‘Mes seuls dieux’, d’Anjana Appachana. Femmes indiennes au bord de la crise de nerfs

© Alex Masi

Un véritable petit trésor que voici : un délice indien savamment équilibré, épicé souvent, sucré parfois mais toujours subtilement acide, véritable manifeste féministe (sous de faux airs sarcastiques) au pays d’Indira Gandhi, découvert grâce à l’édition en format poche de ce recueil de huit nouvelles aussi exquises dans la forme que cruelles sur le fond. Initialement publié en France par les éditions Zulma en 2010 (et en langue originale anglaise en 1991 sous le titre ‘Incantations and other stories’) : ‘Mes seuls dieux’, d’Anjana Appachana. Originaire du Sud de l’Inde, l’auteure née en 1972 partage sa vie entre l’Arizona et Delhi et mêle fluidité de la plume, finesse des analyses de l’intime et habilité à dépeindre la société de son pays-continent natal par de nerveux et assurés coups de pinceau. Parfois féroce, ‘Mes seuls dieux’ est aussi une lecture terriblement drôle, malgré des passages très durs.

« Et Ponni, la servante, trois fois plus âgée que moi. La Ponni de la robe violette, la Ponni avec des poux. Je voulais passionnément la robe, à la place j’ai eu les poux. » La petite fille de cette nouvelle éponyme est une demoiselle ingrate et capricieuse, asociale, indifférente au monde tant son attention est maladivement focalisée sur ses parents, en particulier sur sa mère (d’où le titre, ‘Mes seuls dieux’).
« Une femme, que j’avais sauvagement rembarrée, dit de moi, elle a toute l’arrogance de sa famille sans en avoir la beauté. Ce fut promptement rapporté à ma mère qui me dit à quel point ça la mettait hors d’elle, d’autant plus qu’elle ne pouvait prouver le contraire. C’est vrai, je n’avais rien de la beauté familiale, j’étais en réalité presque laide, et en étais complètement inconsciente. Un nez plat, des narines disproportionnées, pratiquement pas de sourcils, un front démesuré, des oreilles en feuilles de chou et une expression d’une telle acrimonie que la plupart des gens gardaient leurs distances. À côté de mes parents, je semblais une anomalie, car ils étaient tous deux exceptionnellement beaux. J’étais une enfant tardive, née au bout de dix ans de mariage. Pendant la grossesse de ma mère, tout le monde lui prédisait que je serais une beauté. Puis je naquis, et tous virent que je n’étais pas une beauté, que j’étais en réalité tout le contraire. Mais, dit ma mère, ils ne firent que des remarques polies, ils dirent que tu étais une enfant en bonne santé. »
‘Une enfant en bonne santé‘ infernale qui entraîne le lecteur dans une longue crise de nerfs malaisante à partir d’un…curry de poulet. Ses divinités elle les rudoie, les tourmente, leur hurle au visage mais ne se laisse détourner de son devoir d’adoration exclusif, agrippée au sari maternel, par aucune puissance extérieure (pas même par Parvati ni Ganesha). Et Anjana Appachana, avec un sens consommé de la chute, de nous faire passer de l’irritation entretenue à l’émotion qui surgit sans prévenir, nous rappelant avec maestria toute la fragilité et l’insécurité propres à l’enfance. 

 © Alex Masi
© Alex Masi

Huit nouvelles tirées au cordeau qui se répondent, survolent les âges des femmes et dressent le tableau d’une Inde partagée entre le respect de la tradition incarné par des parents gardiens du temple, soucieux de bienséance (bien trop au fait des dangers qui menacent les rêveuses), et la soif d’indépendance d’une jeunesse qui étouffe sous les contraintes, les interdits, les projets de mariages arrangés, les gestes déplacés quotidiens dans les transports. Ce ne sont pas tant des histoires intimes que nous décrit l’auteure que l’imaginaire indien, ses nuances et ses contradictions qu’elle s’applique à décrypter, tout en se moquant de la paresse intellectuelle du public étranger dès qu’il s’agit du sous-continent (« – Ma fille, poursuivit Mme Srivastava, dit que ces Anglais parlent toujours de tuer les tigres, de gouverner des Indiens stupides, ou de la pauvreté et de la puanteur de l’Inde. – Exact, dit Rao. C’est tout ce qu’ils veulent entendre, c’est tout ce qu’ils sont disposés à lire ou à publier. ») Tractations autour de la dot, découverte de la vie maritale, de la sexualité, abandon des études ou de la profession pour se transformer en parfaite femme d’intérieur au service de la belle-famille : les femmes, leurs luttes pour exister sans froisser ni humilier leurs ammas et appas sont au cœur de cet ouvrage. La plupart passent du romantisme des films boolywoodiens à la réalité domestique sans préavis ni manuel et les rebelles qui aspirent à une vie différente de celle de leurs mères se voient rarement récompensées. Ainsi Amrita, dans ‘Prophétie’, qui pour avoir trop cédé au beau Rakesh hésite désormais, paniquée par ces nausées qui se multiplient, entre un rendez-vous à la clinique gynécologique et une visite urgente chez Chachaji le vieil astrologue aux yeux mystiques. La modernité ou la tradition : l’écartèlement permanent. « L’année dernière, murmura Amrita, la fille de notre voisin est tombée enceinte. Elle s’est jetée sous un train. Ses parents refusèrent de réclamer son corps. Mon père a dit, c’est ainsi que ça devait finir. » D’aucunes seraient paniquées pour moins. De même pour l’héroïne dans la première nouvelle, ‘Bahu’, femme active et amoureuse rêvant d’intimité avec son époux mais tyrannisée par sa belle-mère omniprésente, ammaji fort consciente de la valeur de sa caste, qui entend bien mettre sa bru au pas et la renvoyer à sa seule place : en cuisine. Si la maltraitance physique et psychologique et les drames que tout le monde connaît envers les belles-filles indisciplinées diminuent, elles ne sont toutefois toujours pas rares, même en 2020 (la présence actuelle d’un extrémiste hindou aux manettes, Narendra Modi, ne devant guère aider à faire reculer les pratiques ancestrales). «Et puis, ça commença. Ma belle-mère soupirait et disait à quel point c’était difficile pour elle de gérer la maison tandis que j’étais au travail. Certes, la domestique faisait la cuisine et nettoyait la maison, mais cependant, gérer était une autre affaire. Elle eut un sourire triste et dit, je pensais qu’il en serait autrement après ton arrivée. Gentiment, elle dit, occupe-toi davantage de la maison au retour de ton travail, tout est dans un tel désordre. Je ne voyais aucun désordre, mais je m’affairais une heure à la tâche. Elle disait, au moins deux ou trois fois par semaine, prépare-nous un repas. Nous faut-il recevoir la nourriture des mains d’une domestique alors qu’une toute nouvelle belle-fille est arrivée dans la maison ? Ainsi je fis. Il n’y a aucune variété dans les fruits et les légumes que nous mangeons, disait-elle, quand je gérais la maison, nous avions quelque chose de différent au petit déjeuner, au déjeuner, et au dîner. Je ne sais pas ce qui se passe ces temps-ci. Il y avait de la variété. Elle dit, on gaspille tant de nourriture dans cette maison, personne ne semble faire de budget ici. Sa fille vint séjourner deux mois d’affilée. Elle dit, il n’y a personne pour choyer ma pauvre enfant, personne pour cuisiner ses plats favoris, elle n’accepte pas de recevoir sa nourriture des mains d’une domestique. Autrefois je le faisais pour elle. Maintenant je suis trop vieille et on dirait que personne d’autre ne peut le faire. » De réflexions venimeuses en sous-entendus dégradants, de concessions en abandons (ses cours de sitar, les séances cinéma, les rencontres avec des amies), l’héroïne qui ne rêve que de respirer « profondément le parfum de la terre humide » se fane, s’éloigne de son homme indifférent, bien trop lâche pour s’interposer entre sa terrible mère et son épouse. Elle se flétrit, songe à partir, à devenir « une mauvaise femme ». Sautera-t-elle le pas, déclenchera-t-elle, Kali moderne, tempêtes de feu et déséquilibre ou comme tant d’autres plongera-t-elle dans ce long oubli d’elle-même qu’on lui conseille pour maintenir paix de la maison, paix de la nation ?

l'auteure Anjana Appachana © DR
l’auteure Anjana Appachana © DR

‘Rébellion’ est le terme qui vient à l’esprit en lisant ‘Mes seuls dieux’. Même dans les deux nouvelles ‘Sharmaji’ et ‘Sharmaji & les sucreries de Diwali’, récits se déroulant dans une grande entreprise de Delhi (constamment perturbée par de gigantesques coupures d’électricité), le véritable personnage principal n’est pas tant Sharma l’employé feignant qui entend mener la révolution soft en bullant (audacieux) que la jeune DRH Miss Das, discrète et habile négociatrice qui parvient à mener sa vie sans fracas mais sans abdications non plus. Follement rebelle derrière un masque impeccable. Sangeeta, dans la terrible ‘Incantations’, paiera le prix maximal pour ne pas s’être rebellée. Pour avoir tu les viols. Doublement victime, elle sera aussitôt effacée du paysage.

Tout est ainsi, dans ‘Mes seuls dieux’ : nuancé, subtil. Fin mais redoutablement franc. Indifférent à ‘ce qui se dit’ et à ‘ce qui ne se dit pas’ dans la société indienne. Anjana Appachana canonne sans bruit, avec élégance mais efficacité.

Le lecteur soupçonne ces huit splendeurs d’être un portrait caché de l’écrivaine, partie vivre aux États-Unis. Entre les descriptions traumatisantes de l’histoire récente (« il y a dix ans, pendant l’état d’urgence, quand les stérilisations forcées étaient à leur maximum, un camion arriva au quartier des domestiques, rempli de fanatiques de la Jeunesse du Congrès ») et l’humour vache (‘Le fantôme de la Barsati’), le récit d’un choix radical : partir; partir pour échapper au poids trop écrasant de la domination. ‘Sa mère’, ultime nouvelle du recueil (qui a reçu le prix O’Henry), est ainsi un mélange entre les longues lettres écrites par une amma à sa fille exilée en Amérique et ses monologues déchirants. ‘Sa mère’, ma mère ? « Pour la mère qui avait prié toute sa vie, la prière c’était comme se laver ou se brosser les dents ou couper les oignons. Elle avait trouvé de la force dans les paysages que ces choses créaient, et parfois une certaine paix. Une fois, quand son mari lui fit le reproche de n’avoir préparé que huit plats pour une réception, elle avait eu envie de briser toute la vaisselle dans la cuisine, mais au bout de cinq minutes passées dans un coin avec ses dieux, elle n’en avait rien fait. Elle ne pouvait pas dire, tout va bien, ce sont des choses qui arrivent, ou déclarer, tu oublieras, sachant très bien que sa fille n’oublierait pas. Si tu ne reviens pas l’année prochaine, écrivit-elle, sachant pertinemment qu’elle ne reviendrait pas, c’est moi qui irai te voir. Elle ferait semblant d’avoir une crise cardiaque, se dit la mère, son cœur battant très fort. » Comprendre le départ de sa fille, son refus de participer à une société dans laquelle les hommes, même les plus pauvres, les plus impurs, seront toujours pachas (« qu’il était bête…qu’il était bête, mais bête, cet homme ») comparés à leurs femmes; mais aussi, assister à l’émiettement de son cœur de mère tant la séparation est injuste et (pour elle) destructrice. Dilemme sadique. Que peut-elle faire, la mère, désormais ? Sinon, encore, prier ? Prier sa déesse la plus chère, sa déesse la plus inaccessible.

 © Alex Masi
© Alex Masi

Mes seuls dieux’, un livre courageux sur la situation de la femme dans la société indienne, férocement engagé, mais aussi un ouvrage intime dans lequel le lecteur perçoit les fêlures irréparables, les choix douloureux d’Anjana Appachana. Et, au-delà de l’auteure, les possibilités limitées qui s’offrent aux jeunes filles indiennes à l’heure de la croissance géante. Il ne les perçoit pas, d’ailleurs; il se les prend en pleine figure ! Car l’auteure n’a pas de temps à perdre avec une novlangue petite-bourgeoise, l’urgence de raconter l’emporte et le résultat est brillamment dérangeant. La colère, aussi, sans doute, de ne pas avoir réussi à briser les chaînes. Une très très belle surprise qu’il n’est pas trop tard de découvrir. ‘Mes seuls dieux’, ou quand clairvoyance, rage maîtrisée, douleur contenue et talent se conjuguent.



— ‘Mes seuls dieux’, Anjana Appachana, ed. Zulma —

* découvrir le formidable travail du photographe Alex Masi sur son site 

* voir également ‘Friday et Friday’, chez le même éditeur, d’Anthonythasan Jesuthasan, pour la littérature d’Asie du Sud 

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– article également publié sur Médiapart

‘Génération offensée’, de Caroline Fourest. À la recherche de l’altérité perdue

 © Biche - Charlie Hebdo
© Biche – Charlie Hebdo

« Pour ne pas froisser leurs élèves, et leur identité, les professeurs doivent désormais émettre des trigger warnings, des ‘avertissements’. Pour que les étudiants sensibles puissent quitter le cours avant d’être heurtés. Un peu comme les avertissements pour enfants lorsqu’un film violent ou porno passe à la télévision. Sauf qu’il s’agit d’adultes, de cours à l’université, et que ces avertissements concernent des œuvres classiques comme Antigone ou Gatsby le Magnifique ! Un roman qui évoque le suicide et contient des scènes de violences sexuelles explicites. Des élèves disent redouter que certaines œuvres ne leur fassent « revivre leurs démons ». N’est-ce pas la raison d’être de la littérature ? À quoi sert de se cultiver sans ressentir ? Bien des syndicats d’étudiants ont tranché. Ils exigent un « droit de retrait » en cas de contenus sensibles. »
Dissimulation d’une statue trop dénudée à Wellesley (car susceptible de « stresser certaines élèves victimes de violences sexuelles »), ‘safe spaces’ installés à l’université (« des locaux communautaires afin de se remettre de tant d’offenses, de l’altérité, voire de la complexité du monde»), sensitivity readers pour diminuer les risques de procès venant de groupes de lecteurs trop chatouilleux; stars masochistes de l’entertainment se mortifiant en public (‘Shame ! Shame !’) sous le regard d’activistes-rééducateurs fort satisfaits, les yeux embués et les lèvres tremblantes (Katy Perry se repentant d’avoir porté des tresses jugées afro-américaines dans un clip, Rosanna Arquette s’excusant très sérieusement d’être « née Blanche privilégiée » et affirmant être « dégoûtée » par ce qu’elle est), licenciement à Yale en 2015 de deux enseignants émettant des réserves sur la politique universitaire visant à réguler le choix des costumes ‘offensants’ pour Halloween; accusations d’appropriation culturelle à tout va (« They can kiss my ass ! Le rôle d’un artiste est de mettre la société sens dessus dessous et de se laisser influencer ! » leur répondra Madonna mais, tous les créateurs n’ont pas comme la Ciccone les reins suffisamment solides pour résister aux injonctions de pétitionnaires zélés, de twittos emportés au galop par leurs souris enivrées à qui l’époque donne toute importance) mais aussi terreur du corps enseignant devant l’épée de Damoclès que constituent désormais pour leur carrière et leur vie privée les accusations infamantes et destructrices de ‘racisme intériorisé d’anciens propriétaires de champs de coton’, ‘d’agression intolérable aux croyances religieuses personnelles’, de ‘mégenrage cis névrosant’, de ‘mépris de non-racisé patriarcal post-ségrégationniste homophobe’ (aïe, ça fait beaucoup pour une seule personne, là), épée tenue par des élèves-clients (endettés jusqu’au cou pour leurs études et n’entendant dès lors ne pas être en plus trop bousculés intellectuellement) de plus en plus allergiques à la contradiction, à la complexité de l’Histoire (des histoires, belles, monstrueuses, qui se rejoignent pour en former une commune), tout à fait conscients du pouvoir gigantesque qu’ils détiennent désormais à travers la victimisation à la carte, pour peu qu’elle soit un tant soit peu bien organisée, portée par une novlangue adaptée, en particulier sur les réseaux sociaux si facilement hystérisés.

 © Gabriela Manzoni
© Gabriela Manzoni

De tels exemples du délire communautaire, de la susceptibilité mal placée made in USA sous la bannière du Bien («La curiosité de cette génération, sa soif de débattre, ne demande qu’à s’exprimer. Encore faut-il ne pas laisser les tyrans faire la loi sur les campus »), de la quasi-professionnalisation du courroux militant donnés par Caroline Fourest dans son dernier ouvrage auraient pour sûr, il y a peu, fait rire aux éclats les lecteurs français, qui ne se seraient pas gênés pour lancer de vachards « Mais ils sont fous, ces Yankees ! Paie ton rêve américain ! » Seulement voilà, ils rient beaucoup moins désormais, les lecteurs français (jaune, éventuellement).

Sabordages de conférences (Sylviane Agacinski, Alain Finkielkraut, François Hollande, Caroline Fourest elle-même). Dérive de l’UNEF, tentative de censure d’Exhibit B par la Brigade anti-négrophobie (installation dénonçant le racisme mais par un créateur blanc), des Suppliantes d’Eschyle en 2019 (qui utilisaient des masques pour jouer les Danaïdes, comme – le drame – dans la tradition grecque) par des groupuscules plus proches d’Elijah Muhammad que de Martin Luther King. Et aujourd’hui donc : faut-il déboulonner les statues rappelant le passé colonial de l’hexagone (on est d’accord, la discussion est ouverte) ? ‘Autant en emporte le vent’ déprogrammé du Grand Rex : tapez •1 pour génial, •2 pour ils-nous-prennent-vraiment-pour-des-enfants. J.K Rowling est-elle un horcruxe transophobe, avait-elle le droit de se moquer d’un journaliste bouffé par le politiquement correct ? ‘Bois mes règles !’ affiché format A0 dans les rues de Paris aux yeux des gosses à la sortie de l’école fait-il avancer la cause féministe ou renforce-t-il la certitude des conservateurs que tout part à vau-l’eau (et ils voteront donc en conséquence) ? Well, si on ne va pas au rêve américain, voyez : le rêve américain vient à nous. Lovely. Magie des théories identitaires. Pas de jaloux : il passe par le Québec aussi. Ariane Mnouchkine sincèrement blessée, elle qui fait s’incarner l’universalisme dans sa troupe, en témoigne dans l’ouvrage.

George Floyd en couverture du © New-Yorker
George Floyd en couverture du © New-Yorker

L’assassinat de George Floyd par un policier blanc raciste outre-Atlantique a déclenché une vague mondiale de réactions, d’indignations légitimes tant la grande puissance semble se noyer dans son héritage raciste, malgré deux mandats Obama (symboliques mais décevants), tant d’Afro-Américains se faisant encore abattre sans raison dans la rue sinon celle de la couleur de leur peau, suspecte, toujours et encore suspecte. Le knee on the neck de trop dans un pays qui plus est chauffé à blanc par son Président pyromane, incompétent. L’onde de choc a ramené partout dans les débats nationaux les problèmes du racisme diffus, difficilement contestables, en particulier en France. Ce qui, au départ, semblait être une excellente chose. Violences policières récurrentes, contrôles au faciès, discriminations, inégalités de fait face à l’emploi et au logement selon les nuances de son épiderme, la résonance de son nom ou celle de son lieu de vie. Seulement l’émotion ne devrait pas être l’ennemie de la raison et les différences culturelles et historiques entre France et États-Unis ne doivent pas être balayées de la main façon broutilles, comme le font avec plus ou moins de candeur (litote) certains activistes tricolores. Les sujets sont trop sérieux pour les laisser aux binaires paresseux (ou intéressés). Le parallèle entre l’exécution de George Floyd et le décès d’Adama Traoré semble peu pertinent au regard des faits mais, à la limite, laissons cela et attendons puisque les expertises et contre-expertises se contredisent. Il n’en demeure pas moins que la manifestation du 13 juin place de la République, à l’appel du Comité Adama et contre les violences policières en France, a rassemblé une foule impressionnante, ce qui en dit déjà beaucoup sur le ras-le-bol d’une jeunesse se sentant marginalisée, exclue du vivre-ensemble égalitaire tant promis depuis…Mathusalem. Aucune personne de bonne foi ne peut le contester. Le problème apparaît quand soudain surgissent mille tribunes et prises de position incendiaires, voire carrément extrémistes, qui bondissent comme d’une boîte, comme si elles se tenaient prêtes depuis un moment déjà, attendaient juste le moment opportun. Et que, en plus du sujet du racisme, les identitaires de tout poil qui ont troqué les facilités de langage d’antan contre de vraies créations en fer, des identités artificielles puisque minimalisées, dotées de catégories, de sous-catégories, de sous-sous-catégories incompréhensibles tentent d’imposer leurs obsessions individuelles. Cynisme ? Oui, on peut légitimement avoir quelques soupçons. « Jeter le bébé avec l’eau du bain, enfin ! », semblent suggérer à une foule à vif quelques militants aguerris aux objectifs troubles, et que l’universalisme semble irriter (re-litote). L’hommage sincère à l’homme assassiné à Minneapolis s’éloigne.

manifestation du 13 juin 2020 contre les violences policières © Olivier Corsan - LP
manifestation du 13 juin 2020 contre les violences policières © Olivier Corsan – LP

C’est que, nous rappelle Caroline Fourest dans ‘Génération offensée – de la police de la culture à la police de la pensée’, il y a longtemps que les thèses universitaires identitaires infusent à l’université française, cette université de laquelle sortent nombre de leaders-militants désormais sur le devant de la scène.

« La chute du Mur et la fin proclamée des idéologies ont laissé le champ libre à la retribalisation du monde. Ce n’est plus la guerre froide, mais la guerre des identités. La génération Y ou Millennium n’a connu ni l’esclavage, ni la colonisation, ni la déportation, ni le stalinisme. À force de voir le monde de façon décontextualisée et anachronique à travers Internet, elle se croit pourtant parfois esclave, indigène, voire menacée d’extermination. Lyncher numériquement lui sert d’école politique, de parti, de mouvement. Elle y a appris à s’emballer au moindre tweet, à vociférer plus vite que son ombre pour récolter le plus grand nombre de « likes ». Au point d’imiter à merveille les bons vieux procès de Moscou, plus faciles à organiser que jamais. Ils se jouent désormais à l’université.

  Dans un dossier consacré aux « obsédés de la race », Étienne Girard et Hadrien Mathoux, journalistes à Marianne, décrivent bien la « guerre des facs » qui se joue en France, au sein de la sociologie notamment. Le bilan est clair : les universalistes ont perdu. Les identitaires sont partout. À l’EHESS, à Paris 1 ou Paris 8, à l’Ecole normale supérieure, la norme est désormais d’appartenir à cette gauche anti-Charlie, fan des Indigènes de la République, férue d’ateliers pratiquant la ségrégation entre « racisés » et non-« racisés », de procès d’intention en « islamophobie » et de mises à l’index en « appropriation culturelle ».

  Au sommet de la transmission intellectuelle, la « lutte des races » a remplacé « la lutte des classes », et l’intersectionnalité la convergence des luttes. Ceux qui proposent une autre approche, plus marxiste ou simplement universaliste, ne tiennent pas longtemps. Un système de cooptation dénoncé par un jeune doctorant en sciences politiques qui préfère garder l’anonymat : « Si tu n’es pas bourdieusien, et que tu n’as pas d’appétence pour les thèmes du genre et de la race, tu n’as vraiment pas beaucoup de chances d’obtenir un poste. » Un professeur s’est même vu placardisé pour avoir dénoncé l’intervention d’Houria Bouteldja des Indigènes de la République à l’université de Limoges : « Le directeur de l’école doctorante m’a fait comprendre que je n’aurais plus de doctorants sous contrat tant qu’il serait là », confie Stéphane  Dorin à Marianne. La gauche postmoderniste est pourtant en chute libre dans l’opinion. Chacune de ses prises de parole ne sert qu’à gonfler les voix de l’extrême-droite. Mais elle s’est repliée sur l’université, comme jadis la droite religieuse américaine après avoir perdu le procès du singe contre l’enseignement de l’évolution. À l’abri de ces murs, elle y fabrique une nouvelle génération, prête à prendre sa revanche culturelle en profitant de nos démissions. Au lieu de lui inculquer l’importance de juger en fonction du contexte et de l’intention, elle conforte ses étudiants dans sa vision identitaire et victimaire de l’antiracisme. »

Antiracisme qu’Elisabeth Badinter n’hésite pas cette semaine dans L’Express à qualifier de « nouveau racisme ». « Ce nouveau vocabulaire est un crachat à la figure des hommes des Lumières […] les indigénistes voudraient nous vendre une régression inouïe : l’idée que l’autre est un étranger avec lequel on n’a rien à faire. C’est évident que nous allons vers des conflits graves en développant ces théories-là. »

Il faut entendre ces voix et ne pas se limiter à l’impression juvénile d’être dans le camp du Bien sans rien approfondir ni s’interroger sur les finalités de ces théories qui entendent déboulonner le modèle social français (imparfait, malade, ce qu’on veut mais tout de même bien spécifique : la République ne reconnaît pas les communautés mais les individus. Et la laïcité, quoi, bordel). À qui profitera le chaos voulu par la génération offensée ?

« Les radicaux gagnent toujours. Ils ont l’art de susciter la culpabilité en disant ‘Regardez vos crimes !’ La victimisation est aujourd’hui l’arme suprême, une arme psychologique à finalité politique qui rend l’autre coupable. Il faut s’interroger sur soi-même et comprendre qu’on est un salaud. C’est peut-être une minorité qui porte ce discours, mais il prend vite, et il est incendiaire. »

Qui ne voit pas en effet que les novlangues à la mode fonctionnent toutes sur le même principe ? Il faut amener l’interlocuteur à expier ses « fautes » (sic). Éventuellement ensuite il sera, s’il est convaincu, récompensé par le titre d’ « allié » (mais bon, va jouer plus loin maintenant). Après d’ailleurs avoir dû se définir en se conformant aux termes de la novlangue imposée à la ‘discussion’ (« Dis-moi qui tu es, je te dirai si tu peux parler »). Toujours le même fonctionnement à la frontière du sectaire, pour ne pas dire plus.

« Le séparatisme ne mène nulle part. Il peut servir de thérapie personnelle, dans le but de se reconstruire afin de mieux supporter l’adversité. Ce n’est pas une politique, et ne le sera jamais », rappelle Fourest en parlant du radicalisme lesbien américain. Comme un avertissement.

Une escarmouche intervenue cette semaine est très parlante sur ce qui nous attend, et que ‘Génération outragée’ pressentait. L’intervention de l’ancien Premier Ministre (qu’il est de bon ton de moquer mais là n’est pas le sujet) dans un journal d’extrême-droite (intelligent, ça, aussi…) Manuel Valls emploie-t-il le vocabulaire de l’extrême-droite en affirmant « on essaie de remplacer la lutte des classes par la lutte des races », comme l’affirme le charismatique premier secrétaire du PS Olivier Faure, ou bien fait-il comprendre par l’absurde que franciser les théories universitaires américaines comme le ‘White privilege’ et l’intersectionnalité sous-entend de facto de réintroduire la notion de ‘race‘ dans le débat ? Ce n’est pas un self : c’est l’universalisme ou l’identitaire et, si on choisit le second, ce sera le retour de la race (mot employé sans vergogne outre-Atlantique), fort logiquement. On voit bien que déjà les mêmes mots n’ont plus le même sens. Du danger de valider et de calquer des théories venues d’un pays avec une histoire particulière, une langue et des concepts spécifiques, sur la société française. Non seulement aucun combat progressiste n’avancera mais en plus, l’extrême-droite n’a plus rien à faire : elle peut attendre paisiblement la récolte les bras croisés. Que l’exaspération générale du plus grand nombre l’emporte.

De la bonne foi des participants aux manifestations ou de celle des auteurs qui s’expriment (de la majorité d’entre eux), il n’est pas question. Par exemple la tribune de Raoul Peck, réalisateur du magnifique ‘I am not your negro’. Faire entendre l’Histoire du côté des ‘vaincus’ comme il dit est intéressant; reprendre les mots de James Baldwin est indispensable dans le débat mais s’ils ne sont pas contextualisés, s’ils sont l’occasion de porter une ‘histoire noire’ qui se poursuit au-delà des spécificités nationales : on voit bien que cela peut être interprété comme un appel à la revanche, à partir de l’essentialisation, à partir de la couleur de la peau, alors qu’à la différence des États-Unis (Afro-Américain), Noir n’est pas en soi une identité en France. C’est une donnée parmi d’autres, qui compose parmi d’autres l’identité d’un citoyen français. Donc cette douleur qui ressurgit, même brillamment exprimée, on peut aussi la questionner, ou du moins rappeler à l’auteur que malgré les injustices persistantes en 2020 en France (qu’il faut vite chercher à faire disparaître), elles ne sont pas équivalentes à celles vécues en 1963 à Harlem. Emporté par sa plume il parle de « lois racistes ». En France ? Dernièrement ? On voit bien que la période est à l’excès mais cet excès est-il constructif ? Cela… Ne pas s’enfermer dans la rancoeur et la revanche mais avancer pour faire cause commune (sans rien oublier des horreurs du passé) : c’est James Baldwin qui montrait, sauf erreur, cette voie. Car, il n’y en a juste pas d’autres pérennes.

« Loin de contester les catégories ‘ethnicisantes’ de la droite suprémaciste, la gauche identitaire les valide, et s’y enferme. Au lieu de rechercher la mixité et le métissage, elle fractionne nos vies et nos débats entre ‘racisés’ et non-‘racisés’, monte les identités les unes contre les autres, finit par mettre les minorités en compétition […] Le résultat est là : un champ de ruines intellectuel et culturel. » 

Champ de ruines bientôt en France également : qui sait ? Grande confusion sur les mots et les concepts ici : très certainement. Et menace grandissante de saucissonnage de la société.

J.K Rowling dans la tourmente © Coco - Charlie Hebdo
J.K Rowling dans la tourmente © Coco – Charlie Hebdo

Voir aussi le dernier livre de Mathieu Magnaudeix qui est un vrai plaidoyer, celui-là, pour l’importation de la notion d’intersectionnalité  en France. La bonne foi est évidente. Les conséquences, un peu moins (« mise en concurrence des victimes », selon Caroline Fourest. « La nature ayant horreur du vide »). 

« Quitte à défendre une vision séparatiste, mais aussi parfois intégriste de l’identité, sur un continent où l’extrême-droite monte par peur de cet aveuglement ! La jeunesse gauchiste s’en fiche. Comme ses aînés, elle veut vivre ses pulsions sans penser aux conséquences. »

Améliorer le vivre-ensemble ou l’atomiser en le dispersant façon puzzle. Et faire gagner l’extrême-droite ou au moins ses idées. Là est l’enjeu actuel. Seulement là. Se tromper d’adversaire est dorénavant un luxe irresponsable.

Les mots claquent, durs, inquiétants. Mais bienvenus. Un essai documenté et partisan, plus que conseillé. Car s’il faut choisir entre l’universalisme et l’identitaire, il faut au moins connaître l’histoire, les buts et les risques inhérents à chacun. Brandir une pancarte ‘Je suis le Bien !’, suivre un joli mot trompeur ‘antiracisme !’ ne suffira pas. Pas cette fois. La vraie vie est plus complexe que les postures sur les réseaux. Et la mort de George Floyd est avant tout un drame, oui, mais américain. Même s’il résonne et fait remonter les douleurs. En discuter ? Si cela est encore possible. Si la société française n’est pas déjà devenue aussi susceptible que son homologue d’outre-Atlantique. Et sourde aux mises en garde.

— ‘Génération offensée – de la police de la culture à la police de la pensée’, de Caroline Fourest, ed. Grasset

— Article également publié sur Médiapart

Frédéric L’Helgoualch

‘La route des Balkans’, le drame migratoire. « Wir schaffen das ». « Nous y arriverons »

Parndorf, 26 août 2015 © Associated Press

aux sacrifiés de Parndorf

(« Promets-moi, quoi qu’il arrive, de rester honnête, de ne jamais toucher à la drogue et de ne pas faire le mal »)

« Il est au volant depuis une demi-heure, quand le camion est secoué de spasmes. Une embardée du moteur ? Un pneu éclaté ? Non, juste de petites secousses, comme un fœtus donne des coups de pied dans le ventre de sa mère. Ce sont eux, là-bas, derrière, qui cognent sur les parois.
Il appelle sur son portable l’Afghan dans sa voiture suiveuse : « Eh…ils tapent, derrière ! Faudrait s’arrêter, aller voir… »
L’Afghan le coupe, d’un ton rogue : « On est déjà en retard. Ces messieurs-dames attendront pour voir le paysage. Il faut d’abord passer la frontière autrichienne. » Il raccroche.
Les coups continuent. « Boum, boum… » Radomir met la main à sa poitrine. Les battements de son cœur s’amplifient, recouvrent à présent ceux du camion et ne font plus qu’un avec eux. « Boum, boum… » Il sue à grosses gouttes. Que signifient ces coups ? Il rit bêtement pour conjurer sa peur.
Il rappelle l’Afghan, qui ricane : « C’est pas compris dans le forfait, la vue sur le paysage. Z’avaient qu’à se payer l’option limousine avec chauffeur. Et maintenant t’arrêtes de m’appeler pour rien, compris ? »
Déjà les secousses s’espacent, se font plus légères, effleurements. « Ffuitt… » »

         (« Zohra rit elle-même en lui remettant un petit os de mouton pour jouer au buzul-bazi, un œuf d’or gravé de fins hiéroglyphes et un cerf-volant sur lequel deux yeux sont peints »)

26 août 2015, Parndorf en Autriche, km 53, un véhicule abandonné en bord de route duquel se dégage une odeur immonde. 71 personnes (59 hommes, 8 femmes et 4 enfants) originaires de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan viennent de pousser leur dernier soupir à l’arrière du camion frigorifique non-ventilé des passeurs. Ces derniers (qui se sont enfuis) avaient refusé d’entrouvrir la porte pour laisser l’air s’introduire. La décomposition des cadavres a été accélérée par la chaleur assommante de cet été-là. 71 personnes affamées, désespérées, parties à la conquête de la forteresse Europe avec leurs rêves, leurs espoirs, fêlures et souvenirs mais qui ont fini entassées dans 14m2 avec moins de 30 mètres cubes d’air pour respirer. Ils ont mis trois heures à périr, dans l’indifférence des transporteurs. 71 vies, 71 histoires uniques résumées désormais par un amas de chairs indistinctes. Sur la porte du camion alimentaire habituellement réservé au transport de poulets, une inscription en slovaque : « ma viande est délicieuse, parce que je suis bien nourri. » L’inspecteur des autoroutes de l’Etat du Burgenland qui a découvert la scène ira vomir dans le bas-côté. 

Qu’ils prennent mon corps, ils n’auront pas mon âme »)

« Un adulte est composé à soixante pour cent d’eau. Après la mort, l’intérieur des corps, à commencer par l’estomac et les intestins, pourrit et du liquide s’épanche par les orifices. Dans ce liquide qui tapissait l’intérieur du camion, on a retrouvé les affaires des morts : de l’argent, cousu dans les doublures ou caché dans des semelles de chaussures, des papiers d’identité, le carnet de vaccination d’un enfant, des photos de mariage ou du FC Barcelona, des bijoux, quelques jouets… Les objets ont été mis à sécher. »

         (« Asma l’intelligente / Aux cheveux noirs et bien soignés / Celui qui t’aime t’embrasse / Et celui qui te déteste va avoir des problèmes »)

l'auteure Christine de Mazières © François Bouchon - Le Figaro
l’auteure Christine de Mazières © François Bouchon – Le Figaro

Le nourrisson de dix mois a-t-il observé sa mère une dernière fois ? Celle-ci l’a-t-elle plaqué fort contre son cœur ou la panique et les bousculades ont-elles interdit cet ultime échange ? Le lecteur serre les poings, son imagination le mène sur des rives bien sombres. Il doit lutter contre la nausée qui menace.
Christine de Mazières, haut-fonctionnaire franco-allemande habituée des arcanes de l’Union et auteure du remarqué ‘Trois jours à Berlin’ ne joue pas avec le sensationnalisme, avec le gore : elle décrit une réalité qui l’est, une histoire vraie qui – qu’on le veuille ou non – est gore; insoutenable. Inhumaine. Sur un ton froid, médical et précis qui maintient tant bien que mal l’émotion à distance afin de permettre au lecteur de poursuivre (et probablement pour ne pas flancher elle-même), l’écrivaine retrace le parcours de quelques-uns de ces infortunés, pions sacrifiés de la cynique partie géopolitique en cours. ‘La route des Balkans’ est à la fois un hommage à ces enfants, ces femmes, ces hommes qui espéraient une vie meilleure (la survie au moins), une analyse pointue de la crise migratoire vue d’Europe (particulièrement d’Allemagne) mais aussi un hommage appuyé à Angela Merkel, seule femme d’Etat véritablement à la hauteur en ces temps de frayeur xénophobe, de populisme exacerbé, de frousse électoraliste.

Va, le cœur de ta mère t’accompagne, où que tu sois… »)

« Pendant la conférence, le chancelier autrichien se penche vers sa collègue allemande pour lui montrer une vidéo sur son iPad. On y voit un camion abandonné sur une autoroute en Autriche près de la frontière hongroise. Le camion est blanc et orné de dessins représentant des poules. La vidéo zoome sur les portes arrière entrouvertes du camion. On voit un tas de corps. Beaucoup de corps entassés. Inertes. Seule la caméra tremble. Et la main du chancelier.
Sous la frange blonde, le regard bleu se trouble. La chancelière lui murmure : « C’est une catastrophe humanitaire qui se prépare si on n’agit pas… » Son voisin lui demande : « Que faire ? »
Elle ne répond rien. Elle réfléchit, le regard perdu dans le plafond. Elle semble passer tous les éléments du dossier en revue dans sa tête, détailler les options, peser le pour et le contre. Ses pensées se déplient. Elle avance ses pions et joue ses parties à l’avance, pour ne rien laisser au hasard. Elle connaît les dossiers à fond et parle toujours en dernier. Elle sait la biographie de chacun de ses interlocuteurs et de leurs collaborateurs. C’est une scientifique, elle ne néglige aucun détail.
Personne n’a vu briller la petite sphère irisée au bord de ses paupières. Elle penche sa tête sur ses dossiers encore plus que de coutume. Son conseiller, assis derrière elle, habitué à décrypter le langage corporel de sa patronne, sait qu’elle réfléchit et soupèse tous les scénarios, plongée dans une partie de go intérieure. Son cerveau scanne toutes les combinaisons possibles, pense-t-il. Il sait qu’elle va se retourner et se prépare à lui répondre.
Elle se contente de le fixer de ses yeux pâles. « Ça va décoiffer », pense-t-il. »

         (« Volksverräterin, Hure ! » « Traîtresse au peuple, putain ! »)

 © AFP
© AFP

L’émotion en Allemagne et dans toute l’Europe après le drame de Parndof (puis quelques semaines plus tard la découverte de la dépouille du petit réfugié Alan Kurdî sur une plage turque) fera prendre conscience de l’ampleur de la catastrophe humanitaire qui se prépare, de l’étendue des foules perdues déjà en mouvement, fuyant les bombardements, les égorgeurs de l’Etat Islamique, les guerres civiles, la déstabilisation de leurs pays démembrés. Angela Merkel, à l’inverse de ses collègues européens tétanisés par les sondages, décide de faire le pari de l’accueil, de l’intégration.

         (« Ô mère, je sais que tu veilles sur moi, du haut de nos montagnes, ton cœur veille »)


« « Deutschland ist ein starkes Land… Wir haben so vieles geschafft, wir schaffen das. Wir schaffen das, und wo uns etwas im Wege steht, muss es überwunden werden. »
« L’Allemagne est un pays fort… Nous sommes arrivés à accomplir beaucoup de choses, nous y arriverons. Nous y arriverons, et là où nous rencontrerons un obstacle, il faudra le surmonter. » […] Elle ne fait plus de diplomatie, encore moins de politique à cet instant. Elle énonce une évidence à ses yeux. Elle livre sa pensée profonde. Elle s’engage réellement. Il est, dans une vie, de rares instants de vérité. En voici un. […] « Wir schaffen das. » Ces trois mots, qu’elle répétera à plusieurs reprises, ont déclenché une vague sans précédent de stupeur : espoir des malheureux du monde entier en quête d’une terre accueillante, admiration d’une large partie des Allemands, colère et haine d’une minorité xénophobe qui s’étendra dans toute l’Europe. »

         (« C’est dégoûtant d’imaginer ce petit corps visqueux, sorti du noir étang, se blottir contre la jolie princesse »)

Certains l’accuseront de cynisme, l’Allemagne vieillissant à grande vitesse, en manque de bras vigoureux bientôt. À ceux-là on pourrait répondre que la RealPolitik n’empêche pas la défense des valeurs universelles. À ceux-ci on pourrait demander : ‘et vous, qu’avez-vous fait à part tendre l’oreille et le micro aux théoriciens professionnels, gourmands, du chaos ?’, ‘qu’avez-vous fait sinon vous asseoir sur les principes affichés de l’Europe, sinon vous livrer à des comptes d’apothicaire lors de la répartition des damnés de la terre, des comptes que l’Histoire n’oubliera pas et jugera à coup sûr sévèrement ?’

         (« Radomir, te voilà de retour ! As-tu finalement trouvé du travail en Hongrie ?»)

 © Patrick Stollarz - AFP
© Patrick Stollarz – AFP

La force de ‘La route des Balkans’ vient de son ton précis, informé, méticuleux lorsque son auteure décrit ce qu’est la nouvelle route des Balkans pour les réfugiés (l’autre route principale étant la Méditerranée. Voir ‘Mur Méditerranée’ de Louis-Philippe Dalembert à ce sujet, chez Wespieser également). Les étapes à franchir, le sinistre jeu du Premier Ministre hongrois, les doutes de la Chancelière, la lâcheté des dirigeants européens, les menaces d’infiltration des fous d’Allah. On devine l’énarque derrière la plume, la rigueur lui servant de boussole. Le binaire n’a pas sa place : ni hagiographie de Merkel, ni tract idéaliste, le roman expose les enjeux, les possibilités, évite les simplifications et, surtout, place tous ses personnages à égalité. Leur rend leur humanité dissoute dans un camion à viande le 26 août 2015. À égalité mais, à des places différentes. La chancelière allemande et la jeune syrienne Asma (qui montera dans le camion de la mort). Radomir le conducteur bulgare et Helga la grand-mère allemande. Tamin le jeune Afghan (qui ratera heureusement le camion) et Alma l’héritière d’une histoire germanique compliquée, marquée par le Nazisme, qui se souvient que sa famille elle aussi a été migrante, jetée sur les routes il n’y a pas si longtemps pour échapper à l’extermination.

         (« Germany ! Germany ! »)

La route des Balkans’ permet également au lecteur français de mieux saisir les réactions allemandes, bien moins virulentes, bien plus bienveillantes face à la crise migratoire sans précédent que nous vivons. On retrouve là l’obsession de Christine de Mazières dans son travail à entretenir, définir, le lien franco-allemand. Un roman particulièrement riche, informé, rationnel et sensible à la fois, qui remet l’humain au centre, place qu’il n’aurait jamais dû quitter. Actif, en un sens, puisqu’on sent la lutte du côté de l’auteure comme du côté du lecteur pour ne pas se laisser déborder par l’émotion et privilégier la raison, ce qui au final résume parfaitement la situation face à ce déplacement massif de populations terrifiées venant vers nous. Un livre précieux qui décillerait intelligemment les yeux de ceux qui préfèrent regarder ailleurs ou se barricader derrière des mots génériques alors que tant de vies se font écrabouiller à leurs portes (seulement ceux-là, bien entendu, ne liront jamais cet ouvrage).

« Laisse-le pleurer, pense Alma » en observant tressaillir le corps d’un Tamin épuisé.

« Laisse-le pleurer. »

Et cette page de recueillir de concert les larmes du lecteur qui, lui aussi, au bout de ces 179 pages emportées, finit par lâcher prise face à tant d’humanité meurtrie; face à tant d’injustices réelles et actuelles. 

   — ‘La route des Balkans’, de Christine de Mazières, éditions Sabine Wespieser —

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– Article également publié sur Médiapart

‘Génération Ocasio-Cortez’. Le nouvel activisme US : modèle pour la gauche française ?

AOC et Bernie Sanders © DR

Occupy Wall StreetSunrise (les architectes du Green New Deal), Justice DemocratsBlack Lives MatterMe TooWomen’s MarchRebellion Exctinction : autant de mouvements, d’organisations citoyennes, d’appels à la convergence des forces contestataires de la société civile nés sur « le fumier de l’ère Trump » (à l’exception d’Occupy Wall Street, 2011, mais le mouvement a laissé sa marque sur le mode de fonctionnement de l’activisme américain) : Mathieu Magnaudeix nous propose dans son dernier ouvrage de partir à la découverte de ce nouveau militantisme U.S qui tente de peser au sein d’une société plus divisée que jamais, de faire entendre ses voix au milieu d’un jeu politique bipartiste, cadenassé, alors que Bernie Sanders a été pour la seconde fois poussé à l’abandon dans la course à l’investiture Démocrate. Portraits, étude des théories, des capacités de mobilisation, de pression et des aspirations de chaque groupe sous le règne du ploutocrate raciste, idole des suprémacistes blancs et des bigots, génie auto-proclamé et grabber de pussies en chef.

Génération Ocasio-Cortez, les nouveaux activistes américains’ mais, restons un temps tout de même dans l’hexagone puisque cet essai de Mathieu Magnaudeix (essai très sourcé, approfondi, basé sur les entretiens de l’auteur avec des figures majeures, actuelles et passées mais toujours influentes de la gauche U.S dite radicale) invite avec enthousiasme les militants français de gauche à s’inspirer des méthodes des organizers américains, de cette gauche hors parti qui tente de se réinventer sur le terrain. Une distanciation (mot très tendance) dès le départ semble sur ce sujet nécessaire. Une distanciation sans doute rêche mais pas superflue tant les problématiques et la définition même de ‘gauche radicale’ dans les deux pays semblent éloignées (un socialiste tricolore y serait classé écarlate, pour dire). Même si, dans les deux cas, la gauche dans son ensemble paraît en effet en très mauvais état et pas du tout en position dominante (politiquement, culturellement). Le pouvoir de la mobilisation sauce community organizing serait enthousiasmant appliqué en France (surtout qu’en face d’un Président rejeté par l’opinion, toujours aucune force de gauche crédible n’émerge) si un modèle controversé pour y parvenir n’était pas proposé dans le pack.

Occupy Wall Street © DR
Occupy Wall Street © DR

« Cinq ans de suivi de la déprimante actualité politique française m’ont suffi pour constater ses impasses : le petit jeu des combines partidaires, le culte des chefs (tous des mecs), leur ego, leur présidentialisme maladif. Le plus triste pour moi fut pourtant d’assister à la conversion de la « gauche » au pouvoir au néolibéralisme, à la surveillance, aux doctrines sécuritaires. De constater, aussi, le racisme d’un certain nombre de ses représentants, occupés à faire du voile porté par certaines femmes musulmanes le défi principal auquel est confrontée la société française. Leur acharnement à déceler dans toute tentative d’organisation minoritaire l’hydre menaçante du « communautarisme », concept flou aux significations multiples qui surgit dès que des personnes racisées, des femmes, des queers tentent d’exister dans la sphère publique, ou (offense !) de s’organiser collectivement. »

Comment ne pas partager la première partie de cette analyse de Mathieu Magnaudeix ? Son agacement devant des politiques tricolores satisfaits se passant les plats, incapables d’inventer un autre chemin que celui de l’ultra-libéralisme, déconnectés des colères du terrain tant le trône du César républicain les hypnotise. Cependant, « l’organisation collective » dont il parle peut à son tour être taxée de « concept flou », de concept fourre-tout. Si les mouvements environnementaux par exemple peuvent être en ces temps d’urgence climatique un modèle très inspirant pour créer dans la rue un rapport de force avec les décideurs, une sorte de lobby citoyen que les gouvernants ne sauraient plus ignorer, d’autres entendent se baser sur l’essentialisation et lancent de plus en plus systématiquement et à la volée accusations faciles de racisme (ou d’homophobie, de misogynie, de transphobie etc) et de traîtrise à une ‘gauche véritable et pure’ à la face de tout contradicteur déclarant préférer le modèle du creuset utilisant la laïcité comme boussole, du melting-pot intelligent (cassé, à améliorer, à inventer) à celui des casiers identitaires d’où jaillirait systématiquement la Vérité dès lors que le mot magique ‘oppression’ aurait été brandi. L’intersectionnalité comme nouvelle grille de lecture en mode ‘c’est comme ça et c’est tout sinon vous n’êtes pas de gauche’ (pour une hypothétique union, faudra repasser. Macron peut souffler). Quant au « sécuritaire », une série d’attentats sanglants ayant frappé le pays, réalisés par des nationaux happés par l’intégrisme religieux, piétinant tous les efforts d’intégration de leurs parents et crachant au visage de la nation en même temps que leurs victimes expiraient, ne pas questionner (sans stigmatiser quiconque évidemment, il n’est pas question ici de la fange de notre vie politique) notre modèle – ainsi que l’hallucinante résurgence du sentiment religieux dans la société – aurait tout simplement été irresponsable. La France n’est pas une page blanche sur laquelle chacun poserait ses billes comme il l’entend : il ne suffit pas de l’affirmer, de le rêver pour que cela soit vrai. Personne n’a à être sommé de s’improviser sociologue, de se définir boomer, millennial, racisé, non-racisé, cis, non-binaire, queer, masculiniste & co s’il ne le souhaite pas : des tranches partout, des tranches pour tout (et la nature humaine étant ce qu’elle est, à tout faire ensuite pour obtenir le dernier mot en piochant ce qui arrange dans l’Histoire, en jonglant avec trois-quatre éléments d’une novlangue taillée sur mesure pour l’occasion). Génération post-it : no thank you, cheers, ta. Et si les recettes si prometteuses aux États-Unis se révélaient mortifères en France ? Un vrai débat, qu’amène par ricochet ce livre.

Black Lives Matter © Richard Tsong-Taatarii
Black Lives Matter © Richard Tsong-Taatarii


Mathieu Magnaudeix reprend la définition de l’intersectionnalité donnée par l’universitaire américaine Kimberlé Crenshaw (pour cette raison également que ‘Génération Ocasio-Cortez’ est intéressant : essayer de comprendre les concepts derrière les actions et les revendications) : « un prisme permettant d’inclure dans notre analyse du monde social l’éventail le plus large possible d’injustices sociales. Cela ne vient pas se substituer à l’analyse des rapports de classe, de sexe ou de race […] mais cela permet de penser comment certaines personnes se retrouvent frappées par une convergence de désavantages. » Sur le papier, rien à dire. Mais dans les faits on voit bien que la course à l’oppression est lancée, que questionner par exemple les religions (espèces désormais non pas menacées mais pourtant surprotégées) sans se prendre une volée de bois vert dans la face devient difficile. Et qu’à force de vouloir se définir absolument, systématiquement (maladivement dans certains cas), on finit par oublier le liant pour ne plus que se concentrer sur les différences, la mise en accusation de mille bourreaux et aussi sur un programme bien trop large pour ne pas relever de l’utopie. Et même parfois à la dé-responsabilisation des individus du simple fait de leur appartenance à telle ou telle histoire. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de douter des spécificités, des inégalités, du racisme, du rejet, de ne pas reconnaître plusieurs histoires imbriquées dans un récit commun mais de se questionner sur les abus que ce concept d’intersectionnalité pourrait entraîner, sur la politique de la fracturation permanente, de la subdivision compulsive au nom d’une égalité qui, pour le coup, ne serait pas prête d’être atteinte.


« Le militantisme, j’ai horreur de ça […] Des gens qui sont sûrs d’avoir raison et qui vont contre le Mal, sans discussion possible. »

Étrange, sans doute, de placer dans ce billet sur ‘Génération Ocasio-Cortez, les nouveaux activistes américains’ cette citation de la regrettée Claire Bretécher qui a – incroyable – réussi à trouver sa place dans le panthéon des dessinateurs sans avoir eu besoin de jongler dans chaque bulle avec l’écriture inclusive. Qui a – rendez-vous compte – rencontré le succès avec un personnage d’ado mal fagotée, se moquant des codes imposés, sans avoir eu recours à une novlangue prétendument révolutionnaire. D’aucunes de répondre aussitôt : « Faiche ! Pour une Claire Bretécher, combien d’autres à qui on a volé la chance ? » Exact, elles auraient 100% raison. Mais il n’est pas démontré encore que de répéter en boucle ou de coller sur tous les murs des affiches XXL « à bas le patriarcat ! » et de rendre la langue illisible change quoi que ce soit, concrètement, aux inégalités hommes-femmes. De nouvelles amitiés, sûrement. Une solide communauté de followers, à coup sûr. La (re)découverte de l’action, indubitablement. Mais à part cela ? Une Bretécher revendiquant son indépendance aura sûrement plus incarné, bousculé les mentalités et fait avancer la cause des femmes que le bruit et les postures actuels sur le web. Recul revendiqué, donc, avant de plonger dans ‘Génération Ocasio-Cortez’ de l’engagé Mathieu Magnaudeix, correspondant de Médiapart aux États-Unis.

Agrippine © Claire Bretécher
Agrippine © Claire Bretécher

Nulle perfidie ici contre les femmes et les hommes qui entendent combattre les injustices par cette approche, simplement un rappel du droit à demeurer dubitatif non pas sur les combats menés mais sur le prisme de lecture qui essaie d’être imposé, sur les panaches levés des chevaliers du Bien 2.0 : un tour sur Twitter par exemple suffira à convaincre les plus sceptiques de la richesse du nouveau vocable militant, section noms d’oiseaux (« white tears », «mascu cis », « post-colonialiste privilégié », « laïcard » et autres joyeusetés vindicatives, synonymes modernes de « Tais-toi ! »). Une idéalisation de l’activisme moderne semblerait aussi dangereuse qu’une ignorance de sa grande énergie. Critiquer les pièges qu’il tend avec les meilleures intentions du monde – sans même s’en rendre compte, et, là est bien le drame – n’est donc pas du luxe. Les sensitivity readers aux Etats-Unis, par exemple, chargés dans l’édition de repérer et couper tout propos susceptible de froisser telle ou telle catégorie de lecteurs (Gosh…) et ce pour éviter les procès : est-ce vraiment ce modèle de société-là que nous désirons ? Car à force de censurer au nom du Bien, ils se coltineront probablement, les Américains trop susceptibles, un deuxième mandat Trump. Niveau efficacité, la technique de la cocotte-minute a l’air plutôt contre-productive. Quand on veut imposer au lieu de convaincre : l’affaire est en fait déjà pliée. La discussion mais… pas trop, en fait.

l'auteur © Mathieu Magnaudeix
l’auteur © Mathieu Magnaudeix

Une réserve sur le militantisme identitaire en France (aux États-Unis c’est différent, il n’y a qu’à regarder les chiffres de probabilité pour un Noir de se faire abattre par la police : 2,5 fois plus élevé que pour un Blanc. Le racisme est une part sombre de leur histoire, plus vivace que jamais) qui se devait d’être indiquée, toute lecture étant évidemment subjective et l’auteur faisant lui même le parallèle entre l’organizing de la gauche dite radicale outre-Atlantique et le nouveau militantisme français. Une réserve longuement développée mais le livre en vantant les mérites, elle n’est pas hors-sujet. Cette méfiance posée (et encore, l’exemple des Indigènes de la République n’a pas été dégainé. Un ange passe…), plongeons-nous vraiment dans l’ouvrage qui ne se concentre certes pas spécifiquement sur cet activisme-là (car il semble l’avoir déjà intégré) mais, pouvant en France être considéré comme le plus inquiétant, il méritait un traitement particulier. Le livre ne traite pas de ce sujet mais il le pose indubitablement. Et lorsque l’auteur en parle, c’est pour balayer ces critiques d’un revers de la main en les qualifiant de « fantasmes ». Chacun se fera son opinion, c’est après tout le but d’un essai.
Un bouquin très documenté et fort intéressant par ailleurs qui se veut optimiste et positif. Mais oui mais oui : on peut tiquer sévèrement au plaquage des théories identitaires U.S sur la réalité française, sur son modèle (malade, oui, il faudrait être aveugle pour le nier), tout en s’intéressant à l’émergence d’un nouvel activisme américain, dynamique et imaginatif, héritier d’une culture de la mobilisation propre aux Etats-Unis (Magnaudeix le reconnaît bien volontiers d’ailleurs) et qu’il serait sot d’ignorer. Another country, some other rules.

Extinction Rebellion © DR
Extinction Rebellion © DR


« Ceux dont je vais vous raconter les histoires, la plupart jeunes adultes de vingt ou trente ans, sont en outre reliés par une expérience commune : ils n’ont connu que les crises. Ils entrent dans la vie adulte avec deux certitudes. La première est qu’ils vivront bien plus mal que leurs parents. La seconde est que le monde qui se dessine devant eux est détestable. Insoutenable. Invivable : un monde dans lequel la vie devient impossible.
La majorité d’entre eux sont nés sous la dynastie républicaine des Bush ou le mandat du démocrate néolibéral Bill Clinton. Ils se sont endettés pour faire des études hors de prix, ont vu les inégalités exploser, craignent à présent l’effondrement climatique dont ils seraient les premières victimes. Leurs parents et leurs amis exercent parfois deux ou trois boulots pour vivre. Gamins, ils ont vu les Twin Towers de Manhattan s’écrouler et leurs dirigeants déclencher, en représailles, une guerre absurde, meurtrière, géopolitiquement catastrophique en Irak, au prétexte de « preuves » fabriquées de toutes pièces par la Maison Blanche. Ils ont traversé l’ouragan de la crise financière de 2008, ont vécu sa cruauté, constaté avec dégoût que les banques et établissements de crédits coupables s’en sortaient à peine égratignés, sauvés par l’Etat. Comme AOC, certains ont fait en 2008 du porte-à-porte pour Barack Obama et ont applaudi sa victoire, pour vite constater que « l’espoir » promis était remis à plus tard, même avec le premier président noir des États-Unis. Beaucoup ont traîné leurs basques dans les assemblées générales interminables d’Occupy Wall Street, mouvement d’occupation de l’espace public apparu à Manhattan en 2011, qui entendait dénoncer la rapacité des 1% les plus riches de la planète et esquisser un autre avenir possible. D’autres (parfois les mêmes) ont crié : « Black Lives Matter ! » contre les violences policières et le racisme institutionnel […] Ils rappellent que, dans un pays dont les premiers présidents furent propriétaires d’enclaves, la vie des Noirs vaut toujours moins que celle des Blancs. Beaucoup réclament l’assurance-santé universelle comme en Europe, l’annulation de la dette étudiante, et rêvent de dépasser le capitalisme.
Ces nouveaux activistes combattent en même temps les oppressions sociales, économiques, raciales. C’est en ce sens qu’ils sont radicaux. »
Et le journaliste d’enchaîner les entretiens avec certains de ces jeunes adultes qui ont décidé de s’engager non par caprice mais poussés par la nécessité tripale de faire, tenter du moins, de « créer du commun » pour ne pas tomber dans la désespérance durant le mandat Trump tant les injustices sont criantes et le parti Démocrate désespérant.
Ainsi Tara Raghuveer, jeune Américaine d’origine indienne du Midwest qui après des études à Harvard décide d’abandonner la promesse d’une carrière dorée pour retourner dans sa ville natale monter une organisation de défense des locataires à bas revenu. Ici un extrait de sa prise de conscience.

Tara Raghuveer © DR
Tara Raghuveer © DR


« Un ami d’enfance lui a proposé de la balader dans les quartiers pauvres où il possède des logements. Avec lui, elle découvre une ville qu’elle ne connaissait pas, à quelques rues de là où elle a grandi. Kansas City fait partie des villes les plus ségréguées des États-Unis. Les pauvres sont cachés derrière l’avenue Troost, la ligne urbaine de démarcation entre les Noirs et les Blancs. Son ami, ce gentil garçon qu’elle fréquentait depuis ses douze ans, se révèle être un marchand de sommeil cynique et violent. Les maisons qu’il loue sont délabrées. Il entre sans frapper, se permet des commentaires méprisants, exhibe devant Tara le pistolet qu’il utilise pour menacer ses locataires en retard de paiement. « Il me répétait qu’il faisait une bonne action en aidant les pauvres à se loger. Ça lui permettait sans doute de bien dormir la nuit. » »
Après avoir utilisé les méthodes traditionnelles du community organizinget récolté une masse d’informations sur les expulsions à Kansas City, Tara Raghuveer défend désormais « au sein de People’s Action, une coalition de mouvements grassroots [campagnes de terrain], la construction de millions de logements sociaux, un contrôle national des loyers, le droit au logement pour tous. Elle ne cesse de s’émerveiller du pouvoir de l’action collective. Des déclics créés par la proximité et l’écoute. « S’organiser, dit-elle, c’est construire des relations fortes et agir ensemble. C’est rendre l’inévitable évitable. » »
Ces rencontres de l’auteur aux quatre coins du pays avec les nouveaux activistes et les anciens influenceurs sont ainsi l’occasion pour le lecteur de découvrir des parcours, des personnalités charismatiques et, peu à peu, un tableau des injustices au cœur de l’empire américain. Injustices que ces jeunes activistes entendent bien réparer, amoindrir au moins, en inventant mouvements, coalitions, campagnes, persuadés que rien ou si peu ne viendra plus du parti Démocrate, même s’ils tentent encore de l’influencer (scène cocasse dans le bureau de la féroce Speaker Nancy Pelosi), mais tout de la synergie des forces militantes.
Un portrait aussi, bien sûr, d’AOC, Alexandria Ocasio-Cortez, révélation 2018 de la vie politique américaine, ancienne serveuse du Bronx devenue la plus jeune candidate jamais élue au Congrès et désormais pugnace adversaire de l’administration Trump, symbole des possibles et du renouvellement.
Plusieurs chapitres poussés sur les techniques d’organizing également, qui ne manqueront pas d’intéresser les militants convaincus. Et une énergie qui se dégage de cet essai/enquête, une envie d’y croire qui ne demande qu’à être partagée (même si…Mais cela a déjà été dit).


Un livre qui pourrait donc devenir une référence pour certains militants. Et, pour les moins convaincus (qui a dit ‘boomers‘ ? Qui a osé ?), pour les ‘bretécheriens’ : l’occasion de découvrir, d’essayer de comprendre un logiciel différent du leur à l’heure où « les gauches » ne savent plus échanger et passent leur temps à s’envoyer des attaques ad hominem en mode scuds. Dans tous les cas, un regard intéressant sur une Amérique en ébullition.

— ‘Génération Ocasio-Cortez, les nouveaux activistes américains’, Mathieu Magnaudeix, ed. La Découverte

* lire les bonnes feuilles de ‘Génération Ocasio-Cortez, les nouveaux activistes américains’ sur Médiapart

– article également publié sur Médiapart

‘La femme révélée’, de Gaëlle Nohant. Photographie d’une époque en ébullition

 © Marc Riboud
© Marc Riboud

Le dernier ouvrage de Gaëlle Nohant, l’auteure de ‘La part des flammes’ (2015, ed. Héloïse d’Ormesson), est trompeur. Les premiers chapitres laissent croire au lecteur qu’il s’aventure dans une romance, celle d’une privilégiée de la Gold Coast (quartier résidentiel huppé de Chicago) et – prédit le lecteur méfiant – d’un robuste gaillard maniant le verre de Scotch et le barreau de chaise avec une dextérité égale. Mme Bovary américaine à perles, tourments intimes plaqués or, tailleurs Dior, demeures majestueuses, suspense au cordeau et tutti quanti se profilent à l’horizon. Mary Higgins Clark es-tu là, pourquoi, Gaëlle Nohant, pourquoi ? Il n’abandonne pourtant pas, le lecteur, car même s’il craint un rendez-vous manqué, il devine un récif à sauter, la promesse de la haute mer bientôt. C’est que…la plume de Nohant est subtile et l’a déjà piqué dès les premières pages même s’il ne le réalise pas encore, l’inconscient. « Son visage me touche, derrière ce maquillage et cette coiffure qui la déguisent. Ses yeux noirs sont des sentinelles orgueilleuses. »

La femme révélée’ ou le déclassement dans les années 50 d’Eliza Donnelley, fille d’un sociologue libéral et engagé, épouse d’un homme d’affaire redoutable frayant avec l’Outfit (nous sommes dans la cité d’Al Capone), jamais vraiment aimé et désormais franchement craint (« C‘est tout ce que je suis à tes yeux ? Un genre de prostituée ? – Non, tu es plus chère. Et pour ce prix, tu te donnes moins de mal. Tu es une mère acceptable. Mais en dehors de ça… Ah si, pardon, tu prends des photos. Tu es artiste ! Et surtout, tu as des ‘valeurs’. C’est bien tout ce que ton père t’a laissé ») 

 © Vivian Meier
© Vivian Meier

Le voisinage toujours trop enthousiaste et son désespoir étouffé, un pervers narcissique pour mari, bâtisseur d’une fortune douteuse; les réceptions, les conseils bridants d’une mère apeurée, trop bien consciente de la position des femmes dans la société (« elle s’était efforcée de me convaincre que mon seul destin était l’effacement, la dissolution ») : « Les apparences… Parfois on a besoin de s’y raccrocher, c’est tout ce qui reste. » Les seules bouffées d’oxygène pour Eliza Donnelley sont son fils Tim, petit garçon «still scared of monsters », et son appareil Rolleiflex qui sert de bouclier à cette femme à fleur de peau qui perçoit les signes avant-coureurs de l’éruption.

« J’étais intriguée qu’elle aimât les portraits que j’avais faits d’elle. Je l’avais d’abord capturée en belladone capiteuse et toxique, deadly nightshade – ombre mortelle de la nuit – drapée dans une robe de jersey parme qui tenait par des fils invisibles et accélérait la respiration des hommes. Puis je lui avais demandé d’ôter ses gants et ses bijoux, de défaire sa chevelure, et je l’avais fait poser assez longtemps pour atteindre ce degré d’usure où elle perdrait son assurance et ses repères, la livrant au vide de ce regard éteint, à cette question sans réponse. C’est ainsi que je l’avais scrutée, disséquée, telle une proie qui consent au piège mais n’en perçoit pas l’étendue. Je l’avais privée de ses artifices et elle m’avait dévoilé sa faim, sa frayeur. »

Eliza capture l’image de la maîtresse du moment de son époux et découvre dans le même temps son talent caché, son pouvoir aussi : son œil. La célèbre séance de Marylin avec Douglas Kirkland (qui donnera sans doute les plus belles photos de l’actrice) traverse ici l’esprit. Car ‘La femme révélée’ est aussi un livre sur la photographie (et donc sur l’art), sur le processus un peu magique qui mène les grands artistes du contrôle de la technique à l’expression immédiate et fixée de leur sensibilité sur un sujet. Vivian Maier, Robert DoisneauIzis ou encore Willy Ronis habitent le roman, sans même avoir besoin d’être nommés. 

 © Vivian Meier
© Vivian Meier

Un coup de feu vient soudain faire voler en éclats l’existence déjà secrètement ébréchée d’Eliza Donnelley. Un coup de feu qui décillera l’héroïne et l’entraînera avec le lecteur dans le tourbillon du combat pour les Droits civiques, dans le ghetto noir de Chicago, au plus près de la ségrégation cachée des États du Nord des États-Unis (« À les entendre, les Noirs n’étaient pas si malheureux, dans leurs petites cages malodorantes. La pénurie de logements du ghetto réinventait la tribu africaine, avec l’aide de quelques bons chrétiens »), dans le St Germain-des-Prés jazzy des 60’s puis au sein même du mouvement pacifiste anti-Vietnam, de la contre-culture du début des 70’s. Vingt-cinq ans d’exil pour Eliza Donnelley devenue Violet Lee, américaine mystérieuse, photographe réfugiée à Paris ayant fui son passé mais également abandonné son fils. Les démons intérieurs de Violet accompagnent ceux de l’époque, les voix du Dr King, de Bob Kennedy et de Saul Alinsky tonnent dans la furie d’un pays déchiré, d’un « foutu pays (qui) ne laissera personne parler pour les perdants. » La rage de vivre s’allie à l’exécration des règles d’un monde corseté et cynique. « Si on veut contrôler les pauvres, il faut commencer par les diviser. Et surtout si tu es mon inférieure, je peux te payer à bas prix, ou ne pas te payer du tout. Je peux te voler ta terre et décréter que c’est pour ton bien. Je peux te tuer sans grand préjudice. Admettre que les hommes sont égaux mettrait l’équilibre du monde en péril. Il y a trop d’intérêts en jeu, depuis trop longtemps. »

Martin Luther King © Ted Williams
Martin Luther King © Ted Williams

Des coups de feu, encore, inexorablement, viennent abattre en plein vol espoirs et rêves de justice. Le pasteur noir s’écroule, le sénateur blanc git au sol dans son sang et les crosses des forces de l’ordre démolissent la jeunesse rebelle, multicolore.

« Ceux qui descendaient des camions de police en hurlant : « Kill ! Kill ! Kill ! », ceux qui traînaient les gosses sur le bitume et les poussaient brutalement dans les fourgons. À l’entrée sud-ouest du Hilton, un gamin maigre aux cheveux longs était tombé et les flics se mettaient à quatre pour le cogner. Un goût âcre dans la bouche, je me suis précipitée vers lui, armant l’appareil. Couvert de sang, le gosse concentrait son énergie à ramper sur le trottoir. Quand il m’a aperçue, il a levé deux doigts en V. J’ai pris plusieurs clichés et rembobiné ma pellicule. Au même instant, un médecin qui courait vers le garçon a été stoppé par une grêle de coups de matraque et l’un de ses agresseurs m’a prise en chasse, me gagnant de vitesse. Le premier coup m’a coupé la respiration, et puis le flic s’est acharné sur moi, me cognant à l’aveugle et brisant mon Leica avant de vider le contenu de son aérosol. »

Mais les rencontres (Gaëlle Nohant est une portraitiste inspirée), la main tendue d’un jazz-man à Paris, l’amitié d’une catin au grand cœur à la coupe Louise Brooks rue de Provence, l’envie d’aimer (« ce baiser était un vertige et un recommencement. Nos corps reprenaient leur conversation là où ils l’avaient laissée, voilaient les silences et les secrets, prétendaient ignorer les changements infimes qui nous avaient fait dériver loin l’un de l’autre ») et l’idée de retrouver son fils, ce grand inconnu désormais, donnent du courage à Violet et la forcent à se…révéler.

 © Izis
© Izis

« Il espérait qu’à l’avenir, les laissés-pour-compte parviendraient à s’unir au-delà des clivages raciaux pour gagner un vrai poids politique. Il me parla longuement de la Campagne des pauvres gens, que le pasteur King avait initiée avec l’appui de Robert Kennedy pour réclamer la justice économique pour tous les démunis, quelles que soient leur couler de peau ou leur origine. Le meurtre de ses deux porte-parole les plus charismatiques lui avait porté un coup fatal. Elle s’éteignait dans l’indifférence, enterrée sous les bombardements du Nord-Vietnam et la clameur des pacifistes.

– Tu vois, me dit-il, en vieillissant, je constate que derrière le racisme, il y a la rapacité d’un système qui a besoin de fabriquer des esclaves. Le problème, ce n’est pas la peur ou la haine de l’autre. Ces barrières-là, on peut les repousser, les faire tomber. Le problème, c’est ce ventre qui a toujours faim, de main-d’oeuvre à bas prix, d’hommes dégradés. Le docteur King en était venu à la même conclusion, Robert Kennedy s’en approchait et ce raisonnement les poussait à unir leurs forces dans cette Campagne des pauvres gens. Maintenant qu’ils sont morts, qui reprendra le flambeau au risque de sa vie ? Les communautés se replient sur elles-mêmes, la défiance l’emporte et nous affaiblit…

Je lui fis remarquer que mes nouveaux amis de la Nouvelle Gauche ne disaient pas autre chose. Il me sourit :

– L’autre jour, un Black Panther a dit en parlant de votre manifestation : « Laissons les blancs-becs montrer ce qu’ils ont dans l’estomac ! C’est leur tour. » C’est votre tour, Eliza. Mais qui sait ? Peut-être qu’on vous rejoindra sur la rive !

 Le discours d’Henry désappointa les leaders du Mobe, même s’ils respectaient la position des Noirs et si la perspective de « faire leurs preuves » les excitait plutôt. 

– Bon… Il va falloir se battre avec des gamins prépubères et des hippies, dont le seul programme est de baiser et de nager nus dans le lac, résuma Rennie, parvenant à nous dérider. »

l'auteure © Gaëlle Nohant
l’auteure © Gaëlle Nohant

L’appréhension initiale du lecteur de se retrouver plongé dans une romance upper-class est bien loin maintenant, risible en y repensant (belle leçon, au passage). ‘La femme révélée’ est une photographie à la composition savante et l’œil de Gaëlle Nohant s’avère aussi perçant et sensible que celui d’Eliza/Violet. L’épopée de l’héroïne est la nôtre, l’histoire bouillonnante de l’après-guerre jusqu’aux années 70 et l’intelligence de ‘La femme révélée’ est de traiter cette fureur, cet apprentissage sanglant de la construction des mouvements sociaux et contestataires, à travers le regard d’un personnage certes fort mais aussi délicat et plein de doutes. Le résultat est palpitant (quant au final…) Le cliché subtil d’une femme qui cherche sa place dans une société qui cherche son sens. En filigrane, deux portraits supplémentaires, aussi évidents que complexes : celui de Paris l’effrontée, celui de Chicago la rêche.

« C’est une ville dure, bâtie sur le sang des bêtes et des hommes, sur le dernier espoir et la cupidité, le travail harassant, et sur le goût de ces batailles perdues que l’on remet en jeu, encore et encore, en leur espérant une fin plus heureuse (…) Elle appartient à ceux qui l’ont rêvée et gagnée, à ceux qu’elle a obsédés jusqu’à l’anéantissement, ceux qui se sont dévoués corps et âme pour la rendre plus hospitalière. À ceux qu’elle a avilis ou relevés. À toutes ces vies brèves, éclairantes, mémorables ou insignifiantes, à ces mains sales et terreuses, ces fronts hauts et ces yeux sombres. » 

Un livre brillant. 

– ‘La femme révélée’, Gaëlle Nohant, ed. Grasset 

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Article également publié sur Médiapart

‘Nul chemin dans la peau que saignante étreinte’ : une pépite signée Jean D’Amérique

© Darry Andy Dulcine *FotoKonbit


« les rues sont anonymes à force de crimes ambulants tour de flammes dans le dos, ma ville se gave de canons frais, chante la vie affaissée contre la page, elle voit tomber des humains comme elle voit chuter la pisse »

Les gangs trinquent à la victoire, affalés sur des cadavres défigurés, célèbrent par rafales leur dernier kidnapping : que peut faire le poète, hormis « cracher (sa) sale chronique » ? « au bord du rêve   marche la rage » Les marionnettistes haut-perchés ont perdu le contrôle, leurs créatures en guenilles s’émancipent lors de transes frénétiques, de sorties sanguinaires, d’intrusions barbares, mais il faut prétendre que tout va pour le mieux car Haïti n’est pas que cela bien sûr, Port-au-Prince est tellement plus, il ne faudrait pas, nous ne voulons pas, tant d’efforts déjà pour chasser les clichés, les démons du passé… « ça arrive ici qu’on descende le soleil en plein jour. Ciel mouillé d’un pacte rouge. Ville canon ? Loin de là. Ça tire, ça tire, ça tire sur la beauté qui passe. Gloire à la pluie des canons. » Le deal faustien fait désormais trembler les dupes : le goût du pouvoir ne leur était donc pas exclusif. Trop tard pour les regrets : celui-ci est aussi addictif que le goût du sang, Beretta et machettes d’une cité dite solaire sont entre les mains de chiens fous sans colliers, aussi fous que les cyniques en cols-blancs qui rêvaient d’en faire des milices à leur solde mais se retrouvent à présent tenus en laisse par les solides chaînes de la corruption. Alors ils se terrent derrière leurs hauts murs, ils s’accrochent maintenant à leurs fauteuils officiels ou aux sièges de leurs 4×4 blindés, fébriles et apeurés, tandis que la maman et son enfant n’osent traverser la rue, ni même s’asseoir sur le seuil de leur porte. 

Mais le poète, lui, n’a plus envie de murmurer.

« il est permis aux armes de marcher   de marcher sous les yeux du jour   aucune lumière ne sera faite   sur la question des impasses noires »

Qui soutient qui, qui défend quoi, qui s’est compromis pour avoir des contrats et finira, oui, par en décrocher un beau mais sur sa tête ? L’homme aux dreads s’en fiche car « le ciel des insoumis n’a point de pacte avec la boue. Le ciel indigné ne rampe pas avec les dos courbés »

Jean D’Amérique, auteur du salué ‘Petite fleur du ghetto’ (2015), contributeur régulier de la revue ’IntranQu’îllités’ et créateur de l’association culturelle Loque Urbaine fait partie de cette nouvelle génération de poètes haïtiens qui entend se saisir du riche héritage littéraire de l’île en le re-dynamisant (de facto) en abordant de front les problématiques contemporaines via une langue à vif qui n’hésite pas à emprunter aux autres catégories artistiques (le slam, par exemple, et son sens de la punchline).

l'auteur Jean D'Amérique, série
l’auteur Jean D’Amérique devant une affiche de la série « Emblématique » (James Noël en modèle sur l’affiche) © Guillaume Coadou

« Ce n’était pas toi. Ce n’était pas ton visage. Sourire mitraillé comme de la grêle émergeant sur la peau. Ce n’étaient pas tes yeux. Mais des regards poussés dans les ruines. Des barres de larmes qui dessinent le chemin des étoiles. Toi, tu sais voir derrière les ombres. Tu sais marcher, tu sais marcher hors de tous ces pas que tracent ce monde mouillé d’indifférence. Ton nom est une prose en tumulte au gré des pages. »

Ce passage est tiré d’un poème dédié par Jean D’Amérique « à (son) soleil Jacques Stephen Alexis », écrivain majeur de la littérature caribéenne et haïtienne, résistant assassiné par les sbires du dictateur François Duvalier (le sinistre Papa Doc) en 1961. Si le jeune poète n’a pas eu affaire aux tontons macoutes ni à d’autres léopards en treillis, cet hommage souligne combien l’histoire récente et compliquée de l’île ne peut être ignorée, elle irrigue et hante complètement les consciences encore mais aussi, cet hommage, il rappelle puissamment que le but du poète n’est pas de poser trois jolies strophes romantiques et merci, mais, bien plus ambitieux : de cracher les maux, d’appuyer sur les plaies suintantes, de révéler l’insécurité (des rues comme des âmes). Sans s’interdire de rappeler le Beau, de dénicher l’espoir, vital, même dans les décombres d’une cité pulvérisée.

 © Pierre Nosto *FotoKonbit
© Pierre Nosto *FotoKonbit

« J’aspire au langage des chemins de rage. Je veux chanter la trêve de mes fissures. Au nom du poing à lever, prendre la rue avec la main ouverte pour dessiner des points libres. Brûler les portes pour dire beauté de cendre dans l’éclat du verre nouveau. Fuir front nu pour revendiquer soleil. Là sera mon chant de traversée. » 

‘Nul chemin dans la peau que saignante étreinte’ (déjà, quel titre !) est un recueil bref mais se révèle être un véritable festin pour le lecteur. Flamboyant, à fleur de peau, touchant, le poète abandonne l’emphase assommante à d’autres et, économe, extrait le mot juste de « la prison des mots » sans pour autant renier ni le merveilleux ni le sensuel (serait-il haïtien, sinon ?)

« Donner langue vivante, greffer bouche à ces lèvres qui donnent lieu à la pluie. M’étaler dans l’intersection. Paradoxe aucun si du volcan nous trouvons de quoi nous laver   toute éternité dans ma main   toute eau sur ma gueule   je suis témoin de ta tempête pubienne » 

Le désir, la vie qui inondent les corps amoureux et l’amitié : remèdes avec la plume pour résister aux tortures d’un monde indifférent aux souffrances insulaires, à celles d’une mémoire trop chargée (« je suis   cahier de fêlures   je fais du bruit pour la souffrance   ne reste de mon nom   qu’un hommage au silence   je marche   je suis l’allégorie du vide ») Ainsi, cet extrait du poème dédié « à James NoëlMakenzy OrcelJames Saint-Félix et d’autres allié(e)s contre les codes » : « je suis naufrage, battant ma chanson sans voile   ma voix échappe à la flamme tranquille des îles, me poussant en poignard libre au cœur du silence   je suis semence d’orage   au bout d’une terre de matrice folle, j’éclate les accolades pour étendre l’amour » 

Et encore : « les phalanges mal bâties   librement je jette mes phrases   à la gloire des ruines   mon encrier   barque turbulente à leur dresser passage   brûlant les points   pour mettre les sens en suspension   pour mieux aboutir leur trébuchement » La quête est personnelle : comment tenir debout ? Elle ne prétend à rien d’autre et voilà pourquoi elle devient parlante, haïtienne dans un second temps puis enfin universelle. Voilà pourquoi l’émotion se propage.

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« le monde nous avale comme une armée de poussière qui ne trouve de secours dans les mains du vent » Haïti l’ignorée, même lorsque le monde lui promet la renaissance (après le séisme de 2010) mais qu’il finit, le monde, par oublier ses promesses. L’histoire de la première nation noire indépendante se mélange avec la vie intime du poète : est-ce une alchimie magnifique ou un poids injuste duquel il ne pourra jamais se délester ? Question récurrente dès que l’on s’intéresse à la littérature haïtienne.

Le dernier poème du recueil est adressé « à (ses) tantes qui passent leur vie à chercher du travail » L’envie est grande de le partager ici mais, plutôt, aux nouveaux lecteurs d’aller le découvrir. Une démolition en règle en quelques lignes seulement du capitalisme sauvage qui broie les mêmes, toujours les mêmes, un poème puissant à l’efficacité redoutable. 

Nul chemin dans la peau que saignante étreinte’ est paru en 2017 aux éditions Cheyne, il a reçu la même année le Prix de la vocation. Certains professionnels affirment que les livres (bons ou mauvais, le marché en décidera selon eux) ont trois semaines après leur sortie pour survivre : heureusement, il n’en est rien. Celui-ci par exemple n’a rien perdu, au fil des ans, de son charme et de sa force. Découvrez-le : un vrai coup de cœur et une belle porte d’entrée sur la poésie haïtienne. 

— ‘Nul chemin dans la peau que saignante étreinte’, Jean D’Amérique, éditions Cheyne — 

* découvrez les événements de Loque Urbaine (dont le festival international Transe Poétique)

** portrait de Jean D’Amérique par Guillaume Coadou. Son site 

*** FotoKonbit a pour but d’aider les jeunes photographes haïtiens à mettre leur travail en valeur. N’hésitez pas à visiter leur site  

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Article également publié sur Médiapart

‘Naître ici’, de Nassuf Djailani. Antidote poétique aux temps maussades

‘Mayotte – l’âme d’une île’ © Thierry Cron

« l’errance est pourvoyeuse de surprises

le corps d’un sarcophage de mémoires endormies
des reptiles en digestion y dorment d’un sommeil de mille ans
y naviguent des désirs de fraternité »

La saison n’est guère propice aux vagabondages physiques, certes, mais elle l’est – pour qui veut s’éloigner un temps de la lourdeur de l’époque – aux déambulations intérieures. ‘Naître ici’, s’avère être le compagnon idéal pour une échappée belle poétique par-delà (mais oui : soyons fous !) les frontières. ‘Fraternité’ : le mot est lâché. Il correspond bien à ce recueil dense et généreux publié aux éditions Bruno Doucey.

« un repas vous attend / vous devez avoir très faim, / même repus goûtez à l’offrande / que l’on vous tend / une politesse / chez les peuples de la mer » (‘Du thé pour le passant’) 

De l’archipel de l’enfance à l’asphalte hexagonale de l’âge adulte, de la mémoire insulaire pleine des rêves ancestraux, des espoirs conquérants (« la mer promet l’ailleurs / avec ses horizons tâches d’orange ») au gouffre infernal de l’indifférence : l’épopée du poète est autant personnelle que commune, aussi enchantée que douloureuse; nécessaire. « que c’est bon de revenir / dans cette paix de l’âme / pétaudière / en sursis »

Nassuf Djailani, journaliste, écrivain (‘L’irrésistible nécessité de mordre dans une mangue’, ‘Comorian Vertigo’,…) poète (‘Spirale’, ‘Haisoratra’,…), dramaturge (‘Les balbutiements d’une louve’, ‘Se résoudre à filer vers le Sud’,…), créateur de la revue ‘PROJECT-îles’, est né à Mayotte, région et département français. L’œuvre féconde et de haute portée sociale de l’intellectuel est habitée par le désir d’interroger l’identité mahoraise, fortement influencée par les îles Comores voisines et par ses relations compliquées avec la métropole (« et l’Europe aime savoir que son extension / va jusque dans ce Sud-là / où vacarme une Marseillaise en juillet »). À Mayotte, 95% de la population pratiquent un Islam tolérant, la société est imprégnée de matriarcat (la transmission des biens se fait de manière matrilinéaire encore) et les 12.000km qui séparent Grande-Terre et Petite-Terre de Paris sont évidents.

« larges ruelles tortueuses / des jeux d’enfants trahissent le silence / au seuil des portes-fenêtres / les femmes rapiècent le quotidien »

Ancienne colonie, le territoire d’Outre-Mer est à l’image du volcan sous-marin apparu récemment au large de son lagon : imprévisible, au bord de l’éruption. Département le plus pauvre de France, subissant de plein fouet la crise migratoire actuelle (« l’île est un théâtre / où les cow-boys / jouent aux mauvais acteurs / avec des chasses à l’homme / en rupture de chair ») et un taux de chômage exponentiel, Mayotte chancelle (comme le reste du monde, mais peut-être plus violemment encore), se sentant belle abandonnée, écartelée indécise fatiguée des injustices, « en quête d’aube ». 

« Ni rire, ni pleurer, mais comprendre. », écrit Nassuf Djailani

« l’île est du départ / et de la chute / le flambeau un poème / ensorcelé dans la danse du vent » 

L’exil, le déracinement ou la survie : sont-ce là les seuls choix offerts à présent aux Mahorais ? 

'Mayotte - l'âme d'une île' © Thierry Cron
‘Mayotte – l’âme d’une île’ © Thierry Cron

« quelle vérité portent ces récits qui s’égrènent ?/ la pluie est drue ce matin / sur la ville endolorie / les vagues viennent mourir / sur la baie / celle de Chiconi / donne sur l’îlot / l’îlot de Sada / avec ses mystères / dessus résident ces ailleurs / que l’on conte / en chuchotant »

Quel crédit accorder désormais aux fables et aux récits, même murmurés près du feu au son subtil de la valiha ? Quelle promesse d’ailleurs alors que le Nord se barricade, condamne les infortunés apatrides, qu’« au fond / d’un paletot rance / moisit / un mot de passe / oublié / des chancelleries / le passeport / n’ouvrira plus aucune porte / des cœurs verrouillés » ?

« par les rues / des yeux absents / offrent une vie stagnée / narguent les caries qui creusent des réduits / dans une dentition bicarbonatée / nicotine inhalée dans ce quotidien de braise / arrache des rires gras d’une gorge caverneuse / la douche pluvieuse / est une fête / dans cette cuvette en fusion » 

« La fatigue hélas rampe »

Les fulgurances de ‘Naître ici’ sont autant d’invitations à entrer dans une chorégraphie voulue par les strophes ensorcelantes de Nassuf Djailani, ni chigoma traditionnel ni spasmes épileptiques revanchards : le rythme naît du métissage des réminiscences (reptiles millénaires en digestion), du regard posé de l’homme bienveillant mais pas dupe, et de l’optimisme du père-passeur, aussi, protecteur ému conscient de l’héritage qu’il porte. 

« l’arbre étend ses bras / comme des poussées d’îles / avec une fraternité     chaînée en archipel / des ramifications souterraines / constellées de l’enfance /la richesse se calfeutre / au lieu de se donner » 

L’ouvrage est d’ailleurs dédié à ses « petites fées » et s’ouvre par le magnifique « 26 lettres pour un sourire« . L’anecdote n’en est pas une tant le désir de transmission, l’encouragement à la lecture de la complexité (de Mayotte, du monde, de l’âme humaine), à son apprentissage, sont évidents. 

« quand un jour / reviendra un fils / nommer la hideur de nos plaies / se répandra sur la béance de nos tourments / une brise agréable   sur nos plaies à vif » 

Naître ici, naître là-bas, au hasard des frontières : ceci ne change rien à notre humanité mais beaucoup à notre histoire, à nos possibles. Pour fraterniser il faut comprendre : mais l’époque, vous le savez, est brutalement paresseuse, violemment médiocre. Les poètes, encore, enfants de la lune, résistent.

« « Il nous faut arracher la joie / aux jours qui filent » / car sous nos latitudes / il n’y a plus que les balles / qui couvrent la nuit / de ce rire diabolique / coincé / dans un gosier de bègue »

Le découragement le guette, le poète aux yeux ouverts, bien souvent. 

« sur la terre des parias / la mer épelle le départ ajourné / les désirs tournoient / dans l’orifice du soleil / brûlent les pas / sur les chemins escarpés / tombent les libellules / à mesure que se consume / l’encens de nos malheurs »

Mais une vision d’avenir, soudain…

« j’assois ce bout de réel / sur mes genoux las / beauté éblouissante / que je dévore du regard » 

L'auteur © Nassuf Djailani
L’auteur © Nassuf Djailani

‘Naître ici’ se divise en cinq parties dont il faut citer les titres, tant ils sont déjà en eux-mêmes une invitation : ‘L’enfance est une île’, suivie de ‘L’île qui marche’, puis de ‘Conversations avec le chat par une nuit étoilée’, ‘Quatrains pour que luise la nuit’ et enfin ‘Irruption’. Le recueil se termine par un hommage au poète de la mer : ‘Épître à Saint-John Perse pour saluer la mer’ (« sur le pont et dans la cale / des hommes agglutinés / s’entassent / l’horizon est un voile sur l’infini / le bétail va à la mer / comme on s’abandonne au sommeil »). 

D’où vient le charme fou de ce recueil ? De sa langue bien entendu, de l’absence de postures, des mots assurés, fluides, mais qui ne disent pas tout, comme retenus par la volonté du poète de ne pas céder à la colère, qui l’habite pourtant (la lutte intérieure, la tension, est palpable), porté par son désir de transmission du beau (de l’île, des rencontres), par sa volonté de montrer le réel, rêche, mais également d’indiquer le secret, le magique insulaire. D’instruire sans le dire, d’éclairer les consciences. Celles de ses « fées», oui, mais celle du lecteur aussi par la même occasion. Lecteur qui ne peut que se laisser emporter, accepter la main solide et fraternelle.

« Prendre parole   avec la mémoire    des vaincus   vain espoir d’une littérature    noyée dans l’océan    du nombril   les puissants se répandent   dans la fumée qu’ils exhalent    la parole est sacrilège   parmi tant   de sujets interdits   et si le poème se faisait don   avant de disparaître ? »

— ‘Naître ici’, Nassuf Djailani, ed. Bruno Doucey — 

– Nassuf Djailani (textes) et Thierry Cron (photographies) publieront fin 2020 un livre d’art : ‘Mayotte, l’âme d’une île’, aux Éditions des Autres 

* retrouvez la revue dirigée par Nassuf Djailani ‘PROJECT-îles’ sur FB 

* les photos d’illustration de Mayotte sont de Thierry Cron. Son site 

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Article également publié sur Médiapart

‘Oscar De Profundis’, la star de l’Apocalypse. Une dystopie glaçante de C. Mavrikakis

‘The Kit-Part IV’ © Erwann Tirilly

      « Une semaine et on verrait la fin de cette saloperie. Puis, le beau temps serait de la partie. On oublierait vite. C’est ainsi que la peste s’était manifestée partout à travers la planète. »
La « peste » : la fièvre noire, un mal inconnu se répandant depuis peu dans le monde entier, n’infectant opportunément que les pauvres. Ils seraient bientôt tous déformés par la douleur, mains et visages noircis avant de succomber dans d’atroces convulsions, ces gueux habitués à survivre telles des blattes dans les centres-villes désertés, considérés comme une sous-espèce au bord de l’extinction par les productifs des banlieues sécurisées. « Les rumeurs allaient bon train. Seuls une bactérie, un virus ou un produit créés par la méchanceté humaine étaient capables d’un tel carnage… » L’alimentation en eau avait sans doute été utilisée pour cibler ces « êtres (qui) se partageaient les déchets de la ville et les viscères pourris de la société », puisque les banlieusards, eux, ne l’attrapaient jamais. L’autorité unique des anciennes nations maintenant unifiées – dont on finissait par oublier les noms d’origine et qui formaient dorénavant (fondues dans un ensemble homogénéisé de force) l’Empire – ne prenait même plus la peine de faire abattre la gueusaille dans les rues : la maladie se chargerait de finir le ménage, aucun trou à rat d’aucune cité ne pouvant échapper à la pandémie. « Le Gouvernement mondial n’hésitait pas à assassiner des hommes et des femmes coupables simplement de ne plus savoir ou de ne plus vouloir participer à la prospérité universelle des riches », si quelques-uns échappaient par miracle au mal noir, l’armée n’aurait aucune difficulté à traquer ces derniers cloportes épuisés, à faire rugir les mitraillettes. Un monde nouveau arrivait, bientôt purifié, débarrassé de ses déchets ! Productivité, consommation, soumission et ordre régneraient enfin totalement sur une planète et une humanité mises au pas ! Peu importait aux dirigeants suprêmes que la fin du monde approchât, car l’ivresse de leur puissance, la conscience de la perfection de leur projet l’emportaient sur la peur de leur propre destruction, proche; certaine. « La Terre était épuisée, l’humain aussi. » Les planètes du système solaire s’éloignaient inexorablement les unes des autres – et les scientifiques n’y comprenaient ni n’y pouvaient rien. La chaleur de son étoile serait bientôt pour la Terre un lointain souvenir : la vie était condamnée. Déjà la faune sauvage agonisait dans l’indifférence générale : seules valaient les bêtes rentables enfermées dans les usines géantes. 

Abysse Memori © Erwann Tirilly
Abysse Memori © Erwann Tirilly

Les poètes auraient pu broder avec emphase sur le thème de la nature vengeresse s’ils existaient encore mais, les livres papier étaient bannis et les écrits, numérisés, traçables, au service unique de la propagande, étaient passés au crible d’une censure impitoyable. « Tout esprit révolutionnaire, toute rébellion, même individuelle, était impossible. L’uniformité et l’homogénéité des esprits et des corps étaient les garanties de la stabilité de l’État. » OscarDe Profundisétait-il un poète ? En un sens, oui. Pour son époque putride. Un nom de scène mariant les lointains Oscar Wilde et Charles Baudelaire (inconnus aux contemporains abrutis du chanteur) ne pouvait relever du hasard et s’apparentait même à de la provocation. Mais les problèmes du monde actuel l’indifféraient et son annihilation prochaine, au monde, ne lui semblait pas une si mauvaise nouvelle. « Un événement inéluctable, mais surtout (…) un grand soulagement. » Oscar De Profundis, de son vrai nom Ashland, était « le chanteur de la fin des temps, la star de l’apocalypse contemporaine. » Idole mondiale, milliardaire excentrique, créateur érudit hanté par ses fantômes familiaux : Oscardivertissait les foules et, en cela, servait le Gouvernement mondial qui lui passait son goût dangereux pour le passé (« déclaré inutile au progrès de l’État mondial »). Lutter contre ses angoisses nombrilistes et son agrypnie à grand renfort de chimie (« deux ou trois heures par nuit d’une somnolence précaire, sans cesse interrompue. Oscar voyait déjà en ces moments d’absence à ce monde abject, un miracle »), gérer sa valetaille avec l’aide de son fidèle Edward, ses toy-boys, ses cerbères, programmer le rachat du corps de ses artistes préférés (promis sinon comme tous les cadavres, nouveaux et anciens, à servir d’engrais aux terres de plus en plus infertiles) pour les mettre à l’abri, ou encore se perdre dans la filmographie de Fellini, plonger dans l’œuvre d’Edgard Allan Poe, dans celle de Wagner : quand Oscar Ashland, aka De Profundis, protecteur d’une civilisation engloutie aurait-il eu le temps ou l’envie de songer aux sous-races des centres-villes ? ll faisait comme tous : il ne les voyait pas, les riens. Aucune raison, donc, pour qu’il croisât jamais la route de Cate Bérubé, chef de bande charismatique promise comme les autres vermines de la rue à l’éradication. Mais une série de concerts programmés à Montréal, ville natale d’Oscar, de changer la donne. L’épidémie venait de se déclarer dans cette « ville (qui) exposait la nudité obscène et sèche d’un être à l’agonie » et l’état d’urgence fut aussitôt décrété, le temps pour le mal noir d’exterminer les pouilleux.

'Proxima' © Erwann Tirilly
‘Proxima’ © Erwann Tirilly

« Les aéroports, les gares, les autoroutes menant à la métropole ou en sortant furent subitement fermés. La ville se retrouva emmurée: d’elle, rien ne devait plus s’échapper. Plus personne ne pouvait y pénétrer non plus. L’épidémie s’était alors bel et bien déclarée et comme dans beaucoup de capitales de ce monde, il s’agissait d’attendre de six à huit jours pour que la population des sans-abri soit à peu près décimée. En fait, on n’avait pas à lever le petit doigt. On protégerait simplement les nantis. Bien sûr quelques innocents seraient touchés, mais très vite l’interdiction de sortir, de se balader à pied ou en voiture, sous peine d’être abattu, devait dissuader les plus téméraires d’aller prendre l’air. Et puis peu de gens honnêtes vivaient encore en ville. Seule l’armée avait le droit d’aller approvisionner les maisons et de parcourir les rues. On tirait sur les pauvres à vue. De toute façon, la mort qui les attendait était horrible. Et il avait été commun à Londres, à Rio de Janeiro, à Helsinki, à Chicago ou à Rome de les voir poser des actes désespérés pour se faire loger une balle dans la tête à l’apparition des premiers symptômes. Mieux valait crever d’un projectile en pillant un magasin que mourir dans les douleurs atroces que provoquait la mort noire.
Des anecdotes et des fables couraient sur cette épidémie planétaire, sporadique qui n’attaquait que les plus misérables. Les croyants voyaient en la maladie noire une punition divine destinée à purger la planète de ses fléaux que constituaient la prostitution, la luxure, la drogue et la criminalité. Un monde sans pauvres ne pouvait qu’être un paradis. Et Satan lui-même était appelé à disparaître à travers cette contagion qui éradiquait le mal. Les futés voyaient plutôt un complot de l’État mondial pour se débarrasser sans trop faire de remous de tous ces indésirables qui montraient le revers nécessaire du capitalisme avide de la douleur des humains. La société ne connaîtrait aucune longévité sans la phagocytose exercée sur les corps des gueux. »

'The Kit-Part II' © Erwann Tirilly
‘The Kit-Part II’ © Erwann Tirilly


Oscar De Profundis se retrouvait, à cause de sa détestation des banlieues trop paisibles, immobilisé dans le centre au milieu du chaos, installé dans une immense demeure (certes gardée nuit et jour par des soldats et des gardes du corps sur-armés). Assailli par ses démons, tel Gatsby le magnifique enferré dans ses psychoses égocentriques, Oscar discutait avec un enfant mort tandis que Cate Bérubé, elle, entendait bien profiter de la présence de la Rock star planétaire pour montrer à cette société devenue débile – comme le climat – que le peuple des rues saurait au moins une fois se révolter. Au moins une fois hurler sa rage. Mais, le dernier des quatre cavaliers n’avait-il pas déjà bien entamé sa course vers ce monde perdu ? Aucune sorte de révolte sur cette planète au temps de l’Empire n’était-elle possible, comme le prétendait Oscar ? Les gueux, à l’approche de la mort, trouveraient-ils la force de s’indigner ou préféreraient-ils s’enivrer une ultime fois d’une violence exutoire, certes, mais sans but ni intérêt ? La prière aux morts, oui mais…lesquels ?


Oscar De Profundis’ ou la furie des humiliés. Fascisme et déshumanisation victorieux sur un tas de cendres. L’écriture et la pensée denses de Catherine Mavrikakis font de cet ouvrage un roman à clés traitant aussi de l’importance de l’art, gardien de notre mémoire commune. Et en creux, à la fin de cette fable enragée, du processus et des limites de la création. Quant à l’univers cauchemardesque dépeint par l’auteure : qui, aujourd’hui, pour prétendre qu’il ne franchira jamais les barrières de la fiction, qu’il ne s’échappera pas des bornes de la dystopie ? Bien souvent on peut en effet déjà lui trouver une bien inquiétante tête de moribond, à notre monde… 

—— ‘Oscar De Profundis’, Catherine Mavrikakis, ed. Sabine Wespieser (broché) ——-

mais aussi, en cette période singulière, en ebook chez ed. Héliotrope

 {voir également ‘Catherine Mavrikakis, mémoire à vif et plume au clair’ (‘L’Annexe’) }

[retrouvez les toiles énigmatiques et fascinantes d’Erwann Tirilly sur son site : ici ]

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Article également publié sur Médiapart

‘Le chant des marées’, de Watson Charles. Ressac poétique

© Jean-Paul Saint-Fleur * FotoKonbit

Ayiti, « la montagne dans la mer » : comment Caraïbe pourrait-elle jamais quitter la mémoire de ses enfants bannis, ceux qui ont abandonné ses rivages, emportés au loin par les tourbillons de l’Histoire, par les tempêtes opportunes trop heureuses de semer zizanie dans la vie de la cité (« La nuit a précédé mon poème / Ma ville est fatiguée / De cet instant obèse / Dans la puanteur des cris ») ou par le courroux dantesque de la terre âpre (« Tu comprendras que cette terre / Est un amer linceul ») ? Ses vagues murmurent toujours à leurs oreilles, le sable de ses plages avale encore langoureusement leurs pas – comme pour mieux les retenir ou faire surgir, cruauté suprême, doutes et regrets – même si les pieds des exilés ne foulent plus rien d’autre que le bitume grisâtre des mégapoles désormais (« Et des chemins aux colliers de joies / Ma voix chant de mer / Comme un émerveillement à la tombée du soir / La mer des Caraïbes est en moi »).

Et l’Atlantique, de l’autre côté de l’île, grand frère irritable et vengeur, encouragé par le Loa Agoué, se charge de porter ses colères bruyantes, ses éruptions liquides, ses sombres souvenirs séculaires remontés de ses entrailles perpétuellement colère jusqu’à eux, par-delà frontières, rationalité et temporalité pour rappeler à qui-de-droit qu’ils sont siens, eux-aussi, malgré la trahison du départ, pour toujours et à jamais. Le récit ab initio est impossible : il est trop chargé, trop long, trop lourd à supporter pour un simple mortel (« Je suis venu de ce monde pour te dire tous les maux que je porte, des cris à poings fermés qu’on oublie parfois, de la transhumance et des voix du négrier. Je suis venu avec la poussière aux pieds comme un pays qui marche et un vent qui saigne »). Un héritier, oui comme tous les hommes, porteur insulaire de la biographie complexe (« Le temps n’est plus à nos portes comme un cri blessé ou nos yeux comblés de vents et de terres maudites. Fini le temps des tam-tams et le chant du soir, fini la plèbe et les jours testamentaires »), mais qui aspire aussi à l’apaisement de l’âme, à la trace personnelle dans un monde belliqueux qui tangue plus que jamais. Un monde de fer qui ne rêve plus que de murs géants bâtis dans l’océan sacré, condamne sans scrupule à la noyade les naufragés-déracinés et invite qui-veut-survivre à l’ancrage irréversible.

l'auteur © Watson Charles
l’auteur © Watson Charles

« Dans le chant du monde / Mon cœur bat / J’ai oublié que le coquillage / Que je porte est loin de ma terre / Le monde renaît mais hélas je ne m’en souviens pas / J’ai repris la mer comme la cime qui me foudroie / J’ai porté en moi-même le silence / Où mon double n’est qu’une errance »
Comment s’ancrer dans la mer des souvenirs quand partir vers l’ailleurs était un choix, plein d’espoir alors ?    
« Au cœur du monde / Nous sommes des pèlerins solitaires / Abandonnés à nos ombres »
L’impuissance, aussi, quand le vent porte jusqu’à l’exilé les rumeurs du désordre. La Perle est dévorée, de dedans, de dehors : mais que peut faire pour son île le lointain nostalgique contre de si obstinés et réguliers adversaires ?
« Entre les paupières et nos voix
La nuit martèle nos corps
Comme le bruit de l’asphalte
Je sens les frontières sous ma peau
Comme un silex »
Alors quoi ? Se laisser entraîner vers le large par le puissant et dangereux courant de la mélancolie ? Accepter son sort, rejoindre les abysses au rappel de ses blessures ? « Je n’ai point retrouvé / Tes souvenirs d’enfance / Autour des nuits crucifiées / Comme c’est triste la mer / Dans tes yeux », lance le poète à son double. Ce serait oublier la femme aimée, l’alter-ego sensuelle et ses promesses de nouveaux horizons intérieurs.
« J’ouvre le temps
Et même si les fleurs
Ne sont que des leurres à tes cheveux
Tu regarderas l’horizon
Et les nuages s’en vont vers ma terre
Et si le temps s’achève
Le rire des enfants sortira en toi
En glorifiant le monde
Car je suis tes mains
Tel un mendiant dans l’air pur »
Le poète s’éloigne des réminiscences cannibales et se laisse embarquer par la passion brûlante. « Je t’ai offert les nuées / Car ici ton corps / Est mon premier voyage »
Mais comment se connaître sans se dévoiler ? Comment se raconter sans conter l’île aimée ?
« Pour ma lampe dans tes cheveux / Présage de milles folies / Mes mains remontent la conque / De tes hanches / Pour un désir d’aimer » La mer revient, sensuelle maintenant. Coquillages enchanteurs. 

 © Wilky Douze * FotoKonbit
© Wilky Douze * FotoKonbit

« Je ne parviendrai pas à t’écrire / Le silence de mes mains / La terre / L’enclos de tes voix irréelles / Je ne parviendrai pas à te dire / Tour ce que le monde a connu / Qu’importe la nuit / Qu’importe à nos souvenirs »

Le poète amoureux, s’il ne décrochera pas la lune cette fois encore, de se soumettre tout de même à sa puissance cachée, à ses marées charriant mille parts de lui éparpillées. Et Watson Charles désormais de l’entendre et de le partager, ce mystérieux chant des marées.

Un recueil qui ne nous parle pas seulement d’Haïti et de l’exil mais nous interroge aussi tout en douceur et mots pesés sur notre part de liberté, sur notre unicité. Sur notre fragile unité. 

« Je viens d’un pays 

Où l’ici est ailleurs

Où chaque homme porte en soi

La mémoire d’une île » 

– – ‘Le chant des marées’, Watson Charles. Éditions Unicité – – 

{Watson Charles sortira au début de l’été Le goût des ombres‘ (nouvelles), aux ed. PhB}

* * FotoKonbit a pour but d’aider les jeunes photographes haïtiens à mettre leur travail en valeur. N’hésitez pas à visiter leur site  

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Article également publié sur Médiapart

Catherine Mavrikakis : mémoire à vif et plume au clair

l’auteure Catherine Mavrikakis © Sandra Lachance

     Catherine Mavrikakis, écrivaine-universitaire vivant au Québec, en est à son septième roman et c’est tout à l’honneur de la maison d’édition Sabine Wespieser que de proposer son œuvre puissante et stimulante au plus grand nombre ici, dans l’hexagone. Car il faudrait manquer sévèrement de flair pour passer à côté. La dame Mavrikakis (de mère française et de père grec) n’a pas son pareil pour nous entraîner sur des chemins funèbres aussi inattendus que libérateurs. Dans son dernier roman, ‘L’Annexe‘, elle envoie certes ad patres les fâcheux sans sourciller, déboîte le cou des vieilles dames slaves, n’économise guère le cyanure et joue facilement du Santoku mais elle le fait avec esprit et nous questionne ainsi sans pincettes sur la notion d’identité et de liberté. Le noir lui sied, oui, mais n’est point pour elle symbole de deuil : couleur de la provocation, plutôt. L’auteure avait donné le la, montré son agilité à manier le cynisme apparent et dévoilé son rapport singulier au macabre et à la littérature dans son premier roman, ‘Deuils cannibales et mélancoliques’ (tout un programme), livre choc hanté par Hervé Guibert et le Sida, paru en 2000 au Québec et réédité par Sabine Wespieseren France (dans la foulée de ‘L’Annexe’). L’occasion pour les lecteurs qui ne craignent pas les bousculades de découvrir l’univers de cette auteure à la plume…tranchante et dans laquelle la  mémoire d’Anne Frank occupe une place centrale. ‘L’Annexe’ traite du thème de l’enfermement, donc nul doute qu’il devrait – tout comme ‘Deuils cannibales et mélancoliques’, véritable cri de rage contre le scandale qu’est la mort – trouver quelques échos en ces temps pour le moins hors-normes et anxiogènes. Et rassurez-vous, l’idée n’est pas de plomber davantage le moral des troupes feuilletantes : car Catherine Mavrikakis se paie en sus le luxe d’être souvent drôle (ce qui ne gâche rien et en dit long sur sa maîtrise du récit). « La littérature nous rappelle des choses enfouies en nous, ou même qui nous arriveront un jour. Il y a quelque chose de prémonitoire dans l’art en général » [Libération, 15 mars 2020]. Riche programme pour ces deux livres-miroirs publiés conjointement. 

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‘L’Annexe’ : agents lettrés, huis clos fatal

   « La vie et le métier m’ont bien éduquée… J’ai appris à ne jamais me fier aux signes, à ne caresser aucun espoir, à ne jamais lire le monde pour y reconnaître un indice, une marque, un geste en ma faveur. La vie se fiche de moi. Elle n’a rien à me dire. » La psychologie positive et autres théories de développement personnel ne sont pas vraiment la tasse de thé d’Anna. S’inventer une histoire est sa profession, changer de masque sa mission. « Nos vies sont enfermées dans de petites habitudes idiotes qui nous donnent une personnalité. Ces habitudes ridicules construisent une charpente sur laquelle s’appuient nos faibles raisons de vivre. Comme agente à la solde de l’Agathos, j’avais tenté de gommer ces manies pour m’en donner d’autres de façon arbitraire, aléatoire, mais je n’avais réussi qu’à m’inventer un autre moi aussi insignifiant que celui qu’avaient créé mon histoire ou encore la génétique. » Son appétence pour le chocolat est connue; elle déteste pourtant le cacao. Elle fume, sans avoir jamais trouvé aucun plaisir dans les volutes de sorcière. De sa vie à elle il ne reste rien, si ce n’est son obsession étrange pour Anne Frank et son journal. La froide espionne exécute ses cibles comme elle efface ses traces dans ce monde insensé : sans remords. 

'Ob-scène' © Erwann Tirilly
‘Ob-scène’ © Erwann Tirilly

Mais que vient donc faire Anne Frank, figure incarnée de la Shoah, visage innocent symbole de la barbarie nazie dans un roman d’espionnage ? Le lecteur lève un sourcil inquiet : le parallèle entre l’Annexe, dernière cache de la jeune fille à Amsterdam avant d’être déportée en 1944 (et de mourir du typhus au camp de Bergen-Belsen) et la planque d’agents secrets mis sur la touche (vite baptisée l’Annexe aussi) fait craindre le dérapage de mauvais goût, la comparaison obscène. Mais le lecteur qui découvre Mavrikakis va vite réaliser que le stylo de l’auteure est fermement tenu en main et qu’elle sait exactement vers quels embranchements inattendus elle souhaite l’orienter, le lecteur. Le récit commence aux abords du Prinsengracht. Une longue file s’étire comme chaque jour dans la rue devant le musée. Les touristes pénètrent par groupes de dix dans le minuscule logement, ils se « réinvent(ent) en fugitifs juifs entassés dans un placard. Et puis ils recommen(cent) à se perdre en insignifiances dans toutes les langues. » Une femme s’attarde. Anna, c’est donc son nom, se fiche des regards agressifs lancés à celle qui ne respecte pas le tempo imposé par l’audioguide. Que trouve donc une agente secrète rationnelle, cynique et sans attache dans ce lieu mémoriel ? Son amour enfoui pour la littérature et ce qu’elle représente qui affleure, dernier vestige (ultime vertige) ? En tout cas le vrai-faux roman d’espionnage commence dans cet abri empli de fantômes (et de touristes inopportuns). L’espionne se fait filer à la sortie par un agent ennemi et doit être exfiltrée manu militari par son organisation qui la met au vert dans une maison (l’Annexe) dédiée à l’oubli. Temporaire, définitif ? Elle l’ignore, tout comme elle ne connaît pas la localisation du bâtiment. Mais une maladresse ne tarde pas à lui mettre la puce à l’oreille : elle se trouve désormais probablement à Montréal, lieu de vie de ses défunts et aimés grands-parents. Le stoïcisme et l’assurance de la tueuse vacillent. Les souvenirs de l’enfance, si durement emprisonnés depuis vingt ans, remontent le courant; inexorablement. Première brèche. Celestino, hôte (geôlier ?) « brésilien » de l’Annexe, borgne, gay, trop urbain pour être honnête se charge vite d’accélérer le processus de déstabilisation.

'Transfigurations' © Erwann Tirilly
‘Transfigurations’ © Erwann Tirilly


« Mais tu es folle, Bella, de me recevoir comme cela, me lança légèrement l’homme, en donnant l’impression de ne pas être perturbé par mon arme pointée vers lui. Je t’ai apporté de quoi te sustenter, poursuivit-il. C’est ton premier jour chez nous, à l’Hôtel Budapest. Pardon, le Grand Hôtel Budapest… Bienvenue chez toi. Il faut fêter les arrivées de nos hôtes… Tu as vu le film, non ? Tu sais, le film de Wes Anderson… C’est extraordinairement drôle. Rien à voir, si tu comprends ce que je veux dire, avec le Motel Bates. Oui, le motel d’Alfred Hitchcock… J’espère que tu ne te sentiras pas comme ça ici… Je n’ai pas pu venir t’accueillir hier soir. J’en suis désolé, ma chérie ! Je ne le referai plus. Mais avec tout ce à quoi j’ai à penser… Les arrivées et les départs… Je n’arrête pas ! Vous êtes six à avoir débarqué cette nuit. Tu n’as rien entendu, hein ? Je t’ai donné la meilleure chambre, celle du fond… Et puis tu devais dormir comme un bébé, toi ? Tu venais de loin, non ? Tu n’as pas besoin de répondre. D’ailleurs, je te conseille, ma petite, de ne pas dévoiler quoi que ce soit de ton passé. Invente… Tu es dans un film ou dans un roman, après tout… Ça ressemblera en fait plutôt à Grand Hôtel ici. Ce genre de lieu nous conduit à des intrigues, qu’on le veuille ou non. Greta Garbo et Joan Crawford, elles y sont splendides… Et Lionel Barrymore ! Maravilloso ! Une merveille. Tu te vois plus en Joan ou en Greta, toi ?… J’ai du mal à t’imaginer tout habillée, mais, au coup d’œil, tu es plutôt du genre de la Divine. I want to be alone. C’est sa réplique dans Grand Hôtel… Elle dit ces mots avec une morgue… I want to be alone… Brillante… Je t’apporterai le film, tu pourras apprécier par toi-même. Mais tu me rappelles Garbo avant qu’elle se mette à parler… Tu fais dans le muet, toi, et tu continues à me regarder avec tes grands yeux de carpe… »

Pour ses entrées, l’homme a du métier. Et la langue serpentine ne s’agite jamais sans raison. Kipling et Kaa ne sont pas loin, bien sûr. Quant à la loi de la jungle… Le ton est donné, le pas de deux peut commencer. Faux-semblants, doubles-jeux, fléchettes au curare et érudition vénéneuse : le plat est fin mais il faudra l’honorer jusqu’à la dernière bouchée. Fatale, forcément fatale. Pendant que le lecteur se régale, la narratrice fléchit. Elle est certes capable de loger sans barguigner deux balles dans le crâne de ses anciens protecteurs mais, résister aux attaques spirituelles du lettré et obséquieux Celestino, elle n’y parvient pas. 

'Trauma' © Erwann Tirilly
‘Trauma’ © Erwann Tirilly

Un duel hypnotisant fait de références littéraires pointues, d’interprétations subtiles des plus grandes œuvres qui font le cœur même de ce roman magistralement mené. Au fur et à mesure que sa passion endormie pour la littérature remonte à la surface, que son goût pour l’introspection renaît (sa chambre à elle… Woolf, es-tu là ?), Anna-la-flingueuse-mécanique

'étude pour une résurrection' © Erwann Tirilly
‘étude pour une résurrection’ © Erwann Tirilly

s’assoupit et l’ennemi patient, rusé…s’avance. Les autres occupants de l’Annexe sont des mouches virevoltant autour de deux tigres déchaînés. Ils se font croquer sans même le comprendre, se transformant – se résumant – en Mersault, en personnages de Tourgueniev, en Morel ou même en Mme de Sévigné. Agatha Christie et ses Dix petits nègres, hélas pour eux, ne tardent pas à entrer en piste et l’Annexe de se vider de plus en plus brutalement. À quel jeu joue-t-on ? L’Enfer c’est les autres, soit, mais quelles sont les règles exactes de la partie ? La bibliothèque géante trônant dans le salon commun pourrait-elle être une piste ? Le chapitre de quel livre le félin Celestino a-t-il choisi de jouer aujourd’hui ? Il peut bien la surnommer Albertine, Anna ne croit pas une seconde à la piste proustienne. Le baiser de la femme araignée, de Manuel Pieg, peut-être, plutôt… Mais n’est-il pas trop tard, déjà ? Anna, Albertine – peu importe son prénom désormais – se laisse glisser, s’abandonne aux griffes meurtrières. « Tu peux raconter d’autres histoires comme celle d’Else. Des histoires fabuleuses. Pour que je m’endorme. Je les aime tant… Tous ces mois, tu m’as aidée à vivre avec tes récits. Ce dont j’avais le plus peur, tu imagines, c’est qu’ils me séparent de toi et me mettent dans une autre Annexe. Pour toujours… Tu te rends compte ? Je ne craignais même plus la mort grâce à toi, à toi et à la littérature. » Mais ce chat, là, dans le couloir : pourquoi s’appelle-t-il Moortje ? Comme l’animal abandonné de la jeune Anne


L’Annexe’, vous l’aurez compris, est un roman à entrées multiples, un ouvrage formidablement maîtrisé, vrai cri d’amour à la littérature, porté par une écriture assurée qui ne laisse pas le lecteur se perdre mais au contraire lui tend une main complice pour mieux l’entraîner, toujours plus loin. Un moment de lecture véritablement jouissif et la découverte d’une écrivaine puissante qui rend ici de manière décalée un hommage touchant, intelligent, à la demoiselle allemande assassinée, aux traces profondes que son journal a laissées dans l’esprit de ses lecteurs. Pour toujours et à jamais, dans un petit coin de leur tête que certains, allez savoir, surnomment peut-être bien en secret…l’Annexe. 

– – ‘L’Annexe’, Catherine Mavrikakis, ed. Sabine Wespieser – –

– – ‘Deuils cannibales et mélancoliques’, Catherine Mavrikakis, ed. Sabine Wespieser.   Auto-fiction. Cri de rage, hurlement littéraire contre le trop-plein de morts dans l’esprit de la narratrice, des morts la plupart frappés par le Sida et qu’elle nomme tous Hervé. Livre choc à sa sortie au Québec en 2000, il a révélé Catherine Mavrikakis au grand public. Dérangeant, sans filtre, au bord de la démence et complètement tripal. – – 

* voir également ‘Oscar De Profundis, la star de l’Apocalypse. Une dystopie glaçante de Catherine Mavrikakis’ 

[retrouvez les toiles énigmatiques et fascinantes d’Erwann Tirilly sur son site : ici ]

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Article également publié sur Médiapart

‘Mur Méditerranée’, de Louis-Philippe Dalembert. Naufrage collectif

© Josué Azor


« Le maton balaya les visages déformées par les brimades et les privations quotidiennes, avant de figer la lumière sur l’un d’eux, le crispant de terreur. Le hangar résonna d’un « You ! Out ! », accompagné d’un geste impérieux de l’index. La fille désignée s’empressa de ramasser sa prostration et le balluchon avec ses maigres affaires dedans, comme ça lui avait été demandé, de peur d’être relevée à coups de rangées dans les côtes. En temps normal, le geôlier, le même ou un autre, en choisissait trois ou quatre qu’il ramènerait une poignée d’heures plus tard, quelquefois au bout de la journée, les propulsant tels des sacs de merde au milieu des autres recroquevillées par terre. La plupart trouvaient refuge dans un coin de la pièce, murées dans leur douleur ou blotties dans les bras de qui avait encore un peu de compassion à partager. »

Les viols routiniers et les séances de ratonnades dans cet entrepôt libyen sont décrits par Louis-Philippe Dalembert de manière factuelle, sans affect apparent (laissant le lecteur trop sensible, myope volontaire, sur le flanc), comme faisant partie d’un quotidien inéluctable. Quotidien inéluctable de ceux qui ont perdu toute maîtrise de leur existence et n’ont plus d’autre choix que celui d’endurer l’arbitraire. Résister à la sauvagerie des trafiquants aux mains desquels ils se sont résignés à confier peaux, destins, économies et espérances de la même façon qu’ils devront bientôt le faire face aux colères d’une mer sans pitié. Tenir (peu importe les plaies, les souillures), forts de leurs histoires personnelles, en méprisant intérieurement ces vautours avides, jaloux de leur nouvelle et minable puissance, celle-là même offerte par l’extension planétaire du chaos. Tenir en songeant au but ultime du voyage : la forteresse Europe; la barricadée pleine de promesses (le croient-ils). 

 © Séphora Monteau *FotoKonbit
© Séphora Monteau *FotoKonbit

Mur Méditerranée de l’écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert (paru aux éditions Sabine Wespieser en 2019) se saisit de la crise migratoire et rend visages, histoires et complexité à ces combattants à l’instinct de vie littéralement extra-ordinaire que l’on nomme migrants ou réfugiés (non sans un brin d’inquiétude bien souvent dans la voix, de ce côté-ci du mur). Il déroule l’existence de ses héroïnes ChochanaSemhar et Dima du départ de leur village natal jusqu’au pont ensanglanté de ce rafiot croulant sous les passagers (dont une centaine d’enfants), il éloigne le lecteur occidental des chiffres aseptisés auxquels, consciemment ou non, il a fini par s’habituer. Noyés mensuels et rescapés comptabilisés par tranches de cent, balancés à la va-vite en entrefilet; sondages paresseux ‘pour ou contre’ à destination et usage immédiat des petits politiciens sans envergure ni avenir; pourcentage savant (mais concrètement inutile) de la surpopulation dans les camps de la désormais célèbre italienne Lampedusa et de la non moins fameuse grecque Lesbos, lancé dans tel ou tel débat de sachants à l’air détaché. Les chiffres s’empilent, s’accumulent, s’entassent et l’Européen finit par oublier les existences, par définition uniques, qui se cachent derrière.

« Le couple raya également la France de la liste des potentielles terres d’asile. D’après des amis installés en Belgique, si de simples citoyens parmi les plus modestes savaient se montrer d’une grande générosité vis-à-vis des étrangers, les politiques, eux, passaient leur temps à se gargariser de mots : pays des droits de l’Homme par-ci, terre d’accueil par-là… Mais, à la moindre tension sociale, ils jetaient la question de l’immigration en pâture à la vindicte populaire, relayés par des intellectuels frileux, au verbe haut, versés dans l’art de la courtisanerie. Sous prétexte de ne pas créer d’appel d’air, ils restaient plus enclins à accueillir les dictateurs déchus que leurs victimes. Ou, dans le meilleur des cas, des artistes et des intellectuels dont la notoriété servirait à perpétuer le mythe d’une terre d’accueil. »  
Dalembert tire à balles réelles et le lecteur ne peut que le remercier de le secouer, de le sortir de son apathie idéologique, de ses certitudes bien trop confortables pour être honnêtes. Parfois, certes, le corps d’un petit garçon sur une plage fait encore réagir. On pleure deux jours sur les réseaux, on y jette avec sincérité quelques emojis et des #JeSuis, vains. Certains vont même – héros modernes – jusqu’à changer leur photo de profil Facebook. De temps en temps, encore, la découverte d’un marché aux esclaves dans un faubourg de Tripoli réussit à secouer nos tripes endormies. Mais la peur intériorisée de l’envahisseur, l’ignorance volontaire (« c’est trop dur ! » Oui, pour eux, surtout) reprennent vite le dessus. Quant à se rappeler que l’UE, que la France, ont tout de même quelques responsabilités dans le bordel ambiant : faut pas pousser, « c’est trop dur ! » 

 © Josué Azor
© Josué Azor

L’auteur d’Avant que les ombres s’effacent s’appuie, pour mener à bien cette fresque de la migration et de l’exil, pour relier tous ces fils géopolitiques et humains, sur une tragédie réelle. Le 18 juillet 2014, le pétrolier danois Torm Lotte secourt 800 personnes sur un bateau en perdition au large de Malte; un bateau ou plutôt un mouroir flottant. Les matelots danois découvrent des personnes exsangues, épuisées, allongées près de cadavres éventrés qui les laissent imaginer la violence insensée des passeurs lors de cette sinistre odyssée.

L'auteur Louis-Philippe Dalembert © AFP
L’auteur Louis-Philippe Dalembert © AFP

Louis-Philippe Dalembert, comme il l’expliquait dans une interview à la ‘Page des libraires’, a choisi de donner voix à des femmes pour incarner et mener à bien son indispensable projet : « Il ne fallait pas tomber dans une histoire que tout le monde connaît, une histoire de migrants sans visage. Ce qui était important pour moi, c’était de la raconter à travers trois figures féminines. On a tendance à croire que les migrants sont en partie des hommes. Or, il y a beaucoup de femmes qui tentent cette expérience. »

 Semhar l’Erythréenne, catholique orthodoxe, fuyant la dictature d’Issaias Afeworki (service militaire obligatoire de 20 ans, surveillance permanente de tous les habitants, tortures et disparitions sur simple soupçon), Chochana la Nigériane, juive de la communauté ibo, réfugiée climatique à la recherche d’une nouvelle terre pour ses proches et Dima la Syrienne bourgeoise, musulmane, fuyant les bombes atomisant Alep, prête à tout pour assurer un avenir à ses filles : trois destins, trois femmes aux histoires, aux religions, aux langues et caractères différents mais aux buts communs : la paix, la sécurité. Elles vont se jauger, se soutenir, s’endurcir encore (au-delà de l’imaginable), se sauver mentalement et physiquement au cours de ce récit sans temps mort, oscillant entre les souvenirs du pays, du départ, les chaudes réminiscences de l’enfance, les espoirs secrets d’une vie meilleure chuchotés aux oreilles les unes des autres entre deux sévices pour mieux revenir soudain aux étapes documentées du périple cruel, à la réalité sans cesse plus exigeante.


« Joshua fit the battle of Jericho
Jericho, Jericho
Joshua fit the battle of Jericho
And the walls came tumblin’ down
Hallelujah
Les esprits se réveillèrent soudain, à l’évocation du « bon vieux Josué » et de son armée faisant tomber tels des dominos les épaisses murailles de Jéricho. »


Les allers-retours incessants présent-passé évoquent le battement des flots, ceux de la Méditerranée sur laquelle d’ailleurs elles se retrouveront vite prisonnières : Semhar  et Chochana au fond d’une cale-Tour-de-Babel au bord de la révolte; Dima, ses filles et son mari sur le pont, privilégiés relatifs.

 © Philomène Joseph *FotoKonbit
© Philomène Joseph *FotoKonbit


« Les altercations se poursuivirent encore un bout de temps, sous le déferlement des vagues et des vents qui se livraient, eux aussi, une bataille tout aussi féroce. Le chalutier semblait être l’enjeu de la victoire. C’était à qui serait le premier, des flots ou des vents, à le réduire en charpie et à l’envoyer par le fond. Le premier à hurler sa joie, sa besogne de fossoyeur accomplie, indifférent au sort des victimes. »


La tempête se déchaîne et la peur, la colère montent dans la cale; trop d’humiliations, trop de morts. Les damnés de la Terre, toutes langues et dialectes confondus, malgré leurs antagonismes parfois brutaux se lèvent contre les affameurs : qu’ont-ils, qu’ont-elles à perdre ? Ils leur ont tout pris, jusqu’à leur dignité. Les trafiquants d’êtres humains, les opportunistes aguerris, sauront se défendre pour sûr. Ils maîtrisent la violence, la déshumanisation et maintiendront le mur symbolique, celui de l’autorité (pour eux naturelle), de la hiérarchie (par eux imposée) mais, ils ont fini par oublier qu’aucun homme, aucune femme ne peut endurer sans limite le mépris. Surtout lorsque la peur s’en mêle.

 © Josué Azor
© Josué Azor


Mur Méditerranée’ peut se lire comme un grand récit humaniste qui redonne dignité à ses personnages, et à travers eux à tous les réfugiés, poussant le lecteur à se demander « et si ça avait été moi ? » Mais l’humanisme, en ce moment… Alors il peut aussi être vu comme une analyse sans concession des rapports Nord/Sud; comme une mise en garde adressée aux citoyens qui pensent encore que leur indifférence aux malheurs des peuples à leurs portes, qui se noient sous leurs yeux, sous leurs murs, sans un bruit (20.000 depuis 2014), sont la cible des fumigènes, des avilissements ordonnés, des coups une fois le pied posé sur la « terre promise », victimes des chantages d’un despote qui veut les transformer en monnaie d’échange, que leur indifférence protectrice, aux citoyens barricadés, aux accords signés en leur nom entre l’Union et la Libye pour tenir les gueux à distance tels des poux, aux accords entre l’Union et les dictatures pour que celles-ci « tiennent » leurs fuyards suffira à les protéger des soubresauts fous du monde. L’entraide (réfléchie, organisée, certes) ou la tempête. Alors que le changement climatique n’en est qu’à ses débuts, que l’instabilité politique gagne tous les continents. Sans même avoir besoin d’évoquer les pandémies qui surgissent. Ensemble. Ou bien… le naufrage sera collectif. Les débats (indispensables) sur l’intégration ou l’assimilation ne doivent pas servir de paravent à l’inaction, injustifiable; impardonnable. Car comment l’histoire pourrait-elle bien se finir si nous sommes déjà à sec d’empathie, d’intelligence, de sens des responsabilités, comment pourrait-elle bien se terminer si la vie des autres n’a déjà plus aucun poids à nos yeux, alors que les grandes migrations humaines du siècle ne font que démarrer ?


Un livre puissant, indispensable en ces temps confus, et dont personne ne peut prétendre sortir indemne tant il nous pousse à une réflexion âpre sur…nous-mêmes. 

