‘Mykonos’, d’Olga Duhamel-Noyer. Les casseurs de pédés ne lisent pas T.Williams

Elizabeth Taylor dans ‘Soudain l’été dernier’, Mankiewicz ©DR

« Pavel ne parle pas du tout grec en arrivant à Mykonos. En plus, la langue est murée dans un alphabet impénétrable, mais il connaît comme tout le monde pas mal de mots d’anglais. Le village paraît minuscule, les bateaux qui accostent ici sont plus gros que toutes les petites maisons blanches qu’il voit en descendant à terre. À deux heures sous le soleil, Pavel, Jules et Sebastian se laissent guider par Christopher qui a pris les choses en main. Le village blanc, la route, tout est surexposé quand Pavel sort du bateau. Des Américains tirent péniblement de lourdes valises à roulettes. Lui n’a presque rien. Un petit sac. Mais quand même, en plein soleil, la chaleur est terrible. »
Pavel, Jules, Sebastian et Christopher : quatre amis d’enfance débarquant pour huit jours sur la célèbre île des Cyclades, haut lieu estival de la fête et de la vie gay européennes. Ils ne le sont pas, gays, mais attendent beaucoup des naïades en vacances (l’une d’entre elles se nommera-t-elle Catherine ?) qui y sont réputées nombreuses et aussi décidées à s’amuser qu’eux. « C’est quand même génial Mykonos parce qu’avec tous les homosexuels qui se retrouvent dans l’île, les filles sont disponibles et chaudes. »

Olga Duhamel-Noyer, auteure et éditrice québécoise, n’a pas son pareil pour dépeindre une ambiance à coups de phrases minimalistes dénuées d’affect, menant l’histoire vers son inattendue mais inexorable conclusion sans sourciller. « Ils ont l’impression que leurs quinze ans remontent à un temps historique qui appartient véritablement au passé et, depuis l’été dernier, un siècle au moins a passé pour eux. Même Pavel, qui perçoit le mouvement temporel, ne perçoit pas encore l’accélération qui s’emparera de ce mouvement. » Très rapidement, le lecteur réalise que ‘Mykonos’, récit court mais d’une férocité impressionnante, est un ouvrage fort cinématographique, tant dans sa description des scènes que dans les références qu’il invoque. La luminosité permanente, le soleil qui aveugle et se réfléchit sur les maisons blanches et bleues de l’île font immédiatement songer à l’atmosphère faussement bienveillante de ‘Plein Soleil’, de Patricia Highsmith (adapté à l’écran par René Clément, avec Delon au sommet de sa beauté et de son mystère). Usurpation d’identité ? Le lecteur se sermonne : oui, il y a quelque chose mais ‘Mykonos’ ne parle pas de cela, sotte idée, continuons.

Alain Delon dans 'Plein Soleil', de René Clément © DR
Alain Delon dans ‘Plein Soleil’, de René Clément © DR

 « Ils sont libres désormais sans leur famille. C’est une liberté toute neuve. Mykonos l’amplifie. L’étau se desserre. Ils ne savent pas exactement que faire de cette liberté nouvelle, mais ils ont le temps d’apprendre ce que veut dire perdre son temps. Pour l’instant, le temps, comme la mer, est infini. »

Le goût de l’Alpha (la bière locale), de la kafematika, celui du tabou brisé avec une soirée vidéo X entre potes, les folies du Fresh et du Jackie O., celles du Tropicana, des petites criques scélérates et de Paradise Beach sur laquelle de jeunes corps ivres de vie et de sensualité se cherchent, se défoulent et se trouvent ne resteront pas longtemps inconnus aux quatre compères. Des lesbiennes s’embrassent, ce qui fouette la libido des garçons. Les gays sont durs à repérer car ils restent discrets le jour, et ce n’est pas plus mal songent-ils. Un lourdaud qui « finira sans doute par aller se branler sous sa tente » incommode le groupe avec ses réflexions homophobes : ils sont ‘tolérants’, eux. Ils ne sont pas des bourins.

« Ils ont du mal à s’orienter dans le labyrinthe bleu et blanc de Mykonos Town, se trompent plusieurs fois de direction. Pavel a lu dans le guide que le lacis de ruelles particulièrement complexe avait été conçu pour ralentir la progression des pirates. » Mais les pirates, toujours, finissent par trouver chemin.

