Brèches

© Frédéric L’Helgoualch

« S’il faut mourir ce n’est pas grave. Mais, souffrir… »

L’interlocuteur se raidit à l’autre bout du fil. Un visage bleui, déformé par l’asphyxie, les convulsions et les râles d’un corps obstiné mais vaincu lui traversent l’esprit.

Les oignons tranchés craquent avec délice sous mes dents d’enfant. La croûte croustillante, le fumet du plat, les pommes de terre pas tout à fait écrasées que je traque. Puis les rires, les rires qui résonnent une fois le hachis doré dévoré. Elle peut avouer : elle a une fois encore réussi à me faire manger de la viande. Je ne fais pas de crise ni de mine dégoûtée, je la regarde admiratif : oui, elle m’a menti mais, avec tant d’aplomb.

Il se demande si elle l’entend, de derrière ses murs, cette petite musique salope qui monte dans la société, cette petite musique jouée par des bien-portants égocentriques convertis à vitesse grand V au darwinisme. Lassés des privations (les pauvres chéris), ils ont tout de même bien profité de l’été, va ! Ils ont même pu initier le petit dernier au surf, ont fait de jolies photos collés-serrés. Histoires de vagues et de marées. De brèches, aussi.
« Ça ne touche quasi que les vieux, c’est bon ! Ils auraient crevé de toute façon. De ça ou d’autre chose… »
Tant que le bronzage va, tout va.

« S’il faut mourir ce n’est pas grave. Mais, souffrir… »

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© Frédéric L’Helgoualch

Les personnes âgées ne sont pas intubées, il ne l’ignore pas; elle le sait. L’aide au départ est laissée à la discrétion des soignants, à leur bon vouloir. À leur « éthique » dit-on joliment pour éviter de débattre frontalement du sujet. Aucune promesse ferme et définitive, et puis de toute façon les promesses n’engagent etc etc…

Tafna. Elle s’appelait Tafna, c’était une caniche royale d’une intelligence remarquable. L’animal répondait au doigt et à l’œil à sa maîtresse, je me demandais parfois pourquoi elle n’était pas plus affectueuse, plus expressive avec sa bête. Mais cette dernière, comme nous plus tard, semblait se satisfaire pleinement des rares gestes tendres  qu’il fallait alors décrypter entre deux interpellations autoritaires. Un regard, ici. Une caresse à la volée, là. Elles avaient trouvé un équilibre. Un moyen de communication, pudique. Filer droit, sinon la laisse ou l’accident. Bienveillance autoritaire : elle a toujours su faire.

La phrase a été lancée sur un ton similaire à celui utilisé un peu plus tôt, histoire de causer, lorsqu’elle détaillait le menu du déjeuner pris dans la salle commune. Elle est toujours ouverte, la salle commune; pas encore condamnée. Les résidents ne sont pas – pour l’heure – reconfinés dans leurs chambres comme au printemps dernier. Le service touché, lui, est devenu zone rouge. Coupé des autres secteurs, barricadé façon Area 51. Tous ses occupants ont disparu, cloîtrés. Plus besoin de retenir les Madame Z, les Monsieur X, de jongler avec les prénoms, elle avait du mal de toute façon, c’est toujours ça de gagné. Pas encore d’infirmières grimées en astronautes mais l’idée est plantée, tous les regards, toutes les pensées se tournent désormais vers le couloir maudit. La pandémie menace, la bestiole est entrée dans la forteresse. Deux contaminés, déjà. Sans doute condamnés. « Y en a une qui allait toujours manger là-bas – je ne sais pas pourquoi d’ailleurs, elle devait connaître du monde. Du coup elle se retrouve bloquée sur son lit, interdite de sortie, comme ceux de là-bas. Punie, ha ha ! » Grimace nerveuse. Le petit-fils imagine la solitude et l’anxiété de la promeneuse mise fissa en quarantaine, mais se laisse vite détourner par le rire sarcastique de son aïeule. Le goût du tacle, des ruades arrières, est toujours là. Il lui a toujours été utile ce franc-parler un brin moqueur, bravache, un zeste brutal; cet enfumage défense/attaque bien utile pour éloigner les privautés, la condescendance, sociale ou générationnelle (selon les périodes). Le petit-fils se souvient de sa dernière visite, il était venu la chercher pour une balade à la plage (qui n’eut pas lieu, d’ailleurs. Il n’avait pas réalisé que la marche devenait pénible). Une pensionnaire trop curieuse, peut-être envieuse : « Alors on va au bord de la mer, madame ? Vous n’avez pas oublié votre maillot, j’espère ? » Réponse cinglante, sans un regard pour l’effrontée : « Si. Mais on ira tout nus, ce n’est pas grave. » Renvoi dans les cordes, ‘circule, girl‘. Même pas mezza voce : « Elle m’énerve, celle-là. Une fouine ! » Fière. Une femme fière, debout, qui n’a pas eu besoin de lire les grandes penseuses brandies constamment pour mener sa barque et tout son monde à terre. Elle n’a pas lu beaucoup mais elle a été, survécu aux bourrasques, fait son chemin. Elle n’a pas dévoré la presse (‘Le Télégramme’, oui, pages régionales), ne s’est pas penchée sur les conflits du bout du monde mais en a assez vu pour résumer son avis en une formule aussi propre que définitive : « Le monde est fou ».

 © Frédéric L Helgoualch
© Frédéric L’Helgoualch

Hurlements surjoués, le canot pneumatique vacille. Elle, tenant le cordon, dans l’eau jusqu’aux épaules, avance avec assurance malgré la vase mouvante sous ses pieds. Les deux plus jeunes à bