Grasset 

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Article également publié sur Médiapart

Publié par Frédéric L'Helgoualch

"elle n'autorisait personne à la détourner de sa chute, lui tisser un destin contre son gré" (M. Orcel, 'Maître-Minuit')

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