– ‘Mur Méditerranée’, Louis-Philippe Dalembert, ed. Sabine Wespieser –

Pour aider concrètement, SOS Méditerranée par exemple : ici ou encore l’Auberge des Migrants : ici 

* découvrez le magnifique travail photographique de Josué Azor sur son site 

* * FotoKonbit a pour but d’aider les jeunes photographes haïtiens à mettre leur travail en valeur. N’hésitez pas à visiter leur site  

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Article également publié sur Médiapart

‘Conservez comme vous aimez’, de Martine Roffinella : délire en boîte


« Le Papa-Psy lui répète trois fois par semaine : « N’oubliez pas les cachets, hein Sibylle. À sept heures puis à dix-neuf heures sans faute. Pas de bêtise, n’est-ce pas ? » »

© Frédéric L’Helgoualch

Papa-Psy aurait peut-être dû insister davantage, répéter cinq ou six fois ses recommandations, augmenter d’autorité le nombre de séances hebdomadaires. Car Sibylle prend t-elle ses cachets raisonnablement, est-elle une gentille fille à son Papa-Psy ? Ont-ils cessé de faire effet, ces petits bonbons blancs à gober deux fois par jour sans faute et à heures fixes pour qui veut contenir l’incendie interne ? La psychose a-t-elle déjà vaincu la chimie ? Sibylle les a-t-elle bazardés dans l’évier depuis belle lurette, ses cachetons, plongeant dès les premières lignes le lecteur innocent au cœur d’un délire paranoïaque au dénouement prévisible (dramatique. Forcément dramatique) ? Papa-Psy, d’ailleurs, existe-t-il seulement ? Sibyllea-t-elle jamais posé le pied dans une agence de pub ? Le volcan inquiète mais l’éruption n’a-t-elle pas déjà commencé, la lave bouillonnante n’emporte-t-elle pas déjà sous les yeux passifs du lecteur les ultimes vestiges d’une conscience fonctionnelle ? Un work in progressdestructeur, un jeu de piste tragi-comique nerveux et emporté – plus qu’un thriller – auquel nous convie Martine Roffinellaavec ce ‘Conservez comme vous aimez’ (aux éditions François Bourin). 


« Ainsi commence le passage en revue, l’audit process. D’abord le petit réveil dans la cuisine, au-dessus du frigo. Elle le saisit, le porte à son oreille pour entendre les tic-tac. Elle le repose et attend que les aiguilles bougent. Un risque : que l’une des aiguilles chevauche l’autre et s’y emberlificote malencontreusement. Le temps serait alors bloqué dans un tic ou dans un tac, il voudrait poursuivre sa marche mais se mettrait à buter, à zozoter sans fin dans le silence éternel. Et l’humanité basculerait dans le vide, tête la première. « Plouf! » dit Sibylle en se demandant quel bruit cela ferait pour de vrai, tous ces humains (dont elle) projetés ensemble au plus haut des cieux. Une fois cette vérification assurée, Sibylle se reporte sur un deuxième réveil « de secours », voisin du premier. Celui-là, elle en démonte les piles. Car par le passé (certes un passé lointain : elle aurait dû dire « Car jadis »), elle a failli manquer un rendez-vous chez le dentiste à cause de lui. God fucking damn it les piles étaient perfidement mortes. Or on ne peut (presque) jamais prévoir le décès perfide d’une pile, ça s’arrête là sans battage, le mécanisme s’interrompt sans crier gare, coupure brutale, il n’y a (presque) aucun indice pour prévenir que la batterie va rendre l’âme, (presque) aucun râle prémonitoire (peut-être une légère prise de retard sur la fin pour certains modèles, mais pas tous : c’est pour cela que le « presque » est entre parenthèses). Alors c’est comme pour le radio-réveil électrique, on est obligé de surveiller la moindre défaillance tel le lait sur le feu. Car c’est toujours en plein sommeil, au beau milieu de la nuit, que survient la coupure de courant inopinée, laquelle dérègle en douce tous les chiffres lumineux et brouille l’alarme au point de l’annuler. »

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© Frédéric L’Helgoualch

Ainsi en est-il aussi de l’esprit en veille. Horloges et équilibre mental : même combat ! Mêmes incertitudes. Les troubles obsessionnels compulsifs (TOC) qui pourrissent et constituent désormais le principal de la vie quotidienne de Sibylle formeraient-ils de sombres prophéties ? Porter le nom des devineresses antiques n’est pas sans risque; décrypter leurs oracles pas sans danger.

« Encore une lettre anonyme dans ce style et je vous envoie en Maison (c’est un code pour dire « chez les fous », le « en » faisant la différence). »

Personne ne la croit, Sibylle : ni le commissariat, ni l’Elysée, ni son Papa-Psy! Elle peut bien les leur écrire sur du sopalin (« ça éponge bien, le sopalin ») ou les leur crier à la face : aucun n’accorde de crédit à ses aveux. Le meurtre, les cent une boîtes en plastique dans son congélateur, les cinquante-trois kilos de viande découpés, rangés, étiquetés avec soin et rigueur : « N’oubliez pas les cachets, hein Sibylle. À sept heures puis à dix-neuf heures sans faute. Pas de bêtise, n’est-ce pas ? »

Il appelle toujours à des heures impossibles, il téléphonera ce soir c’est certain. Il faut se tenir prête. Qui ? Mais Sa Sainteté P.Y. bien sûr ! Le roi de la pub qui ne soutient personne mais pressurise tout le monde, le potentat vampire qui suce jusqu’à la moelle les créatifs les plus talentueux pour mieux briller, qui divise pour mieux régner mais qui peut aussi, un temps, les porter au pinacle, les créatifs talentueux (tant qu’il y trouve son compte, bien entendu). 

« Conservez comme vous aimez » : le coup de génie de Sibylle ! La grande époque ! Sa trouvaille lui valut le Grand Prix annuel de la pub, une reconnaissance professionnelle solide (pensait-elle). Quel extraordinaire slogan ! Il boosta les ventes du client, accrut la réputation de l’agence et transforma Sibylle en reine des boîtes en plastique (sans parler de son adoubement par P.Y.) ! Elle s’était toujours sentie différente dans ce milieu symbole de la « disruption », des « premiers de cordée » & co. Old fashion, décalée; trop ‘proustienne’ pour cet univers clinquant, superficiel, envahi par cet horripilant franglais auquel pourtant, bien forcée, elle avait fini par se mettre (jusqu’à en abuser). Et puis…cette Capucine, la Princesse Commercialeintouchable, protégée de Sa Sainteté, est venue mettre son grain de sel. L’intrigante a intrigué, la jungle sociale a eu la peau de Sibylle.

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© Frédéric L’Helgoualch

Il appelle toujours à des heures impossibles, il téléphonera ce soir c’est certain. Il faut se tenir prête. 

Il n’appellera pas, évidemment. Il n’appellera plus jamais. 

Capucine, Princesse Commerciale : cinquante-trois kilos montés sur stilettos. Elle voulait évoluer dans la boîte. Sibyllesourit. Quelle destinée… Sibylle s’est retrouvée écrasée, jetée, estampillée has been-plume sèche en une partie de billard à trois bandes. Capucine, elle, n’aura dorénavant plus d’autre ambition que celle de passer une dernière fois à la poêle. 

« Elle ouvre. D’abord, elle sent nettement les deux globes oculaires râper entre le pouce et l’index. It’s hard to the touch. Puis elle approche son visage du bloc, la froidure libère son haleine par boules vaporeuses qui viennent lui chatouiller les narines. « Kot kot ! » mime-t-elle, telle la poule qui, crête levée, vient de découvrir quelque alléchante mangeaille, some very good food. Deux iris bleus la fixent, entourés d’un cercle de porcelaine où se promènent quelques vaisseaux fins, étrangement nets, comme comme en état de remplir leur fonction. Two blue eyes comme vivants, alive, remarque-t-elle. Sibylle se régale de les observer, un dans chaque main, et de les sentir s’humidifier au gré de sa propre chaleur. It’s nice. Elle pense aux petites billes de glace au melon servies avec un coulis de framboise et un léger nappage de crème anglaise. Some pudding ! »

Les robinets sont-ils bien fermés ? Une inondation est si vite arrivée. Vérifier. Re-vérifier. « Conservez comme vous aimez» : un coup de génie, quel slogan !

« Voici le congélateur, avec son ventre blanc, vaste comme une baleine. »

« N’oubliez pas les cachets, hein Sibylle. À sept heures puis à dix-neuf heures sans faute. Pas de bêtise, n’est-ce pas ? »

Papa-Psy a-t-il jamais parlé franglais ? Capucine vit-elle une histoire d’amour de l’autre côté de l’Atlantique ? Sibylle a-t-elle en réalité acheté ces cent une boîtes en plastique au supermarché du coin ? Sa Sainteté P.Y. est-il l’invention d’un esprit gagné par la confusion ?

« Et il y a chez les gens une dignité; une solitude; même entre mari et femme, un abîme » écrivait Virginia Woolf dans ‘Mrs Dalloway’. Que dire alors de l’abîme, de la solitude, qui surgit parfois entre soi et soi-même ?

 © Frédéric L'Helgoualch
© Frédéric L’Helgoualch

Martine Roffinella avec ce roman baroque (barré) invite directement le lecteur à participer au livre, à (tenter de) s’approcher de l’insaisissable. Aucun lecteur ne lira le même livre, aucune subjectivité ne s’engagera sur le même chemin. Un exercice osé qui fonctionne car porté par la plume – comme d’habitude – vive et froidement colérique de l’auteure. Son personnage principal, Sibylle, n’est nullement sympathique. Elle ne fait aucun effort pour l’être, pour provoquer l’empathie. Le mélange du français et de l’anglais à chaque phrase est à la limite du supportable mais, pourtant, le charme opère, le franglais devient le signe visuel le plus explicite du délire en action, de la nostalgie d’une époque passée (ou inventée); l’écriture spirale hypnotise et emporte le lecteur jusqu’au final…glaçant. Critique d’une société déshumanisée, d’un monde du travail obscène qui broie les non-conformistes ? Description pointilleuse de la démence comme pour mieux conjurer son approche ?

Conservez comme vous aimez’ : autant de pistes sur lesquelles on ne peut qu’encourager les lecteurs curieux et aventureux à s’élancer.  

— ‘Conservez comme vous aimez’, Martine Roffinella, ed. François Bourin —-

* voir également ‘L’Impersonne : Martine Roffinella, l’alcool et les meurtrissures pérennes de l’âme

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Article également publié sur Médiapart

‘Failles’, de Yanick Lahens. Penser Haïti

© Josué Azor

 « Nous l’aimions, malgré sa façon d’être au monde qui nous prenait souvent à revers de nos songes. Nous l’aimions têtue et dévoreuse, rebelle et espiègle. Avec ses commotions d’orage et de feu. Avec sa gouaille au mitan d’un déhanchement de carnaval. Ses secrets invisibles. Ses mystères maîtres des carrefours la nuit. Ses silences hallucinés. Les cuisses lentes de ses femmes, les yeux de faim et d’étincelles de ses enfants, les apparitions phosphorescentes de ses dieux. Pour la douceur-surprise-et-couleur dans les nuages en feu dans sa baie l’après-midi.

  Nous l’aimions malgré sa misère. Malgré la mort qui selon la saison longe les rues à visage découvert. Sans remords. Sans même ciller. Nous l’aimions à cause de son énergie qui déborde, de sa force qui pouvait nous manger, nous avaler. À cause des enfants des écoles en uniforme qui l’enflammaient à midi. À cause de son trop-plein de chairs et d’images. À cause des montagnes qui semblent sans cesse vouloir avancer pour l’engloutir. À cause du toujours trop. À cause de cette façon qu’elle avait de nous tenir et de ne pas nous lâcher. À cause de ses hommes et de ses femmes de foudre. À cause de… À cause de… » 

Premiers mots de ‘Failles’, de Yanick Lahens, paru aux éditions Sabine Wespieser quelques mois seulement après le tremblement de terre dantesque qui ravagea Haïti en 2010. Des mots d’amour, des mots tremblants et choqués à l’adresse de Port-au-Prince, la bouillonnante cité effondrée, la turbulente capitale pulvérisée. Mais dans ce désormais cimetière à ciel ouvert, au milieu des camps de fortune, des familles endeuillées invoquant Jezi, cernés par les blocs de béton écroulés, entassés, d’où proviennent encore parfois, croit-on, de faibles suppliques (non, les victimes sont toutes mortes, aucun survivant ne sera plus dégagé), la neurasthénie serait un piège pour qui s’y laisserait choir. Alors Yanick Lahens, voix majeure de la littérature haïtienne, figure intellectuelle respectée au-delà des frontières caribéennes (Prix Femina 2014, première titulaire de la chaire du Monde Francophone au Collège de France) et sans doute consciente des devoirs implicites conférés par ce statut particulier, se dresse avec cet ouvrage très réactif (après un état d’hébétude inévitable) en rempart contre le fatalisme et la désespérance qui menacent. Poser les maux, les mettre à plat, les nommer clairement. Les détecter pour mieux les panser, les plaies réouvertes alors que déjà (nous sommes en 2010) les ONGs’emparent des commandes et que l’auteure pressent la suite (« Haïti est une terre dont on organise de bonne foi, ou pour de mauvaises raisons, l’état de savane (…) l’aide ne nous sauvera pas. Elle est viciée dans sa logique. Elle finit par pervertir ceux qui donnent et ceux qui reçoivent. D’ailleurs elle part déjà en fumée. ») Le voyage ne sera agréable pour personne mais le travail est nécessaire. Vital. 

 © Josué Azor
© Josué Azor

« Les grands oiseaux de proie, si friands de la mort dont on peut se repaître, ont déployé leurs ailes. La belle nappe blanche des festins est déjà posée au-dessus de la faille. Nous avons perdu la trace de nos rêves et, face aux urgences de fond, nous surfons en surface ou tentons encore de puiser dans des gisements depuis longtemps éteints. »

Lahens ne règle pas de comptes, même si une colère froide affleure au fil du texte : elle remet de l’ordre dans les non-dits, les fait émerger de la terre éventrée, des esprits assoupis, calmement, lucidement; avec une fermeté toutefois bienveillante (trouver le matériau commun pour bâtir robuste). Elle balaie d’une plume agacée les clichés sur la résilience, sur le mythe d’une terre damnée, sur les facilités stylistiques récurrentes tel le « pays des écrivains » et « la poésie du malheur » (qui leur sied finalement pas si mal au teint ? Serait-ce l’idée inavouée ?) et rappelle à chacun ses responsabilités, sans se faire pour autant d’illusions sur l’influence réelle des artistes.

Les aspérités, en sismologie et selon la définition établie, désignent « les rugosités sur une surface de faille qui opposent de la résistance au mouvement ». Yanick Lahens s’attèle dans ce bref mais dense récit à les identifier, ces aspérités structurelles, historiques, culturelles, sociales et politiques qui immobilisent Haïti depuis trop longtemps, produisent épisodiquement des spasmes d’une violence rare et dont le goudougoudou(nom populaire donné au séisme) aura été un cruel révélateur. (Re)lire ‘Failles’ alors qu’une décennie s’est écoulée depuis la catastrophe, que l’instabilité politique perdure, alors que des voix s’élèvent – enfin – en 2020 pour dénoncer l’échec de la reconstruction et le détournement des aides internationales par les bailleurs eux-mêmes s’avère pertinent pour qui s’intéresse à l’histoire complexe d’Haïti mais aussi aux rapports teintés d’hypocrisie entre les pays riches et ceux en voie de développement. Haïti, ce cas d’école. 

« Ce même déni, nous l’affichons face aux grands déficits politiques, économiques et sociaux de notre île. Nous ne sommes pas plus attentifs en effet à ces phénomènes en surface que nous ne l’avons été à ceux qui se déroulaient en profondeur. Nous feignons de les ignorer alors qu’ils constituent des failles mortifères, qu’ils sont des lignes structurelles tout aussi meurtrières que les séismes. Pourtant ces événements en surface qui tissent la trame politique, économique et sociale se déploient, contrairement aux phénomènes souterrains, là, sous nos yeux : exode rural accéléré, paupérisation, dégradation de la production agricole et de l’environnement, chômage endémique (…) Si pour certains c’est un déni pour tenter simplement de vivre, pour d’autres c’est un cynisme qui consiste à ne pas fermer les yeux et à ne pas s’embarrasser d’une âme. Regarder et conserver une part de son âme requiert un héroïsme dont peu sont capables, dont seuls sont capables ceux qui mouillent vraiment leur chemise. Regarder et conserver une partie de son âme requiert un héroïsme dont quelques-uns sont capables quelquefois. Quelques minutes ou quelques secondes. Par jour. Parfois. Et c’est tout.

Pourtant le 12 janvier 2010 a mis en évidence une catastrophe lancinante tout aussi dévastatrice que le tremblement de terre, notre bilan d’Etat-nation. Mais ce bilan est aussi celui des relations entre les pays du Nord et ceux du Sud. Haïti, première république noire, a été isolée par toutes les grandes puissances esclavagistes et/ou colonialistes. Punie pendant de longues décennies et sommée de payer une dette à la France pour avoir osé réaliser l’impensable pour l’époque, la conquête de sa liberté par un peuple nègre. L’expérience haïtienne est une matrice. Elle préfigure dès le début du dix-neuvième siècle la nature et les traits de ce qu’on appellera plus tard les relations Nord-Sud (…) Le 12 janvier a forcé le monde, le temps d’une parenthèse, si brève soit-elle, à sortir de l’amnésie, à être haïtien.

Et après ? »

 © Josué Azor
© Josué Azor

 « La repentance, encore ? », pourrait marmonner un lecteur paresseux de l’Hexagone. À celui-là il faudrait répondre que, oui, l’architecture nantaise est fort agréable mais il a bien fallu trouver l’argent pour construire ces charmantes façades, ce théâtre orgueilleux, ces statues si fières, tellement fières… Il faudrait lui apprendre que les démons actuels d’Haïti proviennent en grande partie d’une dette punitive exigée et jamais annulée par la France, brisant net toute possibilité de développement sérieux; d’une colonisation de soudards qui n’avait pour but que le pillage; l’excuse généralement avancée par les révisionnistes des ‘bénéfices’ supposés de l’avilissement des autres peuples ne tenant même pas ici puisque point d’infrastructures ni de modèles ne furent laissés sur place, si ce ne sont ceux de la plantation (emportés avec une fureur trop longtemps contenue lors de la révolution de 1804). « Aucun système législatif, aucun système éducatif, aucun urbanisme. Il s’agissait pour les colons de venir amasser une fortune rapide dans un repaire de flibuste et de rapine avant de retourner en France. » 

À ce lecteur paresseux, il faudrait dire que la repentance n’est pas le sujet. Mais que la compréhension du monde, celle de notre histoire commune, le sont. Qui aujourd’hui, en nos temps troublés, pour les prétendre optionnelles ? Et que le grand et avide voisin américain tient à bout de bras les pouvoirs essoufflés pour que rien ne change. Car ce lecteur français dérangé, effrayé par ce désagréable sentiment de culpabilité et l’homo politicus haïtien décrit dans un chapitre impitoyable de ‘Failles’ sont bien les deux faces d’une même pièce; d’une même appétence dramatique pour l’amnésie. 

« Haïti étant un pays où la terre glisse sous les pieds, entendez par là un pays imprévisible, certains homo politicus s’arrangent pour être détenteurs soit d’un autre passeport soit d’une résidence dans un pays où la terre ne glisse pas sous les pieds (Etats-Unis ou Canada). Souvent ils y installent femmes et enfants. À ce prototype est venu s’ajouter celui du candidat ayant trempé dans des affaires illicites, et qui doit trouver une immunité qui le mette à l’abri, même provisoirement, des poursuites d’Interpol ou de la DEA, organisme chargé de lutter contre le trafic de stupéfiants. 

 Mais, dans un pays de Créoles et de Bossales, on ne saurait minimiser le besoin éperdu de reconnaissance et le poids anachronique de la couleur. Le terrain politique est quasiment occupé par des Créoles noirs ou aspirant à ce statut, la politique constituant à leurs yeux un des seuls espaces d’affirmation de soi. D’où cet investissement émotionnel énorme pour occuper les coulisses du pouvoir ou ses cénacles enchantés. Investissement qui atteint son apogée en bouffées délirantes durant les périodes électorales. Et si cet aspirant créole ou ce Créole est né en dehors de Port-au-Prince, il s’agira de surcroît pour lui de venir à la capitale pour jouir d’une autorité ou mieux s’y faire valoir en déclenchant la sirène dans les embouteillages, en prenant les sens interdits dans un 4×4 flambant neuf, suivi par un véhicule débordant de gardes du corps. Toutes choses qui feront de lui l’étoile filante de sa ville ou de sa commune d’origine. Cette soif tenace d’affirmation et de visibilité, il la prolongera en fréquentant à Port-au-Prince les cercles d’étrangers, la frange des Créoles mulâtres du pouvoir économique, avec l’espoir secret d’assouvir son fantasme et de se donner du relief social en courtisant une femme à la peau claire ou, mieux, une mûlatresse. Certains sont prêts à se damner pour ces exposants de statut (…) Au milieu de tant de tiraillements et de pesanteurs, il reste évidemment bien peu de place pour une quelconque conviction. Ceux qui se battent en toute bonne foi sur cet échiquier (car ils existent) sont hélas trop peu nombreux pour constituer une masse institutionnelle qui compte. La société demeure bloquée. À quand cette reconstruction-là pour une modernisation des institutions politiques ? Et qui la mettra en mouvement ? » 

 © Josué Azor
© Josué Azor

Yanick Lahens maintient ses rituels repas-débats à l’extérieur, devant sa maison toujours debout, repas improvisés « précédé(s) de marinades piquantes à point et qui font toujours l’unanimité (…) Les débats étaient quelquefois véhéments avant le 12 janvier. Ils continuent de l’être sous les deux bâches bleues après le 12 janvier. Les silences de J. sont toujours aussi remarquables. J. pratique un art consommé du silence et de la lenteur. Il en sort souvent pour nous ramener des pépites puisées dans ses méandres secrets. » L’art de la dispute, qui enrichit la réflexion pointue de l’écrivaine en quête de réponses et encourage, à sa façon, la vie à reprendre. Noah, le petit neveu turbulent, traverse parfois une pièce en courant, lumière et espoir. Puis c’est au tour de Guillaume et Nathalie de passer têtes, personnages à part entière. ‘Guillaume et Nathalie, roman alors en ébauche (il paraîtra chez Sabine Wespieser en 2013) et dont l’écriture et la trame seront bouleversées par la catastrophe. 

Failles’ se lit ainsi : le lecteur navigue d’anecdotes sur le quotidien de la romancière après le drame (comment tenir droit ? Comment ne pas chanceler confrontée à tant de morts, d’amputés, de douleurs et d’impuissance ?), sur celui de ses proches (cette épouse qui cherche son mari sous les décombres, espérant encore malgré l’évidence), à des extraits de ‘Guillaume et Nathalie’, l’écriture en mouvement, l’écriture bien sûr : quelle autre arme, quel meilleur remède intime pour résister et raisonner quant tout, alentour, n’est plus que confusion ? ‘Failles’ se lit ainsi : le lecteur s’interroge sur l’origine de la résistance, de la force de la romancière (« la mère protectrice, animale, remonte de très très loin. M’envahit. Me submerge. Je me sens capable de mordre, de gravir des sommets, de rester éveillée des nuits durant pour les miens. Je me dirai, quelques jours plus tard, que c’est dans ce fonds immémorial, primaire, que j’ai puisé pour le personnage de la mère dans ‘La Couleur de l’aube’ »). Puis il s’éloigne de l’intime pour revenir au théorique, découvrir l’importance de la couleur des peaux dans la société haïtienne, l’antagonisme ancestral entre les Créoleset les Bossales (« je ne connais pas de faille historique et sociale plus grande que celle-là en Haïti. C’est elle qui fabrique l’exclusion depuis plus de deux siècles »). Quid du sentiment de citoyenneté en Ayiti ? Cette clé. Comment, s’interroge l’auteure, le construire ? 

Aucune réponse simple; le but de ‘Failles’ est ailleurs. Et les espérances de l’intellectuelle basées sur la jeunesse, qu’elle soutient inconditionnellement.

L'auteure Yanick Lahens © Philippe Matsas
L’auteure Yanick Lahens © Philippe Matsas

« Lire, c’est ouvrir les portes du silence, y pénétrer à pas feutrés, le cœur battant, et miser gros sur l’inconnu. Ce qu’on apprend dans les livres (…), c’est la grammaire du silence. Et cette langue n’a point de fin. Et elle me console. Souvent. »

Lire Yanick Lahens, pourrait-on se permettre d’ajouter, c’est apprendre bien davantage que la grammaire du silence. En notre époque avide de simplifications, de slogans, de hashtags réducteurs, ‘Failles’ serait plutôt une ode à la complexité, à la finesse de l’analyse; à l’intelligence en action. Une source inépuisable d’informations pour comprendre ce qui se joue en Haïti, un appel direct à une refondation de la gouvernance, du mode de fonctionnement des élites nationales. Et la mise en évidence du néo-colonialisme américain qui se cache derrière le paravent humanitaire. Un livre visionnaire, hélas visionnaire. Mais aussi touchant, fier et puissant. Passionnant.

– – ‘Failles’, Yanick Lahens, ed. Sabine Wespieser – – 

* découvrez le magnifique travail photographique de Josué Azor sur son site 

Sur Haïti, voir également : – ‘Makenzy Orcel, fils d’Haïti. La plume dans les plaies. Étude d’une œuvre de feu’ & – ‘Belle Merveille, de James Noël : Haïti, répliques poétiques’

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Article également publié sur Médiapart

‘Belle merveille’, de James Noël: Haïti, répliques poétiques

© Fabrice Celony (FotoKonbit*)

Peu festif anniversaire ce mois pour tous les Haïtiens, habitants de la ‘perle des Antilles’ ou membres de la diaspora. Janvier 2010-janvier 2020. Dix ans se sont écoulés depuis le drame. Depuis la disparition des proches infortunés. Incompréhension des survivants, rage devant la lenteur de la reconstruction et l’inertie d’un pouvoir désorganisé (litote); réminiscences brutales du chaos en action, de la terre en furie. Dix ans aussi depuis l’installation du grand barnum international qui a – oui, bien sûr – aidé et sauvé maintes vies mais également fouetté davantage la corruption endémique, accéléré l’affaiblissement d’un Etat déjà instable, menant à la situation pré-révolutionnaire actuelle. Où sont passées les montagnes de dollars ? Maître Minuit – esprit marcheur de l’île – les enjambe, les montagnes, mais il ne les avale pas. Alors ? Vol au-dessus d’un nid de coucous.

pap pap pap papillon… 
Do ré mi fa sol… 
Les selfies souriants des dames-patronnesses devant les gosses amputés n’auront pas suffi à rebâtir le pays; bloquer l’aéroport pour permettre au jet privé de John Travolta d’atterrir prioritairement (accompagné d’une armada de caméras et même peut-être de fascicules prosélytes en nombre) aux dépends de l’avion d’urgentistes cubains non plus : c’était un peu court, avouez. Le reste du monde a pleuré, a promis beaucoup (les yeux humides), les ONG ont placardé leurs logos partout puis, la zapette a repris ses droits. Le reste du monde a oublié Haïti. Une fois encore.

Sol fa mi ré do… On connaît la musique.
« Selon l’évangile des gens de lettres (ces gens qui lisent le cœur penché afin de parler en italique), la mort d’un homme c’est la mort de tous les hommes. Je ne suis pas calé en maths, mais si la mort d’un seul homme peut rendre si lyriques les amateurs de belles oraisons funèbres, que dire alors de la mort de trois cent mille âmes. »

12 janvier 2010, Haïti. Le séisme que même les loas n’ont pas vu venir atteint la magnitude destructrice de 7,3. Port-au-Prince et ses environs s’écroulent comme des châteaux de cartes, aucune supplique n’a le temps d’atteindre le ciel. Du fond de son canapé, télécommande en main, le reste du monde (celui menacé par le cholestérol) redécouvre l’existence de ce pays pauvre, utilisé comme un pion par les grandes puissances régionales dans leurs batailles stratégiques, fragilisé dès son indépendance par une dette colossale envers son ancien colonisateur (la France) et désormais frappé au cœur par les éléments. Il en était resté, le reste du monde, au vague souvenir cinématographique des tontons macoutes-zombies, aux images folkloriques des cérémonies vaudoues (tambours, transe, masques, coqs zigouillés et tout le toutim) recyclées par Hollywood pour ses séries z. Hollywood a toujours été très fort pour recycler/dévitaliser les cultures étrangères. À la guerre comme à la guerre, même si les armes n’ont jamais été à égalité. « On ne nous a pas appris ça à l’école », s’excuse la belle Italienne. Non, en effet. On s’intéresse assez peu aux conséquences lointaines, dans nos écoles.

pap pap pap…

Belle merveille, paru en 2017 aux éditions Zulma, lui rafraîchit la mémoire, au reste du monde. Il s’agit du premier roman du poète James Noël, ancien pensionnaire de la Villa Médicis, auteur d’une quinzaine de recueils de poésie, jongleur émérite de mots (maux de l’âme, maux insulaires, mots habités) et co-fondateur de la dynamique revue IntranQu’îlités. Après son succès critique dans l’hexagone, la traduction de Belle merveille va d’ailleurs prochainement sortir en Allemagne. 

« « Tu es poussière, souviens-toi. » Abrupte vérité que la sécheresse de la poussière… Est-ce que tu l’intègres finalement, hein papillon ? Des maisons entières s’effondrent en chœur sur nos têtes. Des pans de ciel nous sont tombés dessus. Pluie de sang, corps retranchés, petits fragments d’histoires brutes. Un grand bruit me fait entendre ce que c’est que l’agonie d’une foule vaste. Dans ce magma de sang, moi, j’étais bien mort de mon vivant. Mort de ne pas être pris pour un cadavre. Puis la Belle est venue, c’est merveilleux. Son nom est Amore, elle m’a reconnu entre dix mille, entre quinze mille. Parmi les chiffres, elle a reconnu le visage d’un homme, en ce jour biblique de la résurrection d’un mort au centre-ville. Résurrection partielle en somme, vu que parmi les toutes les carcasses, j’étais le seul engin à être remis en marche. La pluie qui a suivi le grand chaos a fait monter l’odeur intime de la terre dans ma poitrine. 
Pour la première fois, j’étais vivant.
Mon histoire n’a pas d’autres chapitres, papillon, à part la ville grandiloquente, soliloque et disloquée. Mon histoire n’a pas d’importance, j’aurais aimé n’avoir rien à dire sur la décomposition des cadavres et des chiens écrasés. Mais toi papillon, tu enquiquines, tu cherches la petite bête, pourtant c’est toi qui es le vent, tu es Loko, dépositaire de tous les savoirs du monde visible et invisible. » 
Do ré mi fa sol…

 © Roberto Stephenson
© Roberto Stephenson


Belle merveille’. Noël brouille les pistes, le lecteur a cru qu’il évoquait l’Amore. Mais les Haïtiens, qui décrocheraient sans doute le premier prix si un concours international de la résilience existait, ne craignent pas les antiphrases. C’est ainsi qu’ils évoquent les catastrophes. Les postures victimaires, non merci : quand on n’a plus rien, on chérit l’ironie, le sarcasme poétique. Comment faire autrement ? Sinon on arrête là et on se loge une balle, point.

James Noël, dans ce roman solaire (oui, il parvient à planer et à nous faire planer au-dessus de la désolation, du cynisme. La littérature, appelle-t-on cela), traite de trois sujets principaux : la survie. La rencontre sensuelle de deux êtres perdus (dont un, poète intégral, qui s’est même rebaptisé) qui se révélera salvatrice (Amore, Amore, la mort s’éloigne, puisqu’il faut bien vivre). Mais aussi la critique des ONG qui se sont octroyées un pouvoir exorbitant, déstabilisateur, après le tremblement de terre, s’arrangeant entre elles et avec les politiques suspects, avec les millions bon teint quand 45% de la population vit toujours avec seulement 1,25$/jour. Qui a oublié le scandale Oxfam ? Des abus sexuels au sein d’une ONG qui aboutissent à « une enquête interne ». Les bienfaiteurs tout puissants s’envoyaient joyeusement en l’air avec l’argent de la reconstruction : les putes locales ont-elles seulement remercié les bedonnants satisfaits ? Haïti, « République des ONG » ! Un État dans l’État, ce conglomérat d’organismes humanitaires qui est passé de 400 à 10.000 après le séisme (overdose de bonnes consciences, de virginités à refaire, d’opportunités en or à saisir) et qui contrôle dorénavant plus qu’il n’est contrôlé. Pour le respect et le renforcement des institutions, indispensables à toute nation en transition, il faudra repasser… Avant, il était désigné comme « la première République Noire », le pays; le premier libéré de l’esclavage par lui-même. Le peuple haïtien : le peuple briseur de chaînes. Dix ans plus tard, dix ans après le cataclysme et le cirque médiatique mondial, 80% de la population haïtienne demeure exposée aux catastrophes naturelles. Les dons promis, les dons vertigineux, les promesses : bah! Elles n’engagent que ceux…c’est bien connu ! Êtes-vous sénateur-entrepreneur, contrôlez-vous au moins un gang de rue ? Non ? Alors circulez ! Oye ! Nous on agit dans l’urgence, quand les caméras tournent; on n’a jamais dit qu’on attendrait des résultats pérennes avant de voler vers la prochaine catastrophe rentable.

pap pap pap papillon…

Do ré mi fa sol

« Dans cette ville où les amis s’entretuent par franche camaraderie, il y a le système et le système solaire. Faut pas croire que c’est brillant simplement par le fait qu’on parle soleil. Mais non, dans cette ville où les amis s’entretuent par franche camaraderie, faut faire partie du système pour pouvoir dire « l’État c’est moi ». Le grand problème, c’est que le système solaire ne tourne pas, ne se propage pas pour tout le monde. D’un autre côté, il y a le secteur privé qui fait tout en privé, en caste, en famille, en chapelle. Les ONG occupent le reste du marché, avec les plus grands experts qui tournent en satellites en soufflant le chaud et le froid dans un climat dit tempéré, selon la météo. 

La ville est pavée de trous et de bonnes intentions. L’État veut structurer l’aide internationale mais les ONG ne l’entendent pas de cette oreille. » 

Et la Fondation Clinton (ah, la force de l’image : les deux King Kong bienfaiteurs unifiant en mode philanthropique, public, leurs réseaux…), en quête d’une tête d’affiche qui en jette niveau lacrymal, d’en prendre pour son compte. La Terre entière voulait sa face sur la photo.

« Dans quelques années tous ces enculeurs de mouches qui tournent dans les ONG crèveront d’intoxication avec l’argent sale des morts ensevelis dans les fosses communes, mais les orphelins parasismiques résisteront. » 

Sol ré mi…

Retour d’ascenseur, retour des dollars vers les pays donateurs pour des matières premières trouvables pourtant sur l’île à moindre coût (rien ne se perd messieurs-dames !) Constructions de maisons provisoires qui ne seront remplacées par rien, vite pourries mais du moment qu’elles portent les logos adéquats au moment opportun… Clic clac, c’est dans la boîte ! « Angelina est-elle dispo ? C’est pour Vogue ! »

pap pap pap papillon… Où est le reste ? Loko ne se nourrit que de spirituel, alors…? 

Do ré mi fa sol… Air connu. Il devient blasant, faut bien reconnaître. 

‘Belle merveille’. Non, elle n’est pas une antiphrase. Elle est attendue, la nouvelle magique qui remettra tout en ordre. Comment ont-ils fait pour nous faire croire à une simple pirouette stylistique ? La ‘nation des écrivains’ a bon dos. La belle merveille…l’espoir. Sinon rien. 

l'auteur © James Noël
l’auteur © James Noël

Do ré mi fa sol… Une petite cantate du bout des doigts 

« Elle marche dans la ville comme on marche dans un rêve, la démarche d’Amore est une danse sensuelle qui ne sait pas si elle fait sens, qui ne sait pas si elle est danse. Une démarche insensée et dangereuse. Cela ne tient pas seulement à ses hanches culottées ou à la personnalité ferme et sphérique de ses fesses. Pour elle, la vie est cheminement, pas la grand-route, n’empêche qu’elle a appris si longtemps à se mettre en mouvement que son corps s’élance comme une flèche dans le temps, survolant naturelle des kilomètres de hasard. Quittons le cantique pour prendre la prière. Une fois, je marchais avec Amore, on longeait la rue Frangipane, là où elle a son studio avec terrasse couverte de fleurs et de plantes grimpantes. Amore ne trouve pas mieux à faire que prendre ma main, puis elle écarte mes doits pour analyser chaque trait, chaque ligne. « À présent, je sais ce que dit ta main. » Sans attendre ma réaction, Amore me place la main dans sa culotte. Un monde chaud. Bouillant. J’aurais pu en rougir si je n’étais pas un animal des tropiques. Je ne m’attendais pas à bruler ainsi ma vie au cœur de la rue Frangipane quand Amore me place la main dans le vif du sujet. On marchait côte à côte, Amore gardait ma main prisonnière et heureuse dans sa culotte. Je nageais dans le bonheur, en même temps j’étais fort gêné. « C’est la première fois que je te vois embarrassé, mon petit coco », constate Amore tout en suivant son rythme normal sur la route. Moi, je marchais comme un automate, en vrai zombie. Je dis à Amore que je veux toucher la lune juste un instant, mais que je ne souhaite pas nous faire apercevoir par ces passants et ces statues qui cachent leur sexe au moyen d’une feuille de vigne pour ne pas réveiller leur désir, leur priapisme séculaire, millénaire. Je dis à Amore que ces choses-là se passent en général dans une chambre, elle me répond qu’en tant que femme, elle n’a rien d’un sexe faible et que ça l’excite de me rendre efféminé, ça lui donne de l’électricité au corps en se frottant de si près à mon choc culturel. » 

pap pap pap papillon…

Sauts de cabri dans la vieille cité romaine, respiration lointaine loin de l’île endeuillée, libellules qui resurgissent du passé; pas seulement un papillon indifférent par ici mais également des corps vibrants, sensuels, n’en pouvant plus d’être en colère. Refusant de se laisser étouffer par le carcan de la mémoire, de l’hypocrisie, de la mort. 

Une plume inventive, bondissante. Un récit aussi dessillant, sans concession que bouleversant. Un hymne à la vie et, par là même, un formidable hommage du poète à vif aux disparus d’Ayiti, à l’espoir qui, tant bien que mal, envers et contre tout, survit et fait tenir. 

Le narrateur et sa belle de papillonner sur les ruines, blessés mais rayonnants, fuyant folie et désespoir. Tandis que les coucous prennent leurs aises, que le pouvoir vacille, que le vernis s’effrite. 

Do ré mi fa sol… Pas de deux. Le couple lumineux s’enlace, les regards convergent, les peaux ne se séparent plus. Suivant sa petite musique à lui. Et le lecteur en refermant cet ouvrage éblouissant de rêver en secret de les suivre, ces deux étoiles en fusion qui dominent maintenant le médiocre et la peur. Réussir à écrire un roman d’amour si touchant, si subtil, à partir d’une telle catastrophe, à chanter la vie malgré les morts et la rage : chapeau, poète. 

Belle merveille’, de James Noël, éditions Zulma 

[sur le séisme de 2010, voir également ‘Les immortelles’, de Makenzy Orcel

* FotoKonbit a pour but d’aider les jeunes photographes haïtiens à mettre leur travail en valeur. N’hésitez pas à visiter leur site 

** ‘IntranQuîllités’, une revue ambitieuse à découvrir (et soutenir, si on peut) !

Article également publié sur Médiapart

‘La fille du troisième’ : Sappho et Eros sortent les flingues (enquête d’amour)

© Marin PeauDouce

Quoi de neuf du côté de chez Swany(essayez, vous, de ne pas devenir romantique avec un tel prénom. Merci du cadeau) ? Beaucoup de doutes et de changements dans la vie de cette jeune inspectrice parisienne, lesbienne, sensible, ô combien attachante, si facilement emportée par ses multiples passions. Il en faut du souffle, au lecteur, pour suivre les aventures de terrain comme les soliloques tourmentés de l’héroïne de ‘La fille du troisième’, dernier ouvrage de Danièle Saint-Bois paru aux éditions Julliard ! Polar savoureux et prenant qui – paradoxe – ne se lit pas d’une traite tant l’atmosphère instaurée par l’auteure est confortable, bienveillante. Y traîner encore un peu dans cet immeuble aux habitants atypiques, dans ce commissariat-lieu de perdition (follement attirant, bien sûr, de fait). Ne pas avaler trop vite les pages (tant pis pour les tueurs de vieilles dames : qu’ils courent encore quelques chapitres), profiter du rire tonitruant (défensif ?) de Bella, la voisine haïtienne au caractère bien trempé, véritable troisième mère (oui, Swany en a déjà deux), confidente rassurante au lever de coude trop facile; se laisser hypnotiser par les jeux de l’amour au féminin, tour à tour délicats, subtils puis brusquement bestiaux, insatiables, borderlines mais toujours incroyablement sensuels sous la plume experte de Saint-Bois.

 Swany doute de sa capacité et de son réel désir d’être flic. Mais la voici au pied du mur : elle doit résoudre deux meurtres crapuleux particulièrement sordides. A-t-elle encore le choix ? Sa liaison avec sa supérieure (respectable femme mariée et mère responsable pour l’affiche) n’arrange pas l’affaire. Louise la commissaire est une dominatrice qui met ses proies au pas ou les détruit si elles osent lui résister. Soutenue par son collègue Gabriel-Luther (qui découvre éberlué – le naïf – la libido explosive de ses consœurs lesbiennes), la jeune femme se débat entre son devoir, son attirance masochiste pour une sadique manipulatrice qui franchira bientôt la ligne rouge, sans oublier ses mères qui vont enfin se marier, ignorent tout de l’homosexualité de leur fille, la maladie de l’une des mamans ébranlant fondations et certitudes, précipitant décisions irrévocables et révélations familiales.

 « Que voulez-vous que je fasse du monde 

Puisque si tôt il m’en faudra partir.

Le temps d’un peu saluer à la ronde,

De regarder ce qui reste à finir,

Le temps de voir entrer une ou deux femmes 

Et leur jeunesse où nous ne serons pas… »

Urgence. L’urgence absolue. 

De la rue Marcadet au métro Marx Dormoy, un marteau assassin dans le sac à dos, du nid douillet et plein d’amour de Mum (Adèle) et Môm (Delphine), ironiquement installé dans le même bled que celui de « Divine Ludo, la sainte patronne de la Manif pour Tous », des toilettes du commissariat qui abritent les besoins de tendresse vitaux (planqués sous le vernis trop clinquant, bravache, du sexe libre revendiqué) au logis de Bella, dans lequel résonnent parfois tambours haïtiens, prières vaudoues et cris imaginaires de tontons macoutes surgis du passé, Swany s’essouffle dans tous les sens sans guère avancer jusqu’à…l’apparition de la fille du troisième. Et Danièle Saint-Bois de lancer à la face du lecteur de formidables pages sur l’amour immédiat (« on ne lève personne, on tombe amoureuses. Pour un instant ou pour la vie… »), non pas le mièvre, le niais idéalisé des contes, mais celui qui ne nie pas les besoins égoïstes, les projections inconscientes voire les névroses individuelles, hétéro/homo/bi peu importe, celui qui n’a pas besoin de longues présentations, de biographies autorisées en guise de préliminaires mais qui n’en demeure pas moins inexplicable, fragile, intense, magnifique car fragile comme du cristal, mais aussi félin et furieusement érotique. 

Portrait de l'auteure © Danièle Saint-Bois

Portrait de l’auteure © Danièle Saint-Bois

« Épouse-moi.

Je veux tracer avec mes doigts les lignes brisées de ton bassin, m’attarder sur leurs hauteurs pointues pour aspirer à redescendre, glisser sur la pente douce de ton ventre jusqu’à l’entrée de notre histoire commune, et je veux repartir en courant mettre mes doigts dans ta bouche, et les remplacer par ma bouche. Je veux sonder, prélever, combler, je veux que nos sexes s’accolent, se collent et se mélangent, je veux fouiller dans tes cheveux, les emmêler, les respirer, trottiner vers tes acromions en passant par tes clavicules. Je veux la naissance de tes sourires, la plante de tes pieds, la paume de tes mains, je veux les phalanges de tes doigts, la courbe insensée de ton ventre, les anses de tes hanches, tes rotules, tes ongles, tes chevilles, je veux voir le plaisir s’amarrer à ton port et faire vaciller ton regard, je veux te voir mourir et ressusciter. 

Que la fête commence.

Elle me déshabille sans me quitter des yeux. » 

Yaël, la fille du troisième qui fait shabbat, délicate, magnétique Yaël, qui nourrit son chat de croquettes casher (oui, ça existe) et disparaît de longues semaines sans explications : rencontre salvatrice ou nouveau mirage destructeur ? Pendant que le cœur de Swany fond, que son corps et ses sens deviennent fous sous les caresses et les attaques des langues amoureuses, les tueurs rôdent, Louiseprépare sa vengeance et la maladie se rapproche de ses mères. 

Le jour de sortie de ‘La fille du troisième’, le libraire ne parvenait pas à mettre la main dessus. Rayon ‘littérature lesbienne’ ? Non. Alors ‘romans policiers’ ? Chou blanc. Il était classé en ‘littérature généraliste’. Même pas le temps de faire un tour du côté de la littérature érotique.

Ah, les cases… On les aime, ces temps-ci.

Et le lecteur averti d’apprécier pourtant davantage les ouvrages qui mélangent les genres et les publics !

Derrière le polar, Danièle Saint-Boisaborde intelligemment les pulsions et l’importance du sexe, les familles homoparentales et les cicatrices laissées par ce sinistre mouvement apparu lors du débat sur le mariage pour tous. La difficulté de s’assumer, d’arrêter de se cacher (l’auteure a la clairvoyance de ne pas utiliser cet horrible mot, ‘coming-out’, qui sonne encore et toujours, même utilisé dans un sens positif, comme une justification obligatoire et inévitable). Et bien entendu, sans se préoccuper de la sexualité de ses lecteurs (coup de griffe au passage aux essentialistes, communautaristes énervés et autres identitaires qui se multiplient), elle analyse avec beaucoup de poésie les pistes qui permettent de décrire, un peu et avec la modestie adéquate, ce qu’est l’amour. De cerner ? Grands dieux, non ! L’amour ne se laisse jamais cerner et le regard de l’agile funambule Saint-Bois est bien trop aiguisé pour prétendre à telle lourderie, illusoire.

Un livre cocon, plein de finesse, de suspense mais aussi d’humour et qui laisse espérer une suite, voire un personnage récurrent : l’inspecteur Swany, héroïne à fleur de peau et amoureuse impénitente qui se donne pour but de nous rappeler l’essentiel : l’urgence d’aimer.

Le libraire saura désormais où poser ‘La fille du troisième’ : en vitrine, à sa place. 

(Lire également l’entretien de Danièle Saint-Bois avec Martine Roffinella)

‘La fille du troisième’, de Danièle Saint-Bois. Éditions Julliard

– – dans toutes les bonnes librairies, ‘Les Mots à la Bouche’, par exemple, Paris 4 (qui lui accordent leur coup de cœur) ou encore la librairie Violette & co, Paris 11 – – 

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Article également publié sur Médiapart

‘Girl’, d’Edna O’Brien. Les filles perdues de Boko Haram


‘Girl’ est l’histoire d’une fuite, d’une fuite échevelée pour semer la mort, d’une course désespérée pour la survie et même – pauvre folle ! – pour l’espoir insensé d’une résilience dans un pays sans frontières : celui de la peur et du fanatisme religieux.
« Au milieu de toute cette prière, de ces mea culpa et de cette hypocrisie, quelque chose en moi s’est noirci. Je m’en suis approchée. Je l’ai étreinte. ‬
‪J’y suis entrée, dans la noirceur. »‬

Sombre, il l’est définitivement ce dernier roman de la grande écrivaine irlandaise Edna O’Brien. Brillant certes mais cruel, violent, souvent insoutenable. Un lecteur coupé de l’actualité depuis dix ans, inconscient des exactions commises, des monstruosités hybrides assoiffées de sang, des hydres débiles écloses un peu partout entre-temps sur la planète, pourrait prendre ce récit pour un conte morbide halluciné. Mais personne ne sort d’un doux sommeil cotonneux et tout le monde de se souvenir de l’enlèvement des lycéennes de Chibok au Nigéria en avril 2014 par la secte islamiste Boko Haram – qui y sévit encore et toujours. Boko Haram, littéralement ‘l’école laïque est interdite’, ‘Boko’ : ‘alphabet latin’ et par extension ‘éducation occidentale’ et ‘Haram‘ : ‘interdit’, ‘illicite’. Les écoles, cibles privilégiées des dégénérés obscurantistes : les garçons (chrétiens, musulmans, peu importe. La secte considère comme ennemi tout être humain ne lui faisant pas allégeance) sont kidnappés pour être transformés en ‘soldats’ à coups de crosse et de sourates ou en bombes humaines une fois lobotomisés, quand ils ne sont pas égorgés pour terroriser le reste de la population. Quant aux filles… Avril 2014, 276 jeunes filles sont enlevées pour être réduites en esclavage, vendues comme des bêtes reproductrices, asservies, contraintes, mariées de force aux djihadistes ‘méritants’; 276 enfances brisées net, anéanties, écrasées sans hésitation; annihilées. O’Brien s’inspire de cet effroyable épisode et se glisse dans la peau de l’une de ces adolescentes à la vie volée. 
« J’étais une fille autrefois, c’est fini. Je pue. Couverte de croûtes de sang, mon pagne en lambeaux. Mes entrailles, un bourbier. »
Ce sont les premiers mots de ce monologue habité et le lecteur de comprendre qu’il ne sortira pas indemne de cette lecture. L’écrivaine n’a pas de temps à perdre à s’observer jongler brillamment avec les figures de style et les subtiles métaphores : les viols, elle les décrit dès le second chapitre. Cash, brutal. Que pensez-vous ? Les fanatiques de la Secte n’ont pas tourné autour du pot non plus. Leurs captives ont été prises à tour de rôle et devant tous par les porcs en treillis dès leur arrivée au camp, des fillettes même pas pubères pour la plupart. Briser, déshumaniser, humilier et soumettre. Urgence pour eux à démolir. Urgence pour O’Brien à raconter. Certaines deviendront folles, d’autres mourront mais toutes devront comprendre avant qu’elles sont désormais les femelles de Boko Haram. Non plus des femmes, encore moins des enfants, mais bien le cheptel du groupe armé. Aucun besoin de fer rouge pour les marquer, les assassins comme les femmes le savent : le viol est l’arme de destruction massive la plus répandue dans le monde.
« L’excitation montait, les hommes se bousculant et implorant l’honneur de lancer la première pierre. Au signal donné par une crécelle, tous se ruèrent sur le tas de pierres pour la viser. La première pierre l’a frappée, puis a rebondi sur sa nuque, et elle a chancelé dans l’espace confiné où elle était retenue. Elle a essayé d’échapper aux pierres qu’on lui lançait de tous côtés, une partie de son visage ensanglantée, puis lavée par la pluie. Elle tremblait désespérément. Les cailloux arrivaient pêle-mêle, pleuvant monstrueusement sur ce qui avait été le visage le plus légendaire de l’enclave. L’autre côté de sa mâchoire tombait en lambeaux. Quant elle hurla, ses hurlements se transformèrent en cris de victoire de ses bourreaux. »
L’ancienne favorite du chef vient de se faire lapider, enterrée jusqu’au cou, et les filles ont été forcées d’assister au massacre. Avertissement même pas voilé. Scène du nouveau quotidien des anciennes filles de Chibok.

Edna O’Brien © DR

Girl’, un long catalogue d’horreurs ? Non bien entendu mais Edna O’Brien, dont les livres furent brûlés  dans son très conservateur pays d’origine, n’est pas exactement connue pour faire du Barbara Cartland. Donner voix, chair, rendre son humanité à son personnage sali, à Maryam (qui retrouve son nom). Déciller les yeux sans esthétiser l’abominable, sans en rajouter non plus dans le pathos (la réalité se suffisant largement à elle-même). Les yeux de qui ? Peut-être bien les nôtres qui, bombardés des pires nouvelles de la planète, nous habituons progressivement à l’infâme. Des vies, derrière les dépêches AFP. Des rêves écrasés derrière les gros titres du jour.

Maryam s’enfuira dans la jungle une nuit que le camp est bombardé par l’armée officielle. Le fruit de ses entrailles sous le bras : Babby, petite fille à l’avenir incertain (résultat d’une union forcée). De nouveaux combats commencent après le temps de la survie, de la bataille intérieure contre la folie et la désespérance : l’amour maternel (ou son absence), le regard des autres, de sa famille, sur ce qu’elle représente dorénavant. Car elle n’est plus une écolière de Chibok à leurs yeux mais bien ‘une femme du bush’. Une femme de djihadiste.

quelques-unes des 276 lycéennes de Chibok, Nigéria, enlevées par Boko Haram en 2014 © CNN

Bannie, rejetée, ballottée avec sa petite créature sur le dos (« mauvais sang ! Elle deviendra comme eux, elle sera des leurs »), la jeune mère nous tend la main avec pudeur et dignité. Nous devenons Maryam sous la plume d’O’Brien, nous cognons avec elle contre les murs de la terreur qui pervertit le cœur même des proches, contre ceux de la morale traditionnelle qui confond tout et nous mettons à serrer les poings en espérant, enfin, un peu de lumière.

« On n’a pas le pouvoir de changer les choses, a-t-elle dit en posant la lampe sur la petite table de chevet.

– Pourquoi pas ?

– Parce qu’on est des femmes. »

Maryam, après tant d’épreuves, n’entendra pas se laisser limiter ainsi par les frayeurs de sa mère.

Les cauchemars, il faut les faire partir. Vivre ou mourir, il n’y a aucun autre choix.

« Ils demandent grâce comme nous suppliions. Je les entasse dans les marmites et John-John m’aide avec le pilon. On leur fracasse le crâne et leur cervelle suinte en une sorte de sombre bouillie. Leurs barbes flottent à la surface telle une écume putréfiée. L’eau bouillante qui s’élève autour d’eux les réduit au silence. Ils doivent se dévorer eux-mêmes, leurs yeux ont envie de pleurer, sauf qu’ils ne peuvent pas pleurer, ils sont morts. »

Les cauchemars doivent disparaître. Vivre ou mourir, il n’y aura aucun autre choix. 

Ce livre d’Edna O’Brien est un chef-d’œuvre uppercut indispensable. Déjà quelques voix grognent et évoquent l’ « appropriation culturelle » (sic) car la dame irlandaise fait parler une jeune Nigériane. Sottise du temps rongé par les théories identitaires et qui menace la création artistique. Pendant que les querelles picrocholines occupent les petits polémistes habituels, Edna O’Brien tonne puissamment et fait renaître la fierté et l’espoir de Maryam, femme parmi les brutes, dans ce chaos universel qu’est devenu le monde. Rythme fou, souffle propre à celui de la survie : le lecteur est emporté dans une quasi transe débordante d’humanité.

Girl’, un livre majeur de la grande dame irlandaise.

À ce jour, 112 filles de Chibok ne sont toujours pas réapparues. 

– Edna O’Brien vient d’être récompensée par le Prix Femina pour l’ensemble de son oeuvre –

‘Girl’, Edna O’Brien, ed. Sabine Wespieser (traduction par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat)

Article également publié sur Médiapart

‘J’ai dû vous croiser dans Paris’ : les déambulations sensibles de Fanny Saintenoy

L’objet en lui-même fait sursauter : il est de toute petite taille. Broché, dessin apaisant en guise de cape (en période d’aigreur et de tensions XXL, ça dénote), doté d’une mise en page aérée mais pourtant son format est proche du poche, pensé pour se laisser transporter dans les replis de la veste, du jean, pour bondir du sac à main en toute occasion et mieux s’y réfugier (marque-page précieusement glissé) au premier dérangement. Comme s’il aspirait à la discrétion, cette discrétion certes à contre-courant de l’époque mais qui fait du bien désormais, non ? Facile à sortir lors d’un trajet en métro, dans une brasserie en attendant l’ami(e) retardataire (sans pour autant passer pour un poseur de terrasse), au bord du canal St Martin un jour ensoleillé en mode lézard-clopeur ou à l’arrêt du bus 147 qui s’obstine, celui-là, à ne toujours pas pointer son nez en dépit des affirmations des écrans (le 147, légende urbaine ?)
Ingénieuse mise en forme de l’éditeur pour le dernier ouvrage de Fanny Saintenoy au délicieux titre ‘J’ai dû vous croiser dans Paris’ (chez Parole ed.), recueil de vingt-quatre nouvelles, vingt-quatre temps de pause dans la vie survitaminée de ses personnages, de regards tendres, vifs et fins sur le parcours de ces drôles de créatures qui constituent la faune parisienne.

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Emportés par la foule… Au hasard des quartiers et des rues de la capitale chers à l’auteure, de Charonne à La Chapelle, du pont de Grenelle au parc Montsouris en passant par la Porte de Montreuil, patchwork d’atmosphères (comme disait l’autre) additionnées, apparaissent les fils intimes des existences au milieu du vacarme, du mouvement constant, de la toile gigantesque, de la toile de fer. Touches d’altruisme dans une cité que d’aucuns dépeignent déshumanisée, empathie alors que le temps n’idolâtre plus que la rage et les (im)postures et rappel de la diversité mais aussi des ressemblances qui, n’en déplaise à certains, nous unissent : Fanny Saintenoy se fait guide malicieuse et nous embarque dans une visite parfois enchanteresse par la légèreté de sa plume et parfois bouleversante (mince, l’histoire de ce père qui doit apprendre à nager me fait chialer en pleine rue. Non non, merci tout va bien, la poussière, probablement. Saletés de travaux !)

De la discrétion, donc, car il faut l’être pour observer le monde, pour saisir les intentions et les secrets derrière l’attention portée par cet homme cabossé à un petit garçon au « sourire de voyou romantique » dans le wagon. Ce n’est pas tant le morveux qu’il observe que son enfance à lui qui affleure sans prévenir. Au bord de la Seine une vieille dame patiente. Sa sonnerie de portable est un air de tango, elle a un rendez-vous. Mais, ce n’est peut-être pas ici. Un père de famille dîne au restaurant avec des amis et se moque de son ado qui le bombarde de textos, « rentre, rentre papa ! » Les rôles seraient-ils inversés ? Non, nous sommes le 13 novembre 2015 et il se passe quelque chose au Bataclan et sur les terrasses de Paris. Rue des Suisses, une jeune femme enceinte entre seule dans une clinique. Le jour J. Elle est fière, n’a pas voulu être accompagnée. Mais, en franchissant le seuil… Ce jeune homme blond aux traits délicats dans le métro ressemble à Arthur Rimbaud. Il est beau. Il a la vie devant lui. Quelles idées sottes nous avons parfois, n’est-ce pas, en observant les passants ! Heureusement elles demeurent secrètes.

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« Les jours rallongent, le campement s’organise et devient plus élaboré. Une table est posée à côté de la tente et les habits sont accrochés à la grille du parc, un pic par type de vêtements. Je ne l’ai jamais vu sur la pelouse ou dans les allées. Il pourrait profiter des fleurs, s’allonger dans l’herbe mais il reste sur son territoire. Maintenant quand je passe le soir et qu’il est en train de dîner, je m’excuse avec un sourire, on dirait que je traverse la salle de séjour de quelqu’un par inadvertance. »


Un autre SDF s’installera, lui, Hôtel de Ville dans la cellule de Nelson Mandela, reconstituée pour une exposition salle St Jean puis abandonnée sur le trottoir. Ironie est-il là le mot juste ? Honte ou désespérance, plutôt.

« Sur le boulevard, de l’autre côté du tram, passe une délégation de mariage africain. Les gens dépassent des voitures par les fenêtres ou les toits ouvrants. Ils roulent doucement et klaxonnent. Ils sont chics, joyeux, ça brille de partout. C’est un convoi de princesses et de princes. Tout le monde les regarde, sourit, se laisse prendre par cet élan. On aurait presque envie d’applaudir et de suivre. C’est la fête. » À côté, un Sénégalais alcoolisé qui n’est pas invité hurle ‘TRANSHUMANCE !’, telle « une incantation proche de la transe ». Il n’est pas méchant. Juste scandaleusement douloureux.

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‘J’ai dû vous croiser dans Paris’ se referme délicatement une fois sa lecture achevée. Ce recueil de nouvelles réchauffe l’âme et qu’il soit publié dans la nouvelle collection ‘Main de femme’ des éditions Parole ne surprend guère. Car une pudeur se dégage, cette pudeur typiquement féminine qui consiste à se raconter sans se mettre impérativement en avant. L’auteure de ‘Juste avant’ (2011)  parle d’elle en décrivant, en imaginant les autres et le résultat est à la fois troublant, pertinent et furieusement attachant. Cet ouvrage ne s’adresse bien entendu pas aux seuls Parisiens (même si la description en quelques mots de l’ambiance des lieux cités leur paraîtra plus aisément formidablement menée) mais plutôt à toutes celles et tous ceux qui aiment déposer avec délicatesse les masques. 

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Un extrait pour terminer, du côté du Père-Lachaiselieu emblématique et mystérieux de Paris s’il en est. La narratrice est installée sur la tombe de sa mère, cigarette au bec.

« Souvent je voudrais, bêtement cela me ferait plaisir, que quelqu’un me fasse une réflexion désobligeante parce que je suis posée là et que je fume sur une pierre tombale. Cela m’arrangerait de pouvoir cracher une colère de rien que je sais pitoyable. Je voudrais prononcer une fois cette réplique de théâtre : « Je suis chez moi ici, Monsieur, c’est le seul endroit que je possède dans Paris. J’ai acheté pour cinquante ans, je suis chez moi, assise, et je fume si je veux. » Le sentiment d’injustice passe parfois par des caprices d’enfant. Personne ne m’a jamais rien dit, les gens baissent plutôt le regard. C’est raté, ils comprennent que je ne fais pas ma rebelle mais que je couve un chagrin éternel. » Plus loin : « La pierre devient très froide et le vent du Père-Lachaise me susurre de retourner à la ville, aux vivants, aux enfants, au travail. Je descends les marches de l’allée, je jette mon mégot éteint dans la poubelle. Je ne crois à rien depuis toujours et pourtant, sur une branche, à gauche, un oiseau que je n’ai jamais vu, et que je ne sais pas nommer, est là, posé. Il ressemble à une créature de fable, il me fixe, sublime, il n’est pas d’ici. On se regarde longuement, il chante quelques notes aiguës et je lui souris.

Je pars en étant persuadée que l’esprit de ma mère a voulu me retourner la politesse de ma visite, avec ce signe incongru. L’athéisme le plus forcené a parfois ses limites, il est doux de se laisser happer par quelques mystères. L’envoûtement du Père-Lachaise a le pouvoir de bousculer mes plus tenaces convictions. »


Fanny Saintenoy, un œil, une sensibilité à vif, ou comment faire monter l’émotion avec simplicité et maestria. Et qui sait, chanceux : peut-être l’avez-vous déjà croisée dans Paris ? 

J’ai dû vous croiser dans Paris’, de Fanny Saintenoy, aux éditions Parole collection Main de Femme. Nouvelles 

(le portrait de Fanny Saintenoy est de ©Milena Anthony. Les autres photos de ©Frédéric L’Helgoualch)

Portrait de l’auteure Fanny Saintenoy © Miléna Anthony

Article également publié sur Médiapart

Makenzy Orcel, fils d’Haïti : la plume dans les plaies. Etude d’une oeuvre de feu

Makenzy Orcel à Pékin, dans le quartier de Sanlitun Sud, aux abords de la librairie Bookworm © Nicolas Idier

Makenzy Orcel est né en 1983 à Port-au-Prince. Poète, écrivain il a sauté l’étape du ‘jeune auteur prometteur’ pour s’imposer dès la sortie des ‘Immortelles’ en 2010 comme une figure majeure de la littérature francophone. Primé, médaillé, complimenté par ses pairs, encensé par la critique germanopratine : Makenzy Orcel est un écrivain reconnu suivi par un lectorat fidèle et grandissant.
D’aucuns se seraient contentés du statut d’auteur adoubé, prêts à se laisser griser par le name-dropping usuel des happy few, attendrir par les coupettes la-fête-est-folle du Flore. Mais les ouvrages récents du trentenaire ne montrent aucune accalmie dans les tourbillons fiévreux qui l’habitent et guident son travail exigeant. Orcel préfère le solide rhum Barbancourt qui assomme aux petites bulles euphorisantes. Si le succès doit bien posséder quelques vertus apaisantes, pas suffisamment dans son cas pour le faire dévier de son but : créer une œuvre qui marquera et perdurera.


Makenzy Orcel c’est Haïti bien sûr, première République noire indépendante, terre-mère torturée par les cyniques et les éléments naturels sur laquelle il n’a de cesse de mettre la lumière, de crier l’existence à la face d’un monde comme gêné aux entournures, travaillé en secret par sa mauvaise conscience. Derrière la nonchalance de façade de l’homme : la résistance, le combat. Mais Orcel a déjà brisé le cadre qui voulait l’assigner seulement en représentant d’un seul pays, fût-ce l’hypnotisante Haïti. Reprenant le concept d’enracinerrance théorisé par Jean-Claude Charles, le poète-romancier se vit en citoyen du monde et cette approche libère son écriture, lui permet de se concentrer sur l’essentiel, d’approcher l’universel en dépeignant par petites touches très sarrautiennes les soubresauts intimes de ses personnages qu’ils soient haïtiens, nippons ou aveyronnais. 


Makenzy Orcel c’est une langue, évidemment. Exigeante, poétique, sensible et à vif, brutale sans aucun doute. Charles Bukowski et Toni Morrison l’auraient appréciée, cette langue, on peut aimer l’imaginer. Une voix unique que seuls certains (les grands) trouvent et qui rend fascinante l’œuvre en construction de cet écrivain.


Tour d’horizon de ses principaux ouvrages.

Les Immortelles’ : aux dames de la Grand-Rue

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  « Non, je ne veux pas oublier. Oublier, c’est la pire des catastrophes. C’est la première fois de ma vie que je vois si près la blessure, les vulnérabilités du monde avec autant de pathétisme, de vrai. Que je vois tout le monde pleurer à la fois. Tout le monde. Sans exception. » 

La catin de la Grand-Rue, survivante, se souvient. C’est le deal. L’écrivain notera son récit, transcrira sa colère ses peurs et tout le reste avec ses mots à lui, fera un livre de cette vie de funambule surprise par un chaos soudain, dantesque, qui dépasse et sa personne et même l’île d’Hispaniola. Car le tremblement de terre n’a pas emporté que des êtres, détruit que des bâtiments : il a aussi retourné l’âme de tous les Haïtiens qui en ont réchappé, forçant chacun d’entre eux à regarder sans filtre leur existence en face. En contrepartie ? Le corps de la professionnelle; ses caresses expertes. Son nom ? On ne le connaît pas. « En fait, mon nom importe peu. Mon nom c’est la seule intimité qui me reste. Les clients eux s’en foutent pas mal. Ils paient. Je les fais jouir. Et ils s’en vont comme si de rien n’était. C’est tout. » Son nom, seule intimité qui lui reste, on ne le connaîtra pas même quand elle deviendra la narratrice principale de ce premier livre fulgurant de Makenzy Orcel, atteindra l’immortalité une fois les phrases posées. Même lorsque la faconde, les réminiscences et le désespoir nerveux de cette fille (qui n’a plus de joie que l’appellation) tourneront encre nourricière pour la plume de l’écrivain-client, double littéraire d’Orcel.

12 janvier 2010, la terre tremble à Haïti. Sa fureur n’épargne personne et marque au fer rouge la psyché de toute une nation déjà fragilisée par les tempêtes tropicales et le chaos politique (né de la colonisation, des dictatures successives, de la corruption endémique). Le peuple haïtien fier, oui, qui garde tête haute face aux épreuves, certes, mais que faire de la fierté lorsqu’un plafond d’une tonne lui tombe dessus ? 12 janvier 2010, la terre tremble à Haïti telle l’ultime malédiction jetée par une divinité planquée, sadique, obsédée, le dernier coup d’un sort qui n’en finit pas de s’acharner sur un peuple déjà exsangue. Le 12 janvier 2010 à 16h53 heure locale les plaques tectoniques se mettent en branle, la faille d’Enriquillo qui traverse Port-au-Prince rompt : les dés sont jetés, sauve qui peut, le cruel jeu de la vie et de la mort s’accélère en l’espace de 52 répliques destructrices. 

« Cette nuit-là la terre voguait, voltigeait. Dansait. S’abîmait pour s’exhumer d’elle-même. » 

La magnitude du séisme est de 7,3 (l’équivalent d’une bombe H), son épicentre à environ 25km de la capitale Port-au-Prince. 230.000 personnes ont rendez-vous avec la mort et ne se sont pas préparées; 220.000 autres sont sévèrement blessées. Bâtiments officiels comme cabanons pourris s’écroulent subito façon dominos, engloutissant sans distinction les vies parfois à peine entamées de celles et ceux qui sont devenus prisonniers de leurs murs. « Nous n’avons rien mais au moins nous avons un toit. » Bing ! Puissants ministres ou gueux, conducteur malodorant de BMW rouge comme prostituée téléphage trop dilettante : la Faucheuse hilare s’en cogne, frappe à l’aveugle, insatiable, et se revendique ce jour-ci d’humeur égalitaire. 

« Le jour s’effondre / la nuit enveloppe tout / inerte / fissuré / le temps ne s’acharne plus à compter / chaque corps est un puit où s’engouffrent / tous les cris du monde / seule dans le noir absolu de la nuit / une ville agonise »© Reuters

Des villages entiers rasés, des écoles bondées affalées, 3 millions de sinistrés au moins et des répliques de force 6 achevant de détruire ce qui tenait encore debout; finissant de décourager les survivants terrifiés. 
« Électrocutée. Écrabouillée. Désintégrée. Assiégée par une armée d’êtres étranges, maquillés d’un mélange fameux de poussière, de larmes et de sang sortant de partout et de nulle part. La ville ressemblait à un théâtre de revenants. »
Exode, pénurie de vivres, d’eau potable, incurie de l’état, épidémies, insécurité (le pénitencier central touché, la libération de 3000 prisonniers est actée dont beaucoup de caïds du gang de cité Soleil) et bientôt les amputations réalisées à la va-vite, pas forcément nécessaires, par des secouristes étrangers trop pressés (ajoutant à l’effroi) : Haïti devient l’Enfer. Et les rescapés réalisent que ce séisme fera désormais pour toujours partie de leur vie, maintenant qu’il a enlevé proches et certitudes. 

« Jésus, pour plus d’un – les chrétiens surtout -, était à la fois l’auteur de cette chose et le sauveur de tous ceux qui en sont sortis indemnes. Une dame sortie de justesse des décombres agitait les deux bras en l’air et commençait à hurler dans toutes les directions : ‘men Jezi m t ap pale w la’. Voilà le Jésus dont je te parlais. Quand on l’a pour seul et unique sauveur, voilà ce qu’il peut faire. Que mille maisons tombent à ta gauche. Que mille maisons tombent à ta droite. Tu ne seras pas atteint. Alléluia ! En toute fin de compte, il ne manquait que cette chose au palmarès de ce Jésus pour remporter la palme d’or et devenir incontestablement, indubitablement, le mort le plus assassin, le plus ridiculisé de tous les temps. » 

Et la pute de Port-au-Prince de comprendre bientôt qu’elle a perdu le seul être cher dans cette chienne de vie : la petite, sa protégée. Elle lui avait pourtant dit, à la petite ! Elle l’avait prévenue, Shakira (comme la chanteuse qui bouge ses hanches à tout va, oui) ! Les vraies putains de la Grand-Rue ont le trottoir et seulement lui pour territoire, elles ne doivent pas s’enfermer dans les bordels, et encore moins dans les appartements miteux qui procurent un sentiment injustifié (preuve est faite) de sécurité ! Trop tard. Shakira a été « la première à crier. La dernière aussi à trépasser. Après douze jours. Après avoir prié tous les saints. Elle, toute frêle comme je la connais, passer plusieurs jours sous tout ce que les hommes considèrent comme marque de grandeur, d’ascension sociale ! » Douze jours sous les décombres, douze jours à espérer; en vain. Et ce chiffre désormais maudit de revenir en boucle dans le récit, dans la bouche de sa protectrice, dans celle de sa mère bigote, dans celle de Shakira elle-même tant ces douze jours-là de panique sous les gravats demeurent inimaginables. A-t-elle songé, Shakira la beauté la plus convoitée de la Grand-Rue, à Jacques Stephen Alexis, son écrivain préféré dont elle dévorait les livres (« va te faire foutre, Jacques Stephen Alexis ! ») ? À son enfant secret, « abandonné (quelque part) dans l’immense marécage qu’est le monde » ? À sa daronne détestée qui se perdra bientôt, lancée à sa recherche (est-on obligé de les aimer, ses parents) ?
© Frédéric L’Helgoualch

Makenzy Orcel, avec ‘Les Immortelles’, premier roman court mais intense, à la langue crue mais élégante, hommage inoubliable aux prostituées ensevelies de Port-au-Prince, donnait un coup de pied dans la porte du salon littéraire et imposait d’emblée son style à la fois poétique, charnel et à vif. Point d’ode à la liberté ou à la résilience, ici. Non, ce serait trop facile. Chacun fera comme il peut, avec ce qu’il a. De quoi demain sera fait ? Cela… Les happy ends sont laissés aux doux rêveurs. La vie, elle ne les ménage jamais les doux rêveurs, les gentilles rêveuses (encore moins lorsqu’elles sont des putes). Alors Orcel remue plutôt la boue du quotidien (« je connais par cœur tous les recoins de ce désert de béton. Tous les visages. Tous les caprices de la clientèle. La ville est un triste tableau où les bêtes et les humains mangent et font leurs besoins dans le même plat. Font la paire »), plonge les yeux vers les âmes éruptives, la plume dans les blessures intimes. Le sexe, les pulsions de vie à travers les corps libérés, face à l’hypocrisie des moralistes; Haïti l’effrayante, Haïti l’attirante; la mort qui frappe tel un crotale, imprévisibilité permanente et résistance, instinct de survie au milieu de la crasse, pour ne pas dire de la merde. L’enfance, aussi, malgré tout (ou surtout ?), qui affleure forcément. Souvenirs de l’innocence perdue. Réminiscences brièvement tendres, réconfortantes puis : follement douloureuses. Secousses. Répliques incontrôlables. Et toujours l’écriture. L’écriture qui sauve; un peu. Les mots qui transforment les filles de la Grand-Rue, invisibles le jour lumineuses la nuit, en ‘Immortelles’, pour toujours et à jamais. Car les personnages des romans, eux, ne disparaissent point sous les décombres. Ils survivent sur le papier imprimé, dans la mémoire des lecteurs touchés.


« Les mots mon amour sont des tanières de sang et de cris. Je raconte pour toi, ma petite. Je te raconte et t’appelle de mon exil intérieur. De mon île la plus secrète, la plus lointaine. Les mots mon amour sont muets. Les gestes aussi pour te nommer. Tous les mots de mon corps ne sauraient suffire pour dire la douleur de la terre. »

Les filles des trottoirs, à Port-au-Prince, se font désormais paraît-il appeler ‘les Immortelles’. L’écrivain pouvait-il rêver, à son tour, d’un plus bel hommage ? 

Un roman cash, dur, envoûtant à découvrir ou redécouvrir. 

– ‘Les Immortelles’, Makenzy Orcel  [édité chez Mémoire d’Encrier en 2010 – réédité chez Zulma éditions en 2012  – réédité chez Points en 2014] 

     ‘Les Latrines’ : de la poésie résistante aux effluves de la misère 

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    Effluves de la pauvreté. Ivresse des profondeurs. Les majuscules de convention ont sauté (Orcel et les conventions…); chaque chapitre, sans titre ni numéro, est une longue phrase unique entrecoupée de virgules-alliées (la suffocation du lecteur n’étant pas un but en soi); les mots mordent, torturés, affluent à la vitesse des idées, s’enlaçant furieux, s’entrechoquant tels les souvenirs qui remontent – vipères folles, belliqueuses, sensuelles – et les soliloques intérieurs des personnages d’être ainsi saisis sur le vif, attrapés en pleine montée puis balancés à la face du lecteur, déchargés plutôt. 

« il pleuvait des hallebardes ce vendredi de mai quand on avait baisé dans les latrines, repaire de tout ce qui n’est plus de la priorité humaine, qui se vide de son utilité, de son rayonnement »

Une séance d’onanisme dans les latrines de ce bidonville de Port-au-Prince et le second roman de Makenzy Orcel d’afficher d’emblée la couleur. Se soulager, se vider enfin. De tout ce que le corps peut produire, sons, matières et pensées trop pesantes. Ainsi cette mère-baobab, séant posé, qui raconte tous les jours à voix haute ses cauchemars à Madam Victò, génie des latrines (« on dit qu’elle aurait le pouvoir d’empêcher ce qu’on a vu la nuit en rêve d’influencer la réalité, de le changer en faveur du rêveur »). Expulser les trop-pleins explosifs et savoir en rire, oh oui!, savoir en rire ! Car les occasions ne sont pas nombreuses, ici. Ici dans les bas-fonds de la cité.

« quartier en patchwork, quartier chute, de toutes les déchéances, veine ouverte, en convalescence, enchevêtrement de souffles de corps de corridors de tout, quartier du temps qui s’écroule, du temps suspendu à ces visages nocturnes, balafrés par les larmes, ces cases qui sont debout malgré les bourrasques du temps et l’effritement, la peur, l’incertain » 

© Frédéric L’Helgoualch

Sous la surveillance des radoteurs de la place d’Armes (faiseurs et briseurs de réputations), les habitants de ce quartier abandonné à ses excréments, livré à ses rats-violeurs, à ses nuisibles-pédophiles, destructeurs des corps et assassins des âmes, y survivent. L’espoir ? Il semble privatisé, inatteignable. Ils n’ont pas de noms, ces habitants. Parfois le lecteur s’y perd. Puis les identifie à nouveau, les reconnaît, eux dont l’histoire est déroulée par vagues puissantes, portée haut par les mots pourtant crus de l’écrivain. Oui crus, car l’urgence est là, il ne semble même rester que cette urgence sur cette île damnée; impression d’éruption imminente, charnelle, organique telle une vessie prête à éclater, il n’y a pas le choix pas le temps de se tortiller avec les mots, de flirter avec la préciosité : tout va péter, pour sûr ! Bientôt, oui, tout va péter. Mais quand ?  Le pathos est avalé tel un étron emporté par la puissance du jet, le style poétique, souffle nerveux fou, colère maîtrisée et incensurable de l’auteur face aux injustices répétées ne laisse guère le temps de s’apitoyer. Pour survivre il faut se libérer du trop-plein intérieur qui sinon fera exploser tripes et cervelle. ‘Les Latrines’ ne sont pas pour autant un simple exercice de style. Plutôt le portrait d’un quartier, d’une ville, d’un pays au bord de l’asphyxie. Le lecteur devient cette stripteaseuse la nuit qui s’occupe le jour de torcher la vieille dame (il faut bien payer les factures. Si tu ne payes pas tu deviens moins qu’un chien). Il est sa petite-fille qui n’a pas le temps; Madame, elle ne se salit pas les mains, Madame ne songe qu’aux chiffres. Et au silence. Un chapitre plus loin il se métamorphose, le lecteur, en poète à dread-locks qui n’en est pas vraiment un venu soulager la libido de la riche bourgeoise des hauteurs, chibre noir-objet vite renvoyé à ses latrines puantes. Ils sont une dizaine à dériver ainsi, à esquiver les balles perdues, à se consumer, se croisant parfois mais ne communiquant jamais. Furtivement, si parfois, un temps vite chassé. Ainsi cette scène inattendue et bouleversante entre deux prisonniers (qui n’est pas sans évoquer ‘Le secret de Brokeback Moutain’ d’Ang Lee dans le traitement des non-dits). Comme si l’amour ne pouvait qu’être une chimère aux pieds des latrines et la tristesse la seule valeur certaine. Le séisme de 2010, la dictature Duvalierl’insécurité maîtresse des rues; l’omniprésence des ONG qui n’aide pas un état à se renforcer au contraire, la corruption dudit pouvoir : tout est mis sur la table, décors effarants qui ne voleront pas la lumière pour autant, pas cette fois, pas ici aux personnages, à leurs identités bouleversées. Les cuisses des femmes violemment écartées, les crânes explosés à coups de rafales sous les yeux gourmands des radoteurs de la place d’Armes et Orcel de se saisir des doutes des survivants-guerriers, de les rappeler universels, au-delà du cadre de l’île des Caraïbes. Amour maternel, manque du père absent/défaillant, tentation de la fin mais aussi de saisir tout ce qui fait l’humain : les ventres sont ouverts et la littérature de s’engouffrer; « seul le couteau sait le secret de l’igname » et Orcel de poser les thèmes récurrents de son œuvre. 

© Frédéric L’Helgoualch

Ici un extrait de ce récit habité qui permet de se faire une idée de la puissance évocatrice et poétique* de ces ‘Latrines’ qui débordent.

« je continue à être seule avec moi-même, avec le monde que je me crée où chaque vie est une kyrielle de pirogues en papier jetées à la mer, à me poser les mêmes questions pour avoir les mêmes réponses, arriver à la même conclusion à chaque fois, partir est tout ce qui me reste, je ne sais pas, je ne sais plus, tout ce que je sais moi c’est qu’une maison sans enfant, sans livres est une maison vide, c’est que le chien est humainement l’animal le plus généreux, le plus parfait, c’est que quand le haut patronat se réunit chez Madame, quand elle reçoit ses amis qui ne viennent que rarement lui faire honneur en l’aidant à manger ses saucisses, à bouffer ses fromages et à vider ses bouteilles de vin qui, leur disait-elle, aurait le même âge que, je n’ai pas entendu la suite de la phrase, je ne dois pas être là, faut surtout pas que ces pets prétentieux, ces xénophobes, ces racistes, ces péteux de collègues de travail voient qu’elle a donné à sa grand-mère une négresse pour chienne, faut s’esquiver dans son coin, dans le noir, tu vois ce que je veux dire, ici les gens sont supérieurs parce qu’ils sont riches, ne fréquentent, ne mangent pas les mêmes choses sur les mêmes tables dans les mêmes restaurants que des gens comme moi, les gens comme moi ils n’ont qu’à se barrer, se charger de leur croix tout seuls, moi la mienne consiste à amener aux toilettes la grand-mère de Madame et la torcher après, aussi lui donner à manger, faire la lecture, chanter des stupides chansons à l’eau de rose pour qu’elle s’endorme à poings fermés, chanter même si j’en ai pas envie, c’est le boulot, sans ça je ne pourrai pas payer les factures, et les factures non payées ça veut carrément dire qu’on est dans la merde, dans tout ce qui est mauvais, je dois m’assurer qu’elle fait caca trois fois par jour, les gens quand ils deviennent vieux ils vont souvent aux toilettes, je ne me rappelle plus où j’ai lu ça, ou si c’est Madame qui me l’a dit, en un mot être à même de faire croire à cette carcasse humaine qu’elle avait encore du temps devant elle à vivre, qu’il n’y avait pas mieux dans une autre vie que ce qu’elle était en train de vivre là maintenant, et qu’elle avait intérêt à s’y accrocher, en profiter au maximum, oui Madame, c’est très clair Madame, même trop clair, espèce de pute, comment oses-tu me demander ça, de quel droit, trouves-tu que tu me paies assez pour me demander ce que tu veux ou quoi, c’est quoi ce bordel, cette tendance qui porte une personne à croire qu’elle a le droit de prendre une autre pour la plus conne du monde parce qu’elle est devenue vieille et ne peut pas s’occuper d’elle-même toute seule, oui Madame, c’est très clair Madame, même trop clair, salope, as-tu oublié que cette femme t’a bercée, dorlotée, aimée, changé de couches, veillé sur ton sommeil et tout, quand tes parents étaient en voyage ou je ne sais quoi, comme si tu étais sortie de son propre ventre, oui elle m’a tout raconté, sans elle tu ne serais sans doute pas devenue celle que tu es aujourd’hui, cette petite prétentieuse qui se croit au-dessus de tout, excuse-moi, je ne suis pas en train de te faire la leçon, s’il fallait quelqu’un pour lui faire sentir qu’elle compte aujourd’hui, ça devait être toi, personne d’autre, c’est très clair Madame, comment arriver à enfoncer ça dans la tête de quelqu’un, en plus une vieille femme de quatre-vingt-dix ans qui a tant vu et tant vécu, qui aurait pu m’asseoir sur ses genoux et m’enseigner bien des choses de la vie, combien de fois pense-t-elle à se faire euthanasier ou je ne sais quoi, comme bien d’autres l’ont déjà fait dans les familles de certains de tes collègues de travail, elle ne l’a pas fait en dépit de son grand affaiblissement et sa fatigue, c’est clair Madame, ta grand-mère est la femme la plus courageuse que j’aie jamais connue. »

« il pleuvait des hallebardes ce vendredi de mai »
Les hallebardes, ces armes pensées pour percer  les armures.  

– ‘Les Latrines’ – Makenzy Orcel – ed. Mémoire d’Encrier (2011)

*un écrivain à Haïti ne pouvant qu’être poète, pour se familiariser avec la poésie haïtienne, vivier créatif en ébullition, acte de résistance lumineux et en complément de l’œuvre de Makenzy Orcel : voir aussi la pertinente ‘Anthologie de la poésie haïtienne contemporaine’ sous la direction de James Noël (ed. Points) 

     ‘L’Ombre Animale’: regard d’outre-tombe sur Haïti l’infernale

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      Dans ‘Les Latrines’, Makenzy Orcel donnait à ses lecteurs accès direct aux pensées sans filtre de ses personnages-guerriers embourbés dans un quotidien sans espoir, captifs écorchés d’Haïti, l’île infernale. Belle et fascinante Haïti oui, mais comme peuvent l’être les fleurs des plantes les plus carnivores. L’écrivain poursuit avec ‘L’Ombre Animale’ sa quête hypnotisante des ressorts intimes, sa recherche de la description parfaite des pulsions insensées qui font tenir debout certains au milieu d’évènements dantesques tandis que d’autres se consument d’un coup, sans préavis, dès la première étincelle (ou le premier coup de machette), toujours sur cette terre-mère sur laquelle il a vu le jour, cette terre-mère maltraitée par l’Histoire et qui en réaction n’en finit plus de dévorer sa propre progéniture.  


« quel maintenant
ne scintille que par
le vide velouté de la mort

le temps passe
avec ses loups
ses faux fous rires
ses camions chargés vers les villes 
je suis sa puanteur qui n’a pas droit aux larmes
aux obsèques 
et toutes ces choses dont les morts 
se foutent pas mal

je ne suis pas morte
je vais à ma rencontre »

Toi est morte. Toi porte le même prénom que sa mère, le même prénom que sa grand-mère, le même prénom que la mère de sa grand-mère, femmes interchangeables au fil des générations que les hommes achètent violent dressent engrossent battent quittent, assassinent parfois. Toi la rebelle est morte et sera la narratrice de ‘L’Ombre Animale’, livrant ses confidences de cadavre, entraînant le lecteur dans un long poème macabre mais flamboyant pourtant, posant son regard désormais détaché et enfin lucide sur son pays, cette île des possibles kidnappés. 
Toi se souvient de son village d’avant les loups (hommes de main des militaires, des néo-duvaliéristes ? Ultra-libéraux étrangers ? Les uns supportant de toute manière les autres), des travaux des champs, de l’église et de son curé viandard ne croyant guère en ce qu’il racontait (plus occupé à sélectionner les jeunes vierges – ah, le culte marial ! – qu’à faire disparaître la pratique du vaudou comme exigé par sa hiérarchie conquérante). De l’odeur d’oignon frit de la mort aussi elle s’en rappelle, Toi, la mort cette rôdeuse familière qui frappait déjà quand et qui bon lui semblait, les génies en devenir de préférence. Nostalgie de l’enfance ? Non, Toi n’a pas eu d’enfance. « du moins je ne me souviens pas de grand-chose, autour de moi tout était silencieux et féroce, des jours qui s’écoulaient, s’écroulaient au même rythme, sans l’affection des parents, sans jouets, sans amis, je n’ai jamais su céder aux rituels de la camaraderie, en un mot j’ai grandi comme une bête en cage, quelquefois Toi me racontait des histoires d’invisibles, de forces surnaturelles, elle disait aussi qu’il fallait être bénie des dieux pour mourir vieille » De son amour inconcevable pour son frère Orcel elle ne cache rien (Toi est un corps inerte, une ombre animale : qui pour juger de ses pensées incestueuses désormais ?), Orcel ce jeune homme trop sensible réfugié dans la contemplation de la mer. Ni de ses rapports avec son rustre père Makenzy, tyran domestique aux mains baladeuses : le haïssait-elle vraiment ? L’accoutumance et l’affection, à force, se confondent (toxique mais courant chevauchement). Quant à Toi, sa mère : elle « n’avait jamais tenté de s’affranchir de la prison conjugale, de la servilité continue et répugnante à laquelle elle était réduite, à croire que les femmes sont vraiment faites pour souffrir, rester malgré tout dans le mariage, sans aucun contrôle sur elle-même, elle s’épuisait à garder la tête hors de l’eau, à échapper à l’ennui, avoir une attache, attendre un événement qui ne se produirait pas et dont elle ignorerait la nature et l’ampleur » La famille éclatera avec l’arrivée des loups, venus pour chasser les paysans de leurs terres, récupérer celles-ci pour y implanter une usine dans laquelle tous les villageois zombifiés viendront trimer jusqu’à la fin de leur misérable existence. 

« devant l’évidence de leur conquête certaine, ces sauvages jubilaient, ils fêtaient leur victoire en baisant du champagne, en buvant des putains, mais l’Inconnu, cet imprudent, n’avait rien de commun avec eux, son imprévoyance allait lui coûter cher, il le savait, de toute façon, n’avait-il pas hurlé dans un de ces moments d’angoisse, ‘putain la boucherie, on va tous mourir’… une peur bleue prit possession de lui, il redoutait même leur rire qui s’arrêtait toujours d’un seul coup, comme un morceau de bois sec qu’on casse en deux, à peine l’un d’entre eux détournait-il son regard vers lui, son ventre se mettait à bouillir, son corps à se désintégrer, tous crocs dehors, il les imaginait en train de le dévorer d’abord, ensuite tout le village, ne restaient sur le sol que des grosses taches de sang avec des petits morceaux de corps par-ci par-là en attendant que l’averse vienne tout nettoyer, que le temps passe et qu’on oublie qu’un carnage avait eu lieu ici même dans cette gaguère une nuit où la lune se cachait derrière les arbres comme pour ne pas faire partie de la bêtise humaine » 

Fuir vers la capitale, se réfugier chez la parentèle installée, la Famille Lointaine, cette tante ou cousine (personne ne se rappelle avec exactitude des liens), chez elle et ses trois cacas-sans-savon tous de pères différents, pute ou indic (un peu des deux), loin des loups mais proche des gueules bientôt fatales d’autres prédateurs assoiffés, jamais repus, dans un de ces bidonvilles colorés de Port-au-Prince (dissimuler la misère à grands coups de pinceaux, ficelle grossière mais les cartes postales des humanitaires demeurent charmantes).

portrait de la mère de l’auteur © Réginald Louissaint

« tout au long du parcours, je t’assure, tu vas tomber sur toutes sortes de choses, la guerre, la famine, la prostitution, les enfants soldats, les chiens les plus déjantés de la planète adossés au mur des deux côtés du passage, les yeux à peine visibles, à moitié aveuglés par leur casquette ou la fumée de leur saloperie, de leur retranchement ils ne sortent que pour foutre la merde, rançonner, tout en étant prêts à foutre le camp dans l’éventualité où l’Inspecteur et ses hommes seraient dans les parages, tu continues comme si de rien n’était, en évitant de croiser leurs regards, ensuite au tournant d’un autre corridor tu vas voir une vendeuse de café au lait avec un mouchoir sale enroulé autour de la tête, toujours le même mouchoir depuis digue d’antan qu’on la connaît, cette grosse pute je me demande pour qui elle se prend » 

L’Ombre Animale’, fenêtre sur Haïti, mosaïque de vies, enchevêtrement d’histoires est probablement le livre le plus féministe de Makenzy Orcel (il est d’ailleurs dédié à sa mère). Les hommes-coqs, immatures à jamais, gamins vieillis et égoïstes dépassant sans forcer les frontières de la monstruosité boivent trahissent tuent et quittent, semblant n’avoir tous comme point d’horizon que les abîmes. De toute façon ceux trop sensibles périssent vite terrassés. Éventrés, littéralement. Tandis que les femmes, femmes-baobabs, souvent résistent, même si pour survivre elles doivent se soumettre ou se donner (ce qui revient au même), abandonner les restes de leurs illusions. Terrible portrait d’Haïti ? Terrible portrait de l’humanité, plutôt. Orcel n’a pas son pareil pour distinguer les loas, les esprits de l’île, les regarder en face et les exposer aux yeux du monde (un monde pas étranger à ce déchaînement des passions, à ce chaos organisé), habiter chacun de ses cent personnages jusqu’à leur abandonner son nom, mais malgré la violence permanente qui irrigue ‘L’Ombre Animale’ (et plus généralement toute son œuvre), lumineux est le mot qui vient à l’esprit lorsqu’on repose l’ouvrage.

Orcel invente une langue, sa langue, mélange de poésie révélant son attachement viscéral à Haïti, de phrases très travaillées mais jamais superflues saisissant les ombres, fleuve de mots charnels, atmosphère onirique envoûtante/effrayante puis soudain de brusques accélérations argotiques, mots épicés de la rue, rythme échevelé qui retranscrit les existences chaotiques de ses héros qui courent pour semer mort ou mémoire.

Un ouvrage majeur dans l’oeuvre de cet auteur qui, décidément, ne se lasse pas de surprendre et de repousser les limites de l’incarnation.  

[‘L’Ombre Animale’ a reçu le Prix Littérature-Monde et le Prix Louis Guilloux en 2016]

– ´L’Ombre Animale’, de Makenzy Orcel – éditions Zulma 2016 – ré-édition en 2018 chez Points ed. 

     ‘Maître-Minuit’ : Haïti, terre damnée. Survivre au Baron Samedi

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Poto est un petit garçon bâti sur des fondations pourries déambulant dans un pays livré à la peur et au chaos. Même sa mère, Marie Élitha Démosthène Laguerre, n’est pas vraiment sa mère. Elle l’a kidnappé à la maternité pour avoir un gosse sous le bras quand elle fait la manche. Il a grandi, alors il reste dans ses parages guettant un éventuel signe d’intérêt, tel un chien errant attendant un os jeté. À défaut de mieux. Tandis qu’elle se détruit à la colle, indifférente à ce bambin devenu inutile, semblant se transformer peu à peu, au fil de sa déchéance, en Lwa (esprit vaudou), Poto tente de tenir debout en s’accrochant comme à la vie à ce sac à dos qu’il ne quitte jamais. Ce sac plein d’espoir qui cache ses précieux dessins. Car Poto a un don. Et un regard. Tout ce que les dictateurs haïssent.

« tandis que je faisais les cent pas dans mes pensées, le maître – un cochon en costume – m’interpella, toi Poto, et puis c’est quoi ce nom débile ? allez, mets-toi debout et dis-nous haut et fort où se trouve notre chère Haïti. dans l’archipel des Antilles, monsieur, répondis-je sans hésiter. toute la classe se mit à rire. le genre de rire qu’on entend encore même après la mort. et le maître, fort déçu, me regarda avec mépris, comme si j’étais une punaise qu’il fallait écraser tout de suite avant qu’elle n’empeste la race. d’un brusque geste du bras, il pointa l’index vers la sortie. en douze ans de carrière, il n’avait jamais vu un élève aussi bête. un autre à qui il avait posé la même question répondit : notre chère Haïti se trouve dans la main bienveillante du Roi Papa-à-vie. toute la classe a applaudi. » 

© Frédéric L’Helgoualch

Haïti, île francophone des Caraïbes peuplée d’anciens esclaves africains, ancienne colonie française et première République noire indépendante de l’histoire (jamais vraiment démocratique). L’un des pays les plus pauvres au monde, considéré par les Etats-Unis comme leur arrière-cour, proximité de Cuba la rouge oblige. Les mulâtres (descendants des affranchis), minorité possédante. Les autres, les Noirs, survivants du quotidien qui n’émeuvent guère un monde qui préfère zieuter ailleurs (sauf catastrophes naturelles, l’occasion de se racheter une conscience). Le terrain était propice à l’apparition de dictateurs mafieux prêts à opposer les membres d’une société déjà divisée, soutenus en sous-main par la première puissance mondiale (certains chefs des tontons macoutes et autres Léopards travaillant aussi pour une C.I.A bien…intrusive). Ah cette fameuse Realpolitik… Elle en aura piétiné des principes et des vies !

Papa-à-vie‘. Jamais, dans le somptueux roman de Makenzy Orcel, ‘Maître-Minuit aux éditions Zulma, le nom des tyrans n’est énoncé, si ce n’est sous leurs surnoms inspirant à tous à la fois fausse proximité et véritable terreur. Comme si les livres d’histoire n’apportaient déjà que trop de postérité à ces psychopathes déchus avides de pouvoir, du sang et des richesses de leur peuple. Peuple d’anonymes exsangues, abattus pour un sourire ou un regard dans la rue; zombifiés par la drogue et la faim, mutilés devant leur famille, torturés dans les geôles infâmes du régime, asservis dans l’indifférence coupable des grandes nations occidentales, elles, pourtant toujours promptes à agiter les Droits de l’Homme quand leurs intérêts marchands ou géopolitiques sont en jeu; quand l’impérieux besoin de se refaire une virginité publique se fait sentir. Chacun pourtant de reconnaître les sinistres Papa Doc (François Duvalier, président-à-vie de 1964 à 1971) puis Baby Doc, son héritier (Jean-Claude Duvalier, président-à-vie de 1971 à 1986) qui pillèrent Haïti, instaurèrent un culte de la personnalité en utilisant avec science les codes du Vaudou (pour terroriser la population majoritairement analphabète, Duvalier père allant jusqu’à se vêtir sur le modèle du Lwa Baron Samedi, esprit de la mort et de la résurrection) et annihilèrent toute opposition via leurs tontons macoutes, terribles miliciens para-militaires tuant, pillant et violant en toute impunité. Duvalier fils ira même, pour remplir la cassette de l’Etat – la sienne – jusqu’à vendre les organes des enfants de son peuple (les pauvres, bien entendu, enlevés à même la rue) en s’associant à des mafias internationales. Petite parenthèse ici : si les deux sinistres tyrans ont rejoint les esprits démoniaques, l’ancienne femme de Jean-Claude Duvalier, Michèle Bennett (ex-Duvalier), mène toujours grand train à Paris, protégée de toute poursuite, vivant des millions spoliés aux Haïtiens par de telles méthodes innommables. Tout va bien pour elle, merci. Refermons cet aparté car, décidément, la ‘raison d’état’ n’est pas faite pour le commun des mortels. 

La dictature Duvalier à terre (1986), une grande période d’instabilité s’installe. Les gangs mènent la danse (macabre), protégés par les pouvoirs successifs (et certains chefs desdits gangs en contact – encore ! – avec l’agence américaine. Les doubles, triples, jeux ne cessent jamais); la population, une fois de plus, trinque et enterre ses morts. Une espérance en 1990 : le père Aristide, prêtre défroqué partisan de la théorie de la libération, est élu. Il veut augmenter les salaires, rétablir l’équilibre social. Les Etats-Unis ne le tolèrent pas (business is business) et soutiennent un coup d’état. Instabilité, à nouveau. Le père reviendra au pouvoir mais, il abandonnera ses velléités de justice et finira triste dictateur, adepte des mêmes méthodes de répression que les Doc. Haïti, terre damnée ?  

© Frédéric L’Helgoualch

‘Maître-Minuit’ n’est pas un livre d’histoire au sens propre. Il ne pose ces pans sombres de l’histoire haïtienne qu’en décorum de la vie triste de ses personnages. Mais il l’est plus que tout autre, un livre d’histoire, car il donne noms, visages et trajectoires à ces milliers de victimes anonymes (40.000 exécutions rien que sous l’ère de Papa Doc). Sous la plume talentueuse d’Orcel, la vieille Grann Julienne qui voit au-delà du visible, Georges Baudelaire rendu fou par son passage dans les terribles prisons du régime, désormais prêt à tuer pour faire taire les voix (quel meilleur emploi, dès lors, que tonton macoute ? Les fleurs du Mal sont récoltées); Lamy, honnête mais pleutre commerçant qui tente de passer inaperçu en ne prenant pas parti (il crèvera pourtant assassiné dans d’horribles circonstances. Bien sûr). MOI, caïd trompe-la-mort mégalomane psychopathe qui prendra Poto sous son aile; Madonna –non pas la chanteuse milliardaire mais l’amour d’enfance du dessinateur – qui ne rêve que d’une autre vie, loin des bas instincts humains, impossible. Sous la plume d’Orcel, tous ces personnages de roman prennent vie, crèvent parfois comme des chiens en quelques lignes alors qu’on commençait à s’y attacher. Énergie vitale, folle, d’un peuple bafoué portée par la colère sourde de l’écrivain. Ils représentent les mille et une façons de survivre dans ce pays alors miné par la corruption et la violence, par l’injustice et l’inextinguible soif de sang des Baron Samedi. Les mille et une manières de mourir, sans l’avoir vu venir. Ils incarnent ces anonymes de chair soumis aux pires tortures de l’histoire, dans l’indifférence générale, méconnus ou vite oubliés.

Poto, lui, pour dépasser l’espérance de vie qui se situait alors autour de vingt-cinq ans à Port-au-Prince, jouera au dément. Le fou au sac-à-dos. Avant que, par un sale coup du sort… Et pendant ce temps, l’esprit géant de Maître-Minuit de continuer sa ronde nocturne sur Haïti, enjambant la folie des hommes, indifférent certes mais, toujours là, lancé dans une marche immuable et, sans doute dès lors, rassurante. De quoi, et surtout comment rêver au pays du Baron Samedi ?  

© Frédéric L’Helgoualch

‘Maître-Minuit’ traite d’une période abominable, ne cache aucune des exactions du régime (un collier de testicules au cou d’une cheffe zélée des croquemitaines…). Il s’en dégage pourtant une lumière que l’on peut qualifier de rare. Probablement car Makenzy Orcel s’est attaché à décrire l’humanité, les troubles, les doutes, peurs et espérances (l’espoir ne meurt jamais totalement. C’est notre nature) de chacun de ses personnages. Un roman, disons-le, absolument bouleversant, plein de poésie et d’images, magnifique, qui trouve toute sa place dans la collection des éditions Zulma, téméraire maison qui se propose de nous décrasser le bulbe, en cette sordide période de repli identitaire, avec des auteurs, des couvertures illustrées et des histoires venus de tous horizons (‘Friday et Friday’, exemple parmi d’autres, d’Antonythasan Jesuthasan) qui ne manquent jamais d’interroger notre vision du monde. Avouez qu’en ce moment, ce n’est pas du luxe. 

Maître-Minuit’ de Makenzy Orcel : un roman d’apprentissage envoûtant à ne pas manquer. 

    – ‘Maître-Minuit’, de Makenzy Orcel, aux éditions Zulma (2018)

     ‘Une boîte de nuit à Calcutta’, de Makenzy Orcel & Nicolas Idier : frères de plume

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« Pour ma part, je préfère celui qui plonge le nez de son lecteur dans la plaie à celui qui se donne pour mission de l’éduquer, ou l’amuser. » 

Voilà qui donne le ton.


Deux écrivains : Nicolas Idier (´La musique des pierres’, ‘Shanghai’), auteur érudit, sinologue, cumulant les postes à responsabilité en Chine, en Inde, à Angoulême; Makenzy Orcel (‘Les Immortelles’, ‘Maître-Minuit’), figure majeure de la littérature haïtienne, intense, imprévisible, Colère et Poésie réunies. Deux globe-trotters invétérés, par obligation professionnelle, oui, mais aussi sans doute guidés chacun par le besoin impérieux d’embrasser les soubresauts perpétuels du monde, de les ressentir intimement, les transmuer. Ils se retrouvent – pour une fois statiques au même endroit – dans une discothèque bondée de l’ancienne capitale indienne. Mais la foule électrisée, la musique criarde, l’ambiance festive empêchent ce soir-là l’échange attendu. Qu’à cela ne tienne ! Ce qu’ils ne se sont pas dit cette nuit-ci, ils se l’écriront demain. L’idée d’un livre commun, basé sur la correspondance à venir. Une œuvre épistolaire (par courrier électronique, plus pratique aujourd’hui même si moins poétique, certes, que la lettre papier) qui ne cachera rien de leurs doutes, leurs démons; leurs interrogations sur l’écriture, sur ce qui les pousse à créer, à raconter. La littérature, leurs influences. La folie de l’homme, les injustices subies par les peuples; les bonheurs inattendus de la vie qui permettent de tenir, de se fixer un but quand à force de marcher au bord du gouffre (car on ne joue pas avec les mots impunément), la tentation de se laisser choir (re)surgit. Et puis le sourire des enfants; les leurs ou ceux du bout de la Terre. La force des femmes; les aimées, les mères avec lesquelles on ne s’entend pas ou celles qui vont bientôt partir, les putes, les divas…toutes les autres. Peintures sans niaiserie (ce qui est rare). 

© Frédéric L’Helgoualch

En somme, raconter à travers cette correspondance sans filet tout ce qui les unit, leur vérité, à coups de pinceau irréguliers.


« La plaie, la blessure, est une ouverture, et la littérature permet de traverser la blessure, ses propres blessures. La fiction dit toujours plus que la vérité. » 

Nicolas Idier © DR

Avec sincérité et toujours pudeur, les deux hommes se répondent à distance. Se livrent, se découvrent. Ils se supportent élégamment, lorsque l’un des deux vacille. Tantôt avec un conte (que feriez-vous si vous vous réveilliez avec une petite bouche trop bavarde, un tantinet dominatrice, sur la paume ?), tantôt une confidence. Un texte poétique (« mer en cavale dans mon sang / regards allés vers quoi encore / d’où ne venait qu’un néant / à remplir d’illusions de secours »), un autre plus personnel, sur une cicatrice brûlante, jamais guérie, et parfois même à nouveau franchement purulente. Ainsi Nicolas Idier, sur la mort de son père : « Il y aura eu des blessures inguérissables, de celles qui restent toujours un peu sensibles même si la peau s’est remise dessus et que la vie a passé. Des trahisons aussi, discrètes, malignes, sans grandes conséquences mais qui, accumulées les unes aux autres, ajoutées, empilées, emmêlées au reste, enfouies sous d’autres sourires, d’autres gestes, d’autres paroles finissent par prendre la forme d’une grande montagne d’ordures comme on en trouve en périphérie des grandes villes jusqu’au jour où la montagne tremble et s’effondre. La mort. Quand on meurt, on ne peut plus rien dire. »

Et puis de but en blanc, comme pour éloigner les Loas, des scènes qui font sourire, sur le milieu germanopratin ou sur celui des médias.


« Il y a deux jours j’ai partagé un plateau radio avec un écrivain très connu, prix Goncourt. Chacun devait parler de son nouveau livre. Le journaliste faisait son show ! Une paresse intellectuelle…! Pour l’auteur primé des questions complètement incompréhensibles (si on comprend rien, c’est que c’est intelligent). Pour moi, d’entrée de jeu, comment va Haïti depuis le tremblement de terre ? Je ne sais plus ce que j’ai répondu (mais qu’est-ce qu’on peut répondre à ça), mais je me rappelle que je luttais contre moi-même pour ne pas m’énerver. De toute façon, je n’avais pas grand-chose à dire, j’avais déjà tout mis dans mon livre. N’est-ce pas pour ça qu’on écrit, tuer le silence en nous, ou faire silence autour de nous ? Contre l’oubli ? J’avais envie de quitter ce studio en courant. C’est quoi ce jeu infantile consistant à répondre à un tas de questions dès qu’on publie un truc ? La littérature est un acte manqué, un lapsus. Mais il y en a qui aiment bien, en font une passion : répondre à toutes les questions comme un coupable. Cet auteur par exemple, ça se voyait qu’il maîtrisait l’affaire. C’était à la fois déroutant et drôle de voir comment il arrivait sans peine, par des phrases soutenues et pesées, sans une once d’hésitation et d’incertitude, à parler de son livre, comme s’il avait préparé ce moment toute sa vie, il ne fallait pas que son livre soit plus brillant que lui. »


À son image, Makenzy Orcel y est indifférent. Les inimitiés que pourraient faire naître ses confidences désormais publiées, il s’en contrefiche. Car s’il n’oubliait pas ses futurs lecteurs, il ne pourrait pas écrire. Du moins, écrire sans tricher; écrire vraiment. S’agacer du passage obligé de la promotion (l’auteur se métamorphosant en « une sorte de toupie dans la main d’un enfant perturbé »), révéler ses frayeurs de petit garçon (« mon éditrice ne m’aime pas »), ses insécurités sociales : nul sujet n’est tabou. 

De même pour Nicolas Idier, qui de ses séjours en Chine et en Inde n’a pas retenu que les brillants auteurs :

« Jour après jour, je me sens plus politique, et j’ai une conception de la littérature qui le devient aussi. J’ai vu trop de misère ces derniers temps pour ne pas ressentir l’insurrection grandir en moi, comme si une petite armée intérieure (celle de la mauvaise conscience) avait percé le front et pilonné les tranchées de mon cœur (les tranchées de la bonne conscience). »

Comment pourrait-elle ne pas être politique, désormais, la littérature ? D’une manière ou d’une autre. Ce n’est pas Makenzy Orcel avec son ‘Maître-Minuit’ qui le contredira. 

Makenzy Orcel © DR

‘Une boîte de nuit à Calcutta’ est ainsi : difficilement résumable, rythmé par l’inspiration, les maux, les joies des deux écrivains, les attentions de l’un envers l’autre. Intime, donc, mais empli de réflexions pertinentes, universelles, nées justement de la solidité de leur relation (la parole libérée, la confiance) et de leurs expériences vécues. 

« Les enfants (…) ne sauront bientôt plus ce qu’est un livre, ni la vie privée. Ce sont les deux cibles nouvelles des conquérants actuels : en finir avec le livre (ou le réduire à des produits d’hyper-marketing, type ‘Cinquante nuances de Grey’), rendre la vie de tout le monde transparente et accessible possible (…) Le lien entre le livre et la vie privée est la construction d’une mémoire que l’on peut tenir cachée. »


Au fil des chapitres, le lien se solidifie, l’amitié se mue en fraternité, de pensées en anecdotes, de souvenirs en création de nouvelles inspirées. Et, avant que le lecteur ne se sente gêné, ne se demande tout de même si sa présence ne relève pas de l’intrusion, il est déjà trop tard. L’évocation passionnée de Jean-Claude Charles, de son concept de l’enracinerrance, le récit du chauffeur de rickshaw pris d’une passion qui s’ignore encore pour une femme perdue; l’apparition du sphinx Sollers au milieu de tout, au milieu de rien, œil laser et pétillant; une soirée arrosée chez la bouillonnante Pia Petersen avant une digression savante sur un dénommé Kang Youwei; puis cette petite bouche intenable, pleine de coke, s’acharnant sans permission sur la culotte d’une jolie juriste, cet auteur bruyant et noctambule qui emmerde ses voisins du côté de Vincennes ou encore la vision de dévots venus chercher la rédemption de l’âme dans les eaux du Gange : il est trop tard ! Le lecteur est déjà entraîné. Ne lui manque plus qu’une bouteille de Barbancourt à portée de main. 

Il se trouve, lui aussi, installé dans ‘Une boîte de nuit à Calcutta‘. 

 

     – ‘Une boîte de nuit à Calcutta’, de Nicolas Idier & Makenzy Orcel, éditions Robert Laffont (2019)

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  Article également publié sur Médiapart et La Revue des Ressources

‘L’Ombre Animale’ (Makenzy Orcel) : regard d’outre-tombe sur Haïti l’infernale

Dans ‘Les Latrines’, Makenzy Orcel donnait à ses lecteurs accès direct aux pensées sans filtre de ses personnages-guerriers embourbés dans un quotidien sans espoir, captifs écorchés d’Haïti, l’île infernale. Belle et fascinante Haïti oui, mais comme peuvent l’être les fleurs des plantes les plus carnivores. L’écrivain poursuit avec ‘L’Ombre Animale’ sa quête hypnotisante des ressorts intimes, sa recherche de la description parfaite des pulsions insensées qui font tenir debout certains au milieu d’évènements dantesques tandis que d’autres se consument d’un coup, sans préavis, dès la première étincelle (ou le premier coup de machette), toujours sur cette terre-mère sur laquelle il a vu le jour, cette terre-mère maltraitée par l’Histoire et qui en réaction n’en finit plus de dévorer sa propre progéniture.


« quel maintenant
ne scintille que par
le vide velouté de la mort

le temps passe
avec ses loups
ses faux fous rires
ses camions chargés vers les villes 
je suis sa puanteur qui n’a pas droit aux larmes
aux obsèques 
et toutes ces choses dont les morts 
se foutent pas mal

je ne suis pas morte
je vais à ma rencontre »

Toi est morte. Toi porte le même prénom que sa mère, le même prénom que sa grand-mère, le même prénom que la mère de sa grand-mère, femmes interchangeables au fil des générations que les hommes achètent violent dressent engrossent battent quittent, assassinent parfois. Toi la rebelle est morte et sera la narratrice de ‘L’Ombre Animale’, livrant ses confidences de cadavre, entraînant le lecteur dans un long poème macabre mais flamboyant pourtant, posant son regard désormais détaché et enfin lucide sur son pays, cette île des possibles kidnappés. 
Toi se souvient de son village d’avant les loups (hommes de main des militaires, des néo-duvaliéristes ? Ultra-libéraux étrangers ? Les uns supportant de toute manière les autres), des travaux des champs, de l’église et de son curé viandard ne croyant guère en ce qu’il racontait (plus occupé à sélectionner les jeunes vierges – ah, le culte marial ! – qu’à faire disparaître la pratique du vaudou comme exigé par sa hiérarchie conquérante). De l’odeur d’oignon frit de la mort aussi elle s’en rappelle, Toi, la mort cette rôdeuse familière qui frappait déjà quand et qui bon lui semblait, les génies en devenir de préférence. Nostalgie de l’enfance ? Non, Toi n’a pas eu d’enfance. « du moins je ne me souviens pas de grand-chose, autour de moi tout était silencieux et féroce, des jours qui s’écoulaient, s’écroulaient au même rythme, sans l’affection des parents, sans jouets, sans amis, je n’ai jamais su céder aux rituels de la camaraderie, en un mot j’ai grandi comme une bête en cage, quelquefois Toi me racontait des histoires d’invisibles, de forces surnaturelles, elle disait aussi qu’il fallait être bénie des dieux pour mourir vieille » De son amour inconcevable pour son frère Orcel elle ne cache rien (Toi est un corps inerte, une ombre animale : qui pour juger de ses pensées incestueuses désormais ?), Orcel ce jeune homme trop sensible réfugié dans la contemplation de la mer. Ni de ses rapports avec son rustre père Makenzy, tyran domestique aux mains baladeuses : le haïssait-elle vraiment ? L’accoutumance et l’affection, à force, se confondent (toxique mais courant chevauchement). Quant à Toi, sa mère : elle « n’avait jamais tenté de s’affranchir de la prison conjugale, de la servilité continue et répugnante à laquelle elle était réduite, à croire que les femmes sont vraiment faites pour souffrir, rester malgré tout dans le mariage, sans aucun contrôle sur elle-même, elle s’épuisait à garder la tête hors de l’eau, à échapper à l’ennui, avoir une attache, attendre un événement qui ne se produirait pas et dont elle ignorerait la nature et l’ampleur » La famille éclatera avec l’arrivée des loups, venus pour chasser les paysans de leurs terres, récupérer celles-ci pour y implanter une usine dans laquelle tous les villageois zombifiés viendront trimer jusqu’à la fin de leur misérable existence. 

« devant l’évidence de leur conquête certaine, ces sauvages jubilaient, ils fêtaient leur victoire en baisant du champagne, en buvant des putains, mais l’Inconnu, cet imprudent, n’avait rien de commun avec eux, son imprévoyance allait lui coûter cher, il le savait, de toute façon, n’avait-il pas hurlé dans un de ces moments d’angoisse, ‘putain la boucherie, on va tous mourir’… une peur bleue prit possession de lui, il redoutait même leur rire qui s’arrêtait toujours d’un seul coup, comme un morceau de bois sec qu’on casse en deux, à peine l’un d’entre eux détournait-il son regard vers lui, son ventre se mettait à bouillir, son corps à se désintégrer, tous crocs dehors, il les imaginait en train de le dévorer d’abord, ensuite tout le village, ne restaient sur le sol que des grosses taches de sang avec des petits morceaux de corps par-ci par-là en attendant que l’averse vienne tout nettoyer, que le temps passe et qu’on oublie qu’un carnage avait eu lieu ici même dans cette gaguère une nuit où la lune se cachait derrière les arbres comme pour ne pas faire partie de la bêtise humaine » 

Fuir vers la capitale, se réfugier chez la parentèle installée, la Famille Lointaine, cette tante ou cousine (personne ne se rappelle avec exactitude des liens), chez elle et ses trois cacas-sans-savon tous de pères différents, pute ou indic (un peu des deux), loin des loups mais proche des gueules bientôt fatales d’autres prédateurs assoiffés, jamais repus, dans un de ces bidonvilles colorés de Port-au-Prince (dissimuler la misère à grands coups de pinceaux, ficelle grossière mais les cartes postales des humanitaires demeurent charmantes).

portrait de la mère de l’auteur © Réginald Louissaint

« tout au long du parcours, je t’assure, tu vas tomber sur toutes sortes de choses, la guerre, la famine, la prostitution, les enfants soldats, les chiens les plus déjantés de la planète adossés au mur des deux côtés du passage, les yeux à peine visibles, à moitié aveuglés par leur casquette ou la fumée de leur saloperie, de leur retranchement ils ne sortent que pour foutre la merde, rançonner, tout en étant prêts à foutre le camp dans l’éventualité où l’Inspecteur et ses hommes seraient dans les parages, tu continues comme si de rien n’était, en évitant de croiser leurs regards, ensuite au tournant d’un autre corridor tu vas voir une vendeuse de café au lait avec un mouchoir sale enroulé autour de la tête, toujours le même mouchoir depuis digue d’antan qu’on la connaît, cette grosse pute je me demande pour qui elle se prend » 

L’Ombre Animale’, fenêtre sur Haïti, mosaïque de vies, enchevêtrement d’histoires est probablement le livre le plus féministe de Makenzy Orcel (il est d’ailleurs dédié à sa mère). Les hommes-coqs, immatures à jamais, gamins vieillis et égoïstes dépassant sans forcer les frontières de la monstruosité boivent trahissent tuent et quittent, semblant n’avoir tous comme point d’horizon que les abîmes. De toute façon ceux trop sensibles périssent vite terrassés. Éventrés, littéralement. Tandis que les femmes, femmes-baobabs, souvent résistent, même si pour survivre elles doivent se soumettre ou se donner (ce qui revient au même), abandonner les restes de leurs illusions. Terrible portrait d’Haïti ? Terrible portrait de l’humanité, plutôt. Orcel n’a pas son pareil pour distinguer les loas, les esprits de l’île, les regarder en face et les exposer aux yeux du monde (un monde pas étranger à ce déchaînement des passions, à ce chaos organisé), habiter chacun de ses cent personnages jusqu’à leur abandonner son nom, mais malgré la violence permanente qui irrigue ‘L’Ombre Animale’ (et plus généralement toute son œuvre), lumineux est le mot qui vient à l’esprit lorsqu’on repose l’ouvrage.

Orcel invente une langue, sa langue, mélange de poésie révélant son attachement viscéral à Haïti, de phrases très travaillées mais jamais superflues saisissant les ombres, fleuve de mots charnels, atmosphère onirique envoûtante/effrayante puis soudain de brusques accélérations argotiques, mots épicés de la rue, rythme échevelé qui retranscrit les existences chaotiques de ses héros qui courent pour semer mort ou mémoire.

Un ouvrage majeur dans l’oeuvre de cet auteur qui, décidément, ne se lasse pas de surprendre et de repousser les limites de l’incarnation.  

[‘L’Ombre Animale’ a reçu le Prix Littérature-Monde et le Prix Louis Guilloux en 2016]

                — ´L’Ombre Animale’, de Makenzy Orcel – éditions Zulma 2016 – ré-édition en 2018 chez Points ed. — 

*voir également Makenzy Orcel, fils d’Haïti : la plume dans les plaies. Etude d’une oeuvre de feu’

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‘Les Latrines’ : de la poésie résistante de Makenzy Orcel aux effluves de la misère

Effluves de la pauvreté. Ivresse des profondeurs. Les majuscules de convention ont sauté (Orcel et les conventions…); chaque chapitre, sans titre ni numéro, est une longue phrase unique entrecoupée de virgules-alliées (la suffocation du lecteur n’étant pas un but en soi); les mots mordent, torturés, affluent à la vitesse des idées, s’enlaçant furieux, s’entrechoquant tels les souvenirs qui remontent – vipères folles, belliqueuses, sensuelles – et les soliloques intérieurs des personnages d’être ainsi saisis sur le vif, attrapés en pleine montée puis balancés à la face du lecteur, déchargés plutôt.

« il pleuvait des hallebardes ce vendredi de mai quand on avait baisé dans les latrines, repaire de tout ce qui n’est plus de la priorité humaine, qui se vide de son utilité, de son rayonnement »

Une séance d’onanisme dans les latrines de ce bidonville de Port-au-Prince et le second roman de Makenzy Orcel d’afficher d’emblée la couleur. Se soulager, se vider enfin. De tout ce que le corps peut produire, sons, matières et pensées trop pesantes. Ainsi cette mère-baobab, séant posé, qui raconte tous les jours à voix haute ses cauchemars à Madam Victò, génie des latrines (« on dit qu’elle aurait le pouvoir d’empêcher ce qu’on a vu la nuit en rêve d’influencer la réalité, de le changer en faveur du rêveur »). Expulser les trop-pleins explosifs et savoir en rire, oh oui!, savoir en rire ! Car les occasions ne sont pas nombreuses, ici. Ici dans les bas-fonds de la cité.

©Frédéric L’Helgoualch

« quartier en patchwork, quartier chute, de toutes les déchéances, veine ouverte, en convalescence, enchevêtrement de souffles de corps de corridors de tout, quartier du temps qui s’écroule, du temps suspendu à ces visages nocturnes, balafrés par les larmes, ces cases qui sont debout malgré les bourrasques du temps et l’effritement, la peur, l’incertain » 


Sous la surveillance des radoteurs de la place d’Armes (faiseurs et briseurs de réputations), les habitants de ce quartier abandonné à ses excréments, livré à ses rats-violeurs, à ses nuisibles-pédophiles, destructeurs des corps et assassins des âmes, y survivent. L’espoir ? Il semble privatisé, inatteignable. Ils n’ont pas de noms, ces habitants. Parfois le lecteur s’y perd. Puis les identifie à nouveau, les reconnaît, eux dont l’histoire est déroulée par vagues puissantes, portée haut par les mots pourtant crus de l’écrivain. Oui crus, car l’urgence est là, il ne semble même rester que cette urgence sur cette île damnée; impression d’éruption imminente, charnelle, organique telle une vessie prête à éclater, il n’y a pas le choix pas le temps de se tortiller avec les mots, de flirter avec la préciosité : tout va péter, pour sûr ! Bientôt, oui, tout va péter. Mais quand ?  Le pathos est avalé tel un étron emporté par la puissance du jet, le style poétique, souffle nerveux fou, colère maîtrisée et incensurable de l’auteur face aux injustices répétées ne laisse guère le temps de s’apitoyer. Pour survivre il faut se libérer du trop-plein intérieur qui sinon fera exploser tripes et cervelle. ‘Les Latrines’ ne sont pas pour autant un simple exercice de style. Plutôt le portrait d’un quartier, d’une ville, d’un pays au bord de l’asphyxie. Le lecteur devient cette stripteaseuse la nuit qui s’occupe le jour de torcher la vieille dame (il faut bien payer les factures. Si tu ne payes pas tu deviens moins qu’un chien). Il est sa petite-fille qui n’a pas le temps; Madame, elle ne se salit pas les mains, Madame ne songe qu’aux chiffres. Et au silence. Un chapitre plus loin il se métamorphose, le lecteur, en poète à dread-locks qui n’en est pas vraiment un venu soulager la libido de la riche bourgeoise des hauteurs, chibre noir-objet vite renvoyé à ses latrines puantes. Ils sont une dizaine à dériver ainsi, à esquiver les balles perdues, à se consumer, se croisant parfois mais ne communiquant jamais. Furtivement, si parfois, un temps vite chassé. Ainsi cette scène inattendue et bouleversante entre deux prisonniers (qui n’est pas sans évoquer ‘Le secret de Brokeback Moutain’ d’Ang Lee dans le traitement des non-dits). Comme si l’amour ne pouvait qu’être une chimère aux pieds des latrines et la tristesse la seule valeur certaine. Le séisme de 2010, la dictature Duvalierl’insécurité maîtresse des rues; l’omniprésence des ONG qui n’aide pas un état à se renforcer au contraire, la corruption dudit pouvoir : tout est mis sur la table, décors effarants qui ne voleront pas la lumière pour autant, pas cette fois, pas ici aux personnages, à leurs identités bouleversées. Les cuisses des femmes violemment écartées, les crânes explosés à coups de rafales sous les yeux gourmands des radoteurs de la place d’Armes et Orcel de se saisir des doutes des survivants-guerriers, de les rappeler universels, au-delà du cadre de l’île des Caraïbes. Amour maternel, manque du père absent/défaillant, tentation de la fin mais aussi de saisir tout ce qui fait l’humain : les ventres sont ouverts et la littérature de s’engouffrer; « seul le couteau sait le secret de l’igname » et Orcel de poser les thèmes récurrents de son œuvre.

©Frédéric L’Helgoualch

Ici un extrait de ce récit habité qui permet de se faire une idée de la puissance évocatrice et poétique* de ces ‘Latrines’ qui débordent.

« je continue à être seule avec moi-même, avec le monde que je me crée où chaque vie est une kyrielle de pirogues en papier jetées à la mer, à me poser les mêmes questions pour avoir les mêmes réponses, arriver à la même conclusion à chaque fois, partir est tout ce qui me reste, je ne sais pas, je ne sais plus, tout ce que je sais moi c’est qu’une maison sans enfant, sans livres est une maison vide, c’est que le chien est humainement l’animal le plus généreux, le plus parfait, c’est que quand le haut patronat se réunit chez Madame, quand elle reçoit ses amis qui ne viennent que rarement lui faire honneur en l’aidant à manger ses saucisses, à bouffer ses fromages et à vider ses bouteilles de vin qui, leur disait-elle, aurait le même âge que, je n’ai pas entendu la suite de la phrase, je ne dois pas être là, faut surtout pas que ces pets prétentieux, ces xénophobes, ces racistes, ces péteux de collègues de travail voient qu’elle a donné à sa grand-mère une négresse pour chienne, faut s’esquiver dans son coin, dans le noir, tu vois ce que je veux dire, ici les gens sont supérieurs parce qu’ils sont riches, ne fréquentent, ne mangent pas les mêmes choses sur les mêmes tables dans les mêmes restaurants que des gens comme moi, les gens comme moi ils n’ont qu’à se barrer, se charger de leur croix tout seuls, moi la mienne consiste à amener aux toilettes la grand-mère de Madame et la torcher après, aussi lui donner à manger, faire la lecture, chanter des stupides chansons à l’eau de rose pour qu’elle s’endorme à poings fermés, chanter même si j’en ai pas envie, c’est le boulot, sans ça je ne pourrai pas payer les factures, et les factures non payées ça veut carrément dire qu’on est dans la merde, dans tout ce qui est mauvais, je dois m’assurer qu’elle fait caca trois fois par jour, les gens quand ils deviennent vieux ils vont souvent aux toilettes, je ne me rappelle plus où j’ai lu ça, ou si c’est Madame qui me l’a dit, en un mot être à même de faire croire à cette carcasse humaine qu’elle avait encore du temps devant elle à vivre, qu’il n’y avait pas mieux dans une autre vie que ce qu’elle était en train de vivre là maintenant, et qu’elle avait intérêt à s’y accrocher, en profiter au maximum, oui Madame, c’est très clair Madame, même trop clair, espèce de pute, comment oses-tu me demander ça, de quel droit, trouves-tu que tu me paies assez pour me demander ce que tu veux ou quoi, c’est quoi ce bordel, cette tendance qui porte une personne à croire qu’elle a le droit de prendre une autre pour la plus conne du monde parce qu’elle est devenue vieille et ne peut pas s’occuper d’elle-même toute seule, oui Madame, c’est très clair Madame, même trop clair, salope, as-tu oublié que cette femme t’a bercée, dorlotée, aimée, changé de couches, veillé sur ton sommeil et tout, quand tes parents étaient en voyage ou je ne sais quoi, comme si tu étais sortie de son propre ventre, oui elle m’a tout raconté, sans elle tu ne serais sans doute pas devenue celle que tu es aujourd’hui, cette petite prétentieuse qui se croit au-dessus de tout, excuse-moi, je ne suis pas en train de te faire la leçon, s’il fallait quelqu’un pour lui faire sentir qu’elle compte aujourd’hui, ça devait être toi, personne d’autre, c’est très clair Madame, comment arriver à enfoncer ça dans la tête de quelqu’un, en plus une vieille femme de quatre-vingt-dix ans qui a tant vu et tant vécu, qui aurait pu m’asseoir sur ses genoux et m’enseigner bien des choses de la vie, combien de fois pense-t-elle à se faire euthanasier ou je ne sais quoi, comme bien d’autres l’ont déjà fait dans les familles de certains de tes collègues de travail, elle ne l’a pas fait en dépit de son grand affaiblissement et sa fatigue, c’est clair Madame, ta grand-mère est la femme la plus courageuse que j’aie jamais connue. »

« il pleuvait des hallebardes ce vendredi de mai »
Les hallebardes, ces armes pensées pour percer  les armures.  

                        ‘Les Latrines’ – Makenzy Orcel – ed. Mémoire d’Encrier (2011)

*un écrivain à Haïti ne pouvant qu’être poète, pour se familiariser avec la poésie haïtienne, vivier créatif en ébullition, acte de résistance lumineux et en complément de l’œuvre de Makenzy Orcel : voir aussi la pertinente ‘Anthologie de la poésie haïtienne contemporaine’ sous la direction de James Noël (ed. Points) 

*voir également Makenzy Orcel, fils d’Haïti : la plume dans les plaies. Etude d’une oeuvre de feu’

Article également publié sur Médiapart