Davina Ittoo ou la quête des sens. Il était une île…

l’écrivaine mauricienne Davina Ittoo © Umar Timol


Ses mots se glissent avec assurance mais selon leur logique propre, s’entortillent avec grâce autour de l’âme du lecteur rapidement charmé, dépaysé, emporté dès les premières pages. Davina Ittoo dépeint son univers habité de cent divinités hindoues (mais les appels à la prière musulmane ou les textes chrétiens ne sont jamais éloignés non plus) se mêlant à la foule des hommes empêchés par les convenances et surtout à celle des femmes en butte aux traditions séculaires (qu’elles hésitent à chérir ou maudire). Elle gagne en puissance, la plume de Davina Ittoo, mais sans se déparer de sa modestie pourtant (indice qu’une grande lectrice ici), loin du brouhaha médiatique, de ces coups d’éclat qui lancent désormais les jeunes auteurs (société du buzz et du réseautage permanents oblige) lorsque ceux-ci se décident à évoquer via des sentences définitives et bien troussées l’actualité, du moment que cette dernière sert leur agenda – ou celui des médias qui leur tendent subito micros intéressés même s’ils ont à peine survolé leurs ouvrages.

L’île Maurice, son multiculturalisme, son indépendance chèrement acquise nourrissent l’œuvre de l’écrivaine, font office de toiles de fond, aura pesante ou rassurante. Les tensions sociales et religieuses, anciennes et actuelles, irriguent ses fins portraits psychologiques, ses tableaux faits de violence, d’ironie, de méfiance palpable envers les bigoteries, d’analyse sans concession des rapports amoureux mais toujours également de sensualité débordante, de sensualité quasi incontrôlable, que les dieux posés là sont peut-être en secret chargés de modérer. L’attirance pour la vieille Europe et les réminiscences de l’esclavage, de la colonisation, luttent aussi fermement les unes contre les autres que le désir de protéger culture vernaculaire et volonté de briser des cadres devenus par trop rigides le font. Dualité permanente, mélange du passé, du présent et d’un avenir incertain pour une île-nation, une nation-île obsédée par le maintien du fragile équilibre entre ses communautés au temps de la mondialisation. Les trois temps se confondent avec cette éternité enviée qui permet toutes les fantaisies mais dont seules jouissent les divinités, rendant les destins des personnages humains vivant sur ce morceau de terre de l’océan Indien aussi minuscules, anecdotiques, que bouleversants. La mort, sa présence permanente, ouvre la voie à la mélancolie et aux limites touchées par chacun.

Davina Ittoo nous propose les clés d’un nouveau monde, via la langue française et sa littérature si diverse. Si Yanick Lahens l’haïtienne parle de « décentrage » nécessaire de la langue vers les pays du Sud (de l’intérêt à porter, sur un pied d’égalité, aux littératures non-françaises mais de langue française, histoire coloniale oblige), que dans le même mouvement Beyrouk le mauritanien préfère se présenter comme « francoscribe » plutôt que comme francophile, c’est bien entendu à J.M.G Le Clézio auquel on songe – île Maurice oblige – à sa participation au manifeste pour une littérature-monde en 2007 (et à ses autres multiples prises de position sur le sujet) pour débarrasser la lecture en français de toute condescendance, de tout nombrilisme national qui ferait traiter les littératures non-tricolores comme de gentils morceaux d’exotisme récréatif venus s’échouer, de temps à autre, dans nos rayons.

Davina Ittoo, aussi discrète est-elle, incarne avec brio cette réinvention permanente et inspirante de la langue, la multitude des univers qu’elle peut endosser; cette aspiration à « libérer la langue française de son pacte exclusif avec la nation pour ne donner à l’imaginaire d’autres frontières que celles de l’esprit ». Clin d’œil du destin, le jury du Prix Indianocéanie (qui fut obtenu par la jeune écrivaine en 2019 pour ‘Misère’) était cette année-là présidé par un certain… J.M.G Le Clézio.