« Il n’avait pas remarqué non plus les arbustes féroces et les chardons extrêmement épineux qui recouvrent la campagne cycladique. Il ne soupçonnait pas cette raideur. »

Les détritus jetés sur la plage et dans les rues de l’île la nuit n’entament pas plus que la flore l’insouciance et la bonne humeur de la jeunesse étrangère en vacances, même si les dangers rôdent, tel ce Yannis patron du meilleur club de l’île qui les prend en ‘affection’. Coke et verres pour tous, le boss régale ! En voilà un qui sait se jouer de la vanité des jeunes adultes. Mais que veut-il vraiment, ce notable louche de la nuit gay ?

l'auteure Olga Duhamal-Noyer © Valérie Lebrun - Héliotrope
l’auteure Olga Duhamel-Noyer © Valérie Lebrun – Héliotrope

Les traits et caractères de Jules, Christopher et Sebastian sont à peine esquissés par Olga Duhamel-Noyer. Quelle est leur nationalité ? Leur histoire ? Leurs aspérités ? Ils se fondent dans la masse estivale, la constituent, et servent surtout à mettre Pavel en valeur. Pavel l’ambigu, qui se détache d’emblée du groupe et saisit ce que les autres, rendus aveugles par leur taux de testostérone en pleine montée, ne voient pas. Nager seul, nager loin, s’isoler et observer : Pavel le jeune introverti s’étonne du besoin de ses congénères de toujours vouloir se serrer en bancs. Lui devient voyageur lorsque ses amis demeurent touristes. « Peut-être que pour eux aussi la solitude est devenue inconvenante. » Bientôt ‘Sa Majesté des mouches’ de William Golding s’invitera entre les pages (« ensemble, on est plus forts. » Vraiment ?)

'Sa Majesté des mouches', adaptation de Peter Brook
‘Sa Majesté des mouches’, adaptation de Peter Brook © DR

Sans son inclination à l’isolement, il n’aurait pas rencontré Dimitri, ce jeune serveur grec cumulant service au café du village le jour et place nocturne de barman au Fresh, le club trendy du cador Yannis. Jeu de regards, trouble. Frissons. Le lecteur se demande vers quelle bifurcation imprévue va le guider l’auteure. Un jeune marin ne lâche pas Pavel des yeux, dans un troquet improbable. Ils partiront en scooter, Pavel fera attention à sa manière de se tenir à l’arrière, il ne s’agirait pas de passer pour un faggot (« les hommes grecs quand ils sont passagers d’un deux-roues, il fait comme eux, se tient éloigné le plus possible du conducteur et regarde de côté. Rien à voir avec les femmes cambrées et langoureuses qu’on voit sur toutes les motos ici »). Pavel ne connaît pas son nom. L’intensité du désir réciproque, sans jamais employer le mot, mène désormais du côté de ‘Querelle de Brest’, de Jean Genet (adapté au cinéma par Fassbinder, chef-d’œuvre érotique).

'Querelle', de Fassbinder © DR
‘Querelle’, de Fassbinder © DR

Les chapitres correspondent aux jours de cette semaine de folie mykonnienne. Le séjour arrive à son terme et la tragédie grecque approche. Pavel finira-t-il par se perdre dans le labyrinthe bleu et blanc ? Une ultime soirée alcoolisée au Fresh et l’évidence : ‘Mykonos’ est surtout un hommage subtil à ‘Soudain l’été dernier’ de Tennessee Williams (adapté sur grand écran par Mankiewicz) Elizabeth Taylor pourrait bien surgir à la prochaine page, il est même étonnant qu’elle n’ait pas pointé sa frimousse avant. Mais elle ne viendra pas puisqu’ici ce sont les gays les appâts, et non Catherine. Quant au pouvoir de l’argent et du mépris social, ce ne sont ni Violet Venable ni son fils Sebastian qui en abusent dans ‘Mykonos’…

Olga Duhamel-Noyer nous offre un roman tranchant, encore plus efficace de par son ton détaché. Derrière les muscles bronzés, les cambrures gourmandes et les rires de la jeunesse : la rage, soudain. Les assurances et codes de la virilité en toc. Les non-dits et les allusions mènent ce récit psychologique très riche mais littéralement redoutable. L’homophobie ordinaire derrière les postures de ceux qui ne se connaissent pas eux-mêmes (comment, dès lors, pourraient-ils capter quoi que ce soit aux autres ?) L’homophobie ordinaire qui peut – une étincelle suffit – démolir et piétiner sans regrets ni remords. Personne ne sortira indemne de ce séjour à ‘Mykonos’ ni n’oubliera que « les pirates, toujours, finissent par trouver chemin. »

 © DR
© DR

– ‘Mykonos’, d’Olga Duhamel-Noyer, éditions Héliotrope –

‘Mykonos’ est paru aux éditions québécoises Héliotrope en 2018. Il est disponible en e-book sur leur site ou en France en format broché sur commande dans vos librairies (aux Mots à la Bouche par exemple, à leur nouvelle adresse dans le 11ème à Paris ou chez Violette & co, Paris 11 également). Vous passeriez, très sincèrement, à côté d’un grand moment de lecture si vous ne le faisiez pas.

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– Article également publié sur Médiapart

Publié par Frédéric L'Helgoualch

"elle n'autorisait personne à la détourner de sa chute, lui tisser un destin contre son gré" (M. Orcel, 'Maître-Minuit')

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