‘Mes seuls dieux’, d’Anjana Appachana. Femmes indiennes au bord de la crise de nerfs

© Alex Masi

Un véritable petit trésor que voici : un délice indien savamment équilibré, épicé souvent, sucré parfois mais toujours subtilement acide, véritable manifeste féministe (sous de faux airs sarcastiques) au pays d’Indira Gandhi, découvert grâce à l’édition en format poche de ce recueil de huit nouvelles aussi exquises dans la forme que cruelles sur le fond. Initialement publié en France par les éditions Zulma en 2010 (et en langue originale anglaise en 1991 sous le titre ‘Incantations and other stories’) : ‘Mes seuls dieux’, d’Anjana Appachana. Originaire du Sud de l’Inde, l’auteure née en 1972 partage sa vie entre l’Arizona et Delhi et mêle fluidité de la plume, finesse des analyses de l’intime et habilité à dépeindre la société de son pays-continent natal par de nerveux et assurés coups de pinceau. Parfois féroce, ‘Mes seuls dieux’ est aussi une lecture terriblement drôle, malgré des passages très durs.

« Et Ponni, la servante, trois fois plus âgée que moi. La Ponni de la robe violette, la Ponni avec des poux. Je voulais passionnément la robe, à la place j’ai eu les poux. » La petite fille de cette nouvelle éponyme est une demoiselle ingrate et capricieuse, asociale, indifférente au monde tant son attention est maladivement focalisée sur ses parents, en particulier sur sa mère (d’où le titre, ‘Mes seuls dieux’).
« Une femme, que j’avais sauvagement rembarrée, dit de moi, elle a toute l’arrogance de sa famille sans en avoir la beauté. Ce fut promptement rapporté à ma mère qui me dit à quel point ça la mettait hors d’elle, d’autant plus qu’elle ne pouvait prouver le contraire. C’est vrai, je n’avais rien de la beauté familiale, j’étais en réalité presque laide, et en étais complètement inconsciente. Un nez plat, des narines disproportionnées, pratiquement pas de sourcils, un front démesuré, des oreilles en feuilles de chou et une expression d’une telle acrimonie que la plupart des gens gardaient leurs distances. À côté de mes parents, je semblais une anomalie, car ils étaient tous deux exceptionnellement beaux. J’étais une enfant tardive, née au bout de dix ans de mariage. Pendant la grossesse de ma mère, tout le monde lui prédisait que je serais une beauté. Puis je naquis, et tous virent que je n’étais pas une beauté, que j’étais en réalité tout le contraire. Mais, dit ma mère, ils ne firent que des remarques polies, ils dirent que tu étais une enfant en bonne santé. »
‘Une enfant en bonne santé‘ infernale qui entraîne le lecteur dans une longue crise de nerfs malaisante à partir d’un…curry de poulet. Ses divinités elle les rudoie, les tourmente, leur hurle au visage mais ne se laisse détourner de son devoir d’adoration exclusif, agrippée au sari maternel, par aucune puissance extérieure (pas même par Parvati ni Ganesha). Et Anjana Appachana, avec un sens consommé de la chute, de nous faire passer de l’irritation entretenue à l’émotion qui surgit sans prévenir, nous rappelant avec maestria toute la fragilité et l’insécurité propres à l’enfance. 

 © Alex Masi
© Alex Masi

Huit nouvelles tirées au cordeau qui se répondent, survolent les âges des femmes et dressent le tableau d’une Inde partagée entre le respect de la tradition incarné par des parents gardiens du temple, soucieux de bienséance (bien trop au fait des dangers qui menacent les rêveuses), et la soif d’indépendance d’une jeunesse qui étouffe sous les contraintes, les interdits, les projets de mariages arrangés, les gestes déplacés quotidiens dans les transports. Ce ne sont pas tant des histoires intimes que nous décrit l’auteure que l’imaginaire indien, ses nuances et ses contradictions qu’elle s’applique à décrypter, tout en se moquant de la paresse intellectuelle du public étranger dès qu’il s’agit du sous-continent (« – Ma fille, poursuivit Mme Srivastava, dit que ces Anglais parlent toujours de tuer les tigres, de gouverner des Indiens stupides, ou de la pauvreté et de la puanteur de l’Inde. – Exact, dit Rao. C’est tout ce qu’ils veulent entendre, c’est tout ce qu’ils sont disposés à lire ou à publier. ») Tractations autour de la dot, découverte de la vie maritale, de la sexualité, abandon des études ou de la profession pour se transformer en parfaite femme d’intérieur au service de la belle-famille : les femmes, leurs luttes pour exister sans froisser ni humilier leurs ammas et appas sont au cœur de cet ouvrage. La plupart passent du romantisme des films boolywoodiens à la réalité domestique sans préavis ni manuel et les rebelles qui aspirent à une vie différente de celle de leurs mères se voient rarement récompensées. Ainsi Amrita, dans ‘Prophétie’, qui pour avoir trop cédé au beau Rakesh hésite désormais, paniquée par ces nausées qui se multiplient, entre un rendez-vous à la clinique gynécologique et une visite urgente chez Chachaji le vieil astrologue aux yeux mystiques. La modernité ou la tradition : l’écartèlement permanent. « L’année dernière, murmura Amrita, la fille de notre voisin est tombée enceinte. Elle s’est jetée sous un train. Ses parents refusèrent de réclamer son corps. Mon père a dit, c’est ainsi que ça devait finir. » D’aucunes seraient paniquées pour moins. De même pour l’héroïne dans la première nouvelle, ‘Bahu’, femme active et amoureuse rêvant d’intimité avec son époux mais tyrannisée par sa belle-mère omniprésente, ammaji fort consciente de la valeur de sa caste, qui entend bien mettre sa bru au pas et la renvoyer à sa seule place : en cuisine. Si la maltraitance physique et psychologique et les drames que tout le monde connaît envers les belles-filles indisciplinées diminuent, elles ne sont toutefois toujours pas rares, même en 2020 (la présence actuelle d’un extrémiste hindou aux manettes, Narendra Modi, ne devant guère aider à faire reculer les pratiques ancestrales). «Et puis, ça commença. Ma belle-mère soupirait et disait à quel point c’était difficile pour elle de gérer la maison tandis que j’étais au travail. Certes, la domestique faisait la cuisine et nettoyait la maison, mais cependant, gérer était une autre affaire. Elle eut un sourire triste et dit, je pensais qu’il en serait autrement après ton arrivée. Gentiment, elle dit, occupe-toi davantage de la maison au retour de ton travail, tout est dans un tel désordre. Je ne voyais aucun désordre, mais je m’affairais une heure à la tâche. Elle disait, au moins deux ou trois fois par semaine, prépare-nous un repas. Nous faut-il recevoir la nourriture des mains d’une domestique alors qu’une toute nouvelle belle-fille est arrivée dans la maison ? Ainsi je fis. Il n’y a aucune variété dans les fruits et les légumes que nous mangeons, disait-elle, quand je gérais la maison, nous avions quelque chose de différent au petit déjeuner, au déjeuner, et au dîner. Je ne sais pas ce qui se passe ces temps-ci. Il y avait de la variété. Elle dit, on gaspille tant de nourriture dans cette maison, personne ne semble faire de budget ici. Sa fille vint séjourner deux mois d’affilée. Elle dit, il n’y a personne pour choyer ma pauvre enfant, personne pour cuisiner ses plats favoris, elle n’accepte pas de recevoir sa nourriture des mains d’une domestique. Autrefois je le faisais pour elle. Maintenant je suis trop vieille et on dirait que personne d’autre ne peut le faire. » De réflexions venimeuses en sous-entendus dégradants, de concessions en abandons (ses cours de sitar, les séances cinéma, les rencontres avec des amies), l’héroïne qui ne rêve que de respirer « profondément le parfum de la terre humide » se fane, s’éloigne de son homme indifférent, bien trop lâche pour s’interposer entre sa terrible mère et son épouse. Elle se flétrit, songe à partir, à devenir « une mauvaise femme ». Sautera-t-elle le pas, déclenchera-t-elle, Kali moderne, tempêtes de feu et déséquilibre ou comme tant d’autres plongera-t-elle dans ce long oubli d’elle-même qu’on lui conseille pour maintenir paix de la maison, paix de la nation ?

l'auteure Anjana Appachana © DR
l’auteure Anjana Appachana © DR

‘Rébellion’ est le terme qui vient à l’esprit en lisant ‘Mes seuls dieux’. Même dans les deux nouvelles ‘Sharmaji’ et ‘Sharmaji & les sucreries de Diwali’, récits se déroulant dans une grande entreprise de Delhi (constamment perturbée par de gigantesques coupures d’électricité), le véritable personnage principal n’est pas tant Sharma l’employé feignant qui entend mener la révolution soft en bullant (audacieux) que la jeune DRH Miss Das, discrète et habile négociatrice qui parvient à mener sa vie sans fracas mais sans abdications non plus. Follement rebelle derrière un masque impeccable. Sangeeta, dans la terrible ‘Incantations’, paiera le prix maximal pour ne pas s’être rebellée. Pour avoir tu les viols. Doublement victime, elle sera aussitôt effacée du paysage.

Tout est ainsi, dans ‘Mes seuls dieux’ : nuancé, subtil. Fin mais redoutablement franc. Indifférent à ‘ce qui se dit’ et à ‘ce qui ne se dit pas’ dans la société indienne. Anjana Appachana canonne sans bruit, avec élégance mais efficacité.

Le lecteur soupçonne ces huit splendeurs d’être un portrait caché de l’écrivaine, partie vivre aux États-Unis. Entre les descriptions traumatisantes de l’histoire récente (« il y a dix ans, pendant l’état d’urgence, quand les stérilisations forcées étaient à leur maximum, un camion arriva au quartier des domestiques, rempli de fanatiques de la Jeunesse du Congrès ») et l’humour vache (‘Le fantôme de la Barsati’), le récit d’un choix radical : partir; partir pour échapper au poids trop écrasant de la domination. ‘Sa mère’, ultime nouvelle du recueil (qui a reçu le prix O’Henry), est ainsi un mélange entre les longues lettres écrites par une amma à sa fille exilée en Amérique et ses monologues déchirants. ‘Sa mère’, ma mère ? « Pour la mère qui avait prié toute sa vie, la prière c’était comme se laver ou se brosser les dents ou couper les oignons. Elle avait trouvé de la force dans les paysages que ces choses créaient, et parfois une certaine paix. Une fois, quand son mari lui fit le reproche de n’avoir préparé que huit plats pour une réception, elle avait eu envie de briser toute la vaisselle dans la cuisine, mais au bout de cinq minutes passées dans un coin avec ses dieux, elle n’en avait rien fait. Elle ne pouvait pas dire, tout va bien, ce sont des choses qui arrivent, ou déclarer, tu oublieras, sachant très bien que sa fille n’oublierait pas. Si tu ne reviens pas l’année prochaine, écrivit-elle, sachant pertinemment qu’elle ne reviendrait pas, c’est moi qui irai te voir. Elle ferait semblant d’avoir une crise cardiaque, se dit la mère, son cœur battant très fort. » Comprendre le départ de sa fille, son refus de participer à une société dans laquelle les hommes, même les plus pauvres, les plus impurs, seront toujours pachas (« qu’il était bête…qu’il était bête, mais bête, cet homme ») comparés à leurs femmes; mais aussi, assister à l’émiettement de son cœur de mère tant la séparation est injuste et (pour elle) destructrice. Dilemme sadique. Que peut-elle faire, la mère, désormais ? Sinon, encore, prier ? Prier sa déesse la plus chère, sa déesse la plus inaccessible.

 © Alex Masi
© Alex Masi

Mes seuls dieux’, un livre courageux sur la situation de la femme dans la société indienne, férocement engagé, mais aussi un ouvrage intime dans lequel le lecteur perçoit les fêlures irréparables, les choix douloureux d’Anjana Appachana. Et, au-delà de l’auteure, les possibilités limitées qui s’offrent aux jeunes filles indiennes à l’heure de la croissance géante. Il ne les perçoit pas, d’ailleurs; il se les prend en pleine figure ! Car l’auteure n’a pas de temps à perdre avec une novlangue petite-bourgeoise, l’urgence de raconter l’emporte et le résultat est brillamment dérangeant. La colère, aussi, sans doute, de ne pas avoir réussi à briser les chaînes. Une très très belle surprise qu’il n’est pas trop tard de découvrir. ‘Mes seuls dieux’, ou quand clairvoyance, rage maîtrisée, douleur contenue et talent se conjuguent.



— ‘Mes seuls dieux’, Anjana Appachana, ed. Zulma —

* découvrir le formidable travail du photographe Alex Masi sur son site 

* voir également ‘Friday et Friday’, chez le même éditeur, d’Anthonythasan Jesuthasan, pour la littérature d’Asie du Sud 

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– article également publié sur Médiapart

Publié par Frédéric L'Helgoualch

"elle n'autorisait personne à la détourner de sa chute, lui tisser un destin contre son gré" (M. Orcel, 'Maître-Minuit')

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