Tandis que le Goncourt 2021 attribué à Mohamed Mbougar Sarr pour ‘La plus secrète mémoire des hommes’ n’en finit plus d’attirer les louanges, Davina Ittoo et son atypique œuvre en construction deviennent les promesses solides d’un monde littéraire en langue française ouvert, en mouvement perpétuel, d’autant plus fascinantes qu’elles débloqueront sans coup férir les chakras des plus obtus agrippés mordicus à leur hexagone avec une élégance et une puissance égales dans le style. Avec une acuité du regard et une aspiration à l’onirisme sans limites, chevauchée folle des mots, cheveux noirs au vent, au-dessus de son île au calme ô combien trompeur.

« Misère », de Davina Ittoo : les sortilèges du vînâ. Envoûtements mauriciens

 © Audrey Albert
© Audrey Albert

  « Une nuit. Alors que les pluies se libéraient de leur amertume sur la ville et la figeaient dans des ruisseaux de boue, les deux garçons avaient découvert le silence de la nuit. Ce silence qui les avait menés aux portes de sanctuaires interdits et avait laissé sur leurs lèvres le goût du vin. » 

Île Maurice, fin des années 60. L’indépendance approche (1968) pour cette terre de contrastes, de brassage des identités, jusqu’ici « possession britannique » sous le nom de Mauritius (à partir de 1810, après avoir été française – Île de France – durant près d’un siècle, à partir de 1715). 

Île Maurice, fin des années 60. Des hommes aux yeux rouges et des musiciens aux dons divins vont bouleverser durablement l’ordre des choses dans un village loin de tout et pourtant proche de tant.

« Regarde ces champs de canne. Les femmes et les hommes qui coupent la canne sous le soleil si ardent, faucille à la main. Sais-tu où commence et où s’arrête leur douleur ? Sans eux, l’île serait lacérée par les griffes du monde. Le sucre gît en abondance sur les lèvres du pays. Le jour viendra où les routes seront lisses comme le visage des Blancs quand ils hurlent des ordres aux basanés. »

  Terre de peuplement marquée par l’esclavage (aboli par la Révolution tricolore une première fois en 1794 mais rétabli par Bonaparte en 1802 avant d’être définitivement supprimé par les Anglais trente ans plus tard), le morne Brabant, avec ses fantômes de marrons apeurés se précipitant dans le vide, rappelle aujourd’hui encore à qui s’intéresse à autre chose qu’aux plages de sable fin vernaculaires mondialement vantées le poids du lourd passé colonial. 

« La belle femme à la longue chevelure, aux cuisses plantureuses, aux lèvres humides. Elle lui montrerait la voie. Elle lui enseignerait la démesure. Il aurait voulu rejoindre les grévistes de la capitale, apposer des affiches révolutionnaires, exiger le respect des droits humains, négocier la paix. Elle marcherait à ses côtés, convaincue de la légitimité de la cause, quitte à prendre des balles, quitte à être torturée, quitte à mourir comme une chienne dans la rue. Une Kali, dansant frénétiquement sur des crânes, qui était capable de redevenir la silencieuse Sarasvati en un battement de paupières. » 

'Misère', Davina Ittoo, ed. Atelier des Nomades
‘Misère’, Davina Ittoo, ed. Atelier des Nomades

Européens (principalement français), descendants d’esclaves (majoritairement africains et malgaches), immigrants asiatiques(essentiellement indiens, « invités » durant 90 ans à venir prendre la relève des esclaves après l’abolition, demeurés ensuite sur place jusqu’à devenir majoritaires) ont formé peu à peu une société multiculturelle qui, étonnamment, s’est présentée en ordre dispersé à la table des négociations lorsque l’heure de l’indépendance du ‘small territory’ fut venue. Tensions communautaires, féroces batailles politiques (les Hindous luttant pour l’autonomie mais les autres groupes, inquiets de la suprématie numérique des premiers, tentant de modérer leurs ardeurs), exactions, intolérance religieuse et émeutes (violents affrontements de Port-Louis en janvier et février 68) marquèrent cette période à la fois faite d’espoirs mais aussi de fragmentations et de peurs face à l’inconnu. 

« Beaucoup affirmaient que c’était le sort de tout pays à peine sorti des limbes d’une longue colonisation, de plonger les yeux grands ouverts dans la misère. D’autres disaient que le cordon s’userait, qu’il finirait par tomber, permettant ainsi au souffle de traverser la gorge et de se répandre partout. »

C’est dans ce contexte singulier (non explicité mais perceptible), de quête d’une identité nationale à bâtir, d’un lien apaisant à trouver et maintenir (« « Tu es hindou ou musulman ? », demandaient-ils aux habitants terrifiés. Baisser le pantalon. Montrer la chair ou l’absence de chair. Le rhum blanc dont les Mauriciens étaient froids favorisait l’irruption de la folie. Des années après, ce rhum coulait toujours profondément dans les veines du peuple »), qu’il apparut dans le village, dans l’arrière-cour de la maison d’Arjunle joueur de vînâ, lui, l’enfant mystérieux, le garçon aux six doigts. 

© Audrey Albert

« Ce n’était pas une voix comme les autres, celle qui répétait « Misère ». C’était un raclement singulier comme un grain de sable coincé quelque part entre les cordes vocales. Arjun se mordit les lèvres et osa s’avancer dans la lumière blafarde. Ses yeux fouillèrent la pénombre. Des gouttes de sueur dégoulinaient le long de son dos. Ce fut alors qu’il le vit. Le petit être. Neuf ou dix ans. Accroupi parmi les objets indésirables. Un regard noir de fièvre. De frêles os enserrés dans des vêtements trop étroits. Arjun tendit la main vers la créature, qui le fixait. « Ne le touche pas, il a sûrement la gale ! » s’écria Sarita, qui regardait derrière son épaule. Mais l’enfant venait chercher la main de celui qui lui était apparu aux premières lueurs du jour […] Devant l’enfant, il semblait à Arjun qu’il perdait le sens même des mots. Il ne savait pas qu’en venant là ce matin, il découvrirait une note de musique, la première vibration venue briser un lourd silence. Un sédiment oublié jailli de la crevasse des murailles. »

« Misère », le seul mot que l’enfant aux six doigts aura jamais prononcé. Se taisant désormais pour toujours, le petit Musulman rescapé des massacres se trouve un protecteur en la personne d’Arjun, malgré la haine instantanée de la mère de ce dernier, Sarita (« Tout le monde, depuis la nuit des temps, savait que six doigts étaient le signe du diable ! C’était évident qu’une telle déformation de la nature révélait la présence d’esprits malveillants ! ») Un protecteur et bientôt un luth aux sons magiques, instrument d’une déesse, à apprivoiser. Sarita finira bientôt au fond d’un puits, et le petit garçon de disparaître. 

l'auteure Davina Ittoo © DR
l’auteure Davina Ittoo © DR

« Des chauves-souris venaient se blottir contre les fenêtres du temple, emmitouflées dans leurs grandes ailes noires. Une longue bave blanche s’écoulait de leur regard éteint. On dirait qu’elles pleurent, pensa Ouma en contemplant ces bestioles qui ravageaient les vergers dès que les premières promesses de l’été venaient s’écrire sur l’écorce des arbres. Petites têtes pendantes. Chuchotantes diablesses suspendues aux lèvres craquelées d’une humanité fiévreuse. Les gardiennes de la pénombre qui guettaient le jaillissement d’une source qui sortirait des boyaux de la terre. C’était pour ça qu’elles avaient les yeux constamment fixés sur la poussière du bitume. Les vents du monde étaient si froids que les dieux avaient eu pitié d’elles et les avaient pourvues de grandes ailes, si grandes qu’elles recouvraient le tremblement de leur corps. À l’envers. Toutes. Des errantes mendiantes dans la nuit noire. Elles regardaient silencieusement l’assemblée tandis que les musiciens cherchaient fébrilement à extraire de leurs instruments le souffle qui balaierait le venin, niché depuis si longtemps dans le sang des hommes. Les longues chevelures noires des femmes s’infiltraient dans les crevasses des planètes et secouaient la poussière des astres. »

Ouma, la femme-homme, l’homme-femme en sari, rêve, allongée dans le temple, de danses en compagnie d’eunuques indiens, enchanteurs alliés, non loin du lingam noir phallique sur lequel de zélées dévotes, en quête officielle de pureté, fantasment en silence. Vingt ans après l’apparition puis l’évaporation du garçon aux six doigts, deux décennies après l’indépendance, autant de temps après le passage des musiciens étrangers qui avaient déstabilisé l’ordre du monde des habitants, le son du vînâ et les danseurs-tourneurs sont réapparus dans le temple, comme annonciateurs de nouveaux orages, de nouveaux courroux des dieux hindous qui ne peuvent tolérer que leurs statues subissent musiques profanes. De l’éveil à la démence, la frontière est mince : KrishnaVidya et Ouma de le comprendre trop tard.

 « Mais lorsque la couleuvre se glisse dans le regard d’un homme, elle s’y blottit de toutes ses forces en attendant sa prochaine mue. Il arrive toujours un instant où la peau devient encombrante et pèse si lourd que la couleuvre est obligée de s’en défaire. Mais cette peau délaissée infecte le regard, et les yeux deviennent larmoyants et lucides. Personne n’avait entendu le souffle de la couleuvre en Suraj. Personne n’avait senti la puanteur. Un jour, son père s’en était allé, les pieds chancelants dans le vide, pendu au manguier, les yeux grands ouverts. La couleuvre avait alors lentement glissé de ses yeux jusqu’à ses pieds. »

La couleuvre de la mélancolie a déjà eu la peau du père de la belle Vidya mais, rien ne dit que son appétit est satisfait… 

Un carnet intime découvert, de violentes attirances interdites, des sauts par-delà le temps et les croyances locales, des secrets révélés, un tableau d’une finesse unique de l’île avec l’Histoire en marche en arrière-fond et bien sûr une écriture poétique, colorée, musicale à couper le souffle : telles sont les épices qui se marient avec bonheur dans ce premier roman, ce ‘Misère’ ensorcelant de Davina Ittoo qui se déguste à chaque page, chaque ligne, déjà auréolé du Prix Indianocéanie 2019 (jury présidé par J.M.G Le Clézio), réimprimé par les éditions Atelier des Nomades en cette rentrée littéraire. 

 © Audrey Albert
© Audrey Albert

   « Tout cela a jailli de la pierre de Shiva, pensa Vidya en voyant les regards éperdus et curieux de ceux qui hésitaient à s’asseoir sur de telles merveilles. Les soleils rouges et les planètes carrées. Les fées sans ailes et les hommes au visage bleu. Les scorpions fuyants et les voiles blancs. Les rhinocéros drapés de soie. Les fourmis enchevêtrées dans les racines d’un grand arbre. Animaux et humains s’enlaçaient dans une danse presque indécente et virevoltaient dans le cosmos. L’esprit chancelait et, avant même que le concert ne commence, les sortilèges étendaient leur empire sur le cœur des assoiffés. »

Furieusement sensuelle et mystérieuse, la plume de la jeune auteure mauriciennen’hésite pas à flirter avec la mort, une mort personnifiée, incarnée par le souffle des Invisibles et du Très Grand, rendant la déchéance de chacun de ses personnages possible, proche, rythme électrique, souffle retenu du lecteur à peine apaisé par des envolées mystiques comme venues d’ailleurs au contact des dieux des pays d’origine, de la musique omniprésente – instruments méconnus – qui fait se cambrer les corps, s’éveiller les consciences, se réveiller les démons oubliés. Mahâbhârata, karmas invincibles, fièvre de Bombay ou des âmes et corps vivants emplis d’une sève par trop rebelle, en lutte contre la main à six doigts du destin moqueur : un très très beau roman qui laisse rêveur des jours entiers, des semaines après l’avoir refermé. L’éclosion d’un talent incontestable, définitivement à suivre. 

« Tu es cette brûlure de nuit.

Celle que je cache aux yeux du monde.

J’avale Ta musique dans ma gorge,

Elle éclaire mon visage. »

— ‘Misère’, de Davina Ittoo, ed. Atelier des Nomades — 

* ‘Misère’ est également disponible désormais en Afrique grâce à la maison d’édition ivoirienne Vallesse  

* interview de Davina Ittoo dans la revue Project-îles 

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* photos d’illustration : cordialité d’Audrey Albert, artiste mauricienne partageant son temps entre Maurice et Manchester. Elle s’est particulièrement intéressée dans son travail ‘Matter Out Of Place’ à son histoire familiale, celle du peuple Chagossien, déporté sans ménagement vers l’île Maurice au profit d’une base navale américaine. Retrouvez son travail à la fois intime et éloquent sur son site 

— Article également publié sur Médiapart

« Lorsque les cerfs-volants se mettront à crier », de Davina Ittoo. Karmas désenchantés

© Asit Kumar Ghatak


« Je cherche le cerf-volant de mes espérances, grand-mère. Dans ce désert où le mariage m’a menée je compte chaque mirage dans les yeux des enfants. Je parle sans savoir s’il me reste une voix pour parcourir cette terre sans couleurs, sans saveurs, sans senteurs. »


Loin des lagons aux eaux turquoise, des paysages ensorcelants propres à l’Île Maurice, c’est au plus près des déambulations hasardeuses des lézards (ces alliés inattendus) sur les murs, de la guerre de territoire menée par les cancrelats devenus rois dans les maisonnées, au bord de salines rendues terrifiantes par les lourds secrets qu’elles renferment que Davina Ittoo, maître de conférence et écrivaine à la plume aussi sensuelle, onirique que violente embarque ses lecteurs dans ce second roman publié aux jeunes  éditions Project’îles (lancées par Nassuf Djailani et Jean-Luc Raharimanana). 


Lorsque les cerfs-volants se mettront à crier’ forme trois précieux tableaux desquels se dégagent comme des effluves du Mahâbhârata, ce long poème épique sacré articulant les mythes fondateurs de l’hindouisme. Comme dans ‘Misère’, son premier livre (aux éditions Ateliers des NomadesPrix Indianocéanie 2019), les luttes fratricides et les malédictions qui frappent sans vergogne ses personnages (renvoyés malgré leur résistance et leur volonté au rang de petites créatures impuissantes, jetées sur ce bout de terre de l’Océan Indien par la main du destin) semblent n’être que des décalques reproduits à l’infini des drames divins, des courroux, amours et trahisons entre déesses et dieux moqueurs qui se vengent de leurs revers sur ces humains si fragiles, et en particulier sur ces femmes rendues davantage encore vulnérables par les chaînes des traditions séculaires, par les fers posés par les mâles, inquiets de ce qu’ils nomment sans sourciller l’inconstance féminine. 

l’auteure Davina Ittoo © Umar Timol


Les flèches décochées par Kâma (le dieu du désir amoureux) éveilleront certes Surya, sa fille Sheela puis bien plus tard la fille de celle-ci, Salomé, elles leur révéleront certes le goût véritable de la vie mais, Shiva ou d’autres Invisibles revanchards de veiller, de rôder alentour et donc de libérer bientôt leurs forces destructrices sur la tête des audacieuses pour s’être risquées à user de leur libre-arbitre. Avec le soutien, voire sous les applaudissements, du voisinage qui n’a jamais connu ces velléités folles et s’enivre dès lors de voir justes punitions s’abattre sur ces perturbatrices, désormais damnées sur plusieurs générations. 


Les lourdes chevelures brunes sont entretenues aussi mécaniquement que l’est la préparation des mets épicés pour les époux non-choisis, les bindis et autres signes spirituels sont apposés sans entrain : les tempêtes menacent in petto, les monologues intérieurs teintés de poésie et de mélancolie se multiplient, souvenirs d’étreintes cachées mais lointaines, de crimes abjects et trahisons impunis, de désirs sensuels inavouables qui resurgissent, torturent. Éruption soudaine des rêves trop longtemps tus. 


« Lorsque les chants des cerfs-volants recouvriront tous les cris de la terre, lorsque la main de l’homme n’aura plus besoin de tenir le fil pour mener les cerfs-volants sur la voie droite, lorsque l’homme saura parler aux vents, alors peut-être que… »
Trois tableaux, trois portraits de femmes d’une même famille à l’heure des choix au sein d’une société atypique par sa diversité mais cadenassée, inquiète jusqu’au vertige de sa pérennité, de son équilibre si chèrement acquis. La mort se promène, mais SuryaSheelaet Salomé ne la connaissent que trop. 

© Asit Kumar Ghatak


L’appel du muezzin retentit au loin, les adeptes des longanistes (sorciers locaux) ne se cachent plus, les religieuses sortent du couvent pour gagner les rues malfamées de Port-Louis en quête d’âmes prostituées à sauver; même le Cantique des Cantiques, remanié, de se glisser dans le maelström insulaire :


« Vanité, vanité, le monde est vanité. Moi je ne suis que poussière. Les trahisons dans les prisons, les invitations dans les bordels, les hommes dans les femmes. Ainsi va le monde, et moi je suis possédée. » 


Car les pandits (prêtres hindous) ne règnent pas en maîtres depuis leurs temples : l’interculturalité de l’Île Maurice, post-indépendance (1968), est bien l’un des thèmes de l’ouvrage. 


Mais si les luttes communautaires semblent loin, l’omniprésence des Puissances et des codes, le mélange du profane et du sacré dans les tradipratiques mauriciennes encerclent les personnages de Davina Ittoo, s’infiltrent jusque dans leur intimité, jusque derrière les volets clos qui dissimulent traces des enfants perdus ou cachés, violences domestiques ou Nirvâna érotique, les menaçant de chute définitive au moindre faux pas, public. La liberté, cette notion lointaine; chimérique. 


Au fil des révélations, la pression de s’accentuer, la jalousie immature des hommes de surpasser celle des divinités belliqueuses et les modestes échappatoires de se restreindre. Mais même une séance de dépoussiérage, sous la plume hypnotisante de l’auteure, se transforme en une chevauchée mystique au delà des âges, en une recherche désespérée de protections célestes de la part d’une mère maudite pour la chair de sa chair. 


« Elle décida de réunir toutes les statuettes des dieux qui étaient dispersées sur des autels dans les recoins épars de la bicoque. La flûte de Krishna lança ainsi un appel langoureux au serpent de Shiva. La souris de Ganesha vint se blottir dans la fleur de lotus de Vishnu. Les seins voluptueux de Parvati frôlèrent le robuste lingam noir. Les chevauchées de Kali troublèrent le sourire méditatif de Durga. Les dieux et les déesses se retrouvaient enfin, incessamment astiqués par les mains fiévreuses de Surya qui s’acharnait à déloger les poussières ensevelies au creux de leurs courbes et de leurs sourires figés. Elle assenait mille questions à leur face tout en allaitant sa fille. Krishna avait-il dépucelé sa bien-aimée sur les hauteurs de Vrindavan ? Façonnait-il des armes dans les vertes prairies de Mathura ? Initiait-il toujours cette conversation étrange avec le guerrier Arjuna qui refusait de combattre sur les vastes champs de bataille, gorgés de sang ? Sous la bannière obscure du dharma, les conquérants du Bhâgavata-Gita luttaient-ils toujours contre leurs propres démons quelque part dans l’univers ? Dharma, ce mot martelé sans cesse dans les temples. Dharma, ce grand aigle venu d’une contrée lointaine, déployant ses ailes sur une humanité assoiffée […] Ainsi, près du berceau de Sheela, les dieux veillaient. L’enfant leur souriait tendrement. Elle souriait également aux cancrelats qui pullulaient dans les alentours. Bêtes et statuettes s’agglutinaient pour témoigner du vaste mystère du monde dans lequel Sheela avait été soudainement précipitée. Elles se confrontaient sur des champs de bataille invisibles. Elles apprenaient à s’apprivoiser sous le regard d’un enfant. »

© Asit Kumar Ghatak

Des intrigues des trois tableaux, des histoires étalées à travers le temps de ces trois femmes liées et en lutte, pourquoi parler ? Il faut se perdre dans les pages de ces ‘Cerfs-volants’ pour les découvrir, se laisser happer par le style étourdissant de la jeune écrivaine mauricienne (« il voulut s’enfuir au loin et se perdre dans les volutes de la cigarette. Mais ses chevilles étaient enserrées par les lanières de la destinée »), par la richesse de son (ses) univers (à l’image de son pays). 

Un livre qui vient confirmer l’originalité et la spécificité du travail de l’auteure, habile à dépeindre dans un même mouvement le goût, l’odeur, l’ADN multiculturel de son île mais aussi les traces durables de la colonisation et la peur du déclassement après la liberté retrouvée.

© Asit Kumar Ghatak

  « Il fallait continuer à ensemencer cette île qui les nourrissait et les abritait. Il fallait montrer aux yeux du monde que ce petit pays n’avait pas croupi dans les geôles ensanglantées de la servitude. Que les mauriciens pourraient se tenir droit comme des cierges allumés, comme des blancs. L’économie devait prospérer. Les jeunes trouveraient du travail et les rouages seraient suffisamment graissés pour enclencher la roue de la bonne fortune. Le chant des travailleurs traversait les cloisons, réveillant les endormis et les somnolents. »

L’union remarquable des influences, oui, mais autant admirées et sources de mille voyages imaginaires via les croyances et les superstitions que questionnées sans concession sur le rapport de chacune avec la modernité, sur les freins (en particulier la place laissée aux femmes, mais aussi aux sexualités) créés par la défense aveugle des cultures, désirées à jamais figées par certains. Avec les deux premiers romans de la bouillonnante Davina Ittoo, peu de chance que les partisans mauriciens de cette ligne statique et sclérosante gagnent la bataille des idées. ‘Lorsque les cerfs-volants se mettront à crier’ ou la parole donnée à celles que l’on ne voulait surtout pas entendre. ‘Lorsque les cerfs-volants se mettront à crier’ ou le regard rigoureux mais à jamais ébloui d’une amoureuse sur sa terre. 

« Lorsque les cerfs-volants se mettront à crier, éperdument, je… » sera aussi écouté. 

Un roman intrinsèquement mauricien mais qui pose des questions ô combien universelles, particulièrement en cette période dramatiquement avide de replis identitaires. De théorèmes simplistes quand la réalité n’est que complexité et adaptation permanente. 

— ‘Lorsque les cerfs-volants se mettront à crier’, de Davina Ittoo, éditions Project’îles

* déjà dans les rayons de la toujours pertinente librairie Calypso, Paris 11 (et sur son site) 

Illustrations : Asit Kumar Ghatak

— Article également publié sur Médiapart

— Voir aussi ‘Un oeil sur l’œuvre de…

(Article également publié sur Médiapart)

Publié par Frédéric L'Helgoualch

"elle n'autorisait personne à la détourner de sa chute, lui tisser un destin contre son gré" (M. Orcel, 'Maître-Minuit')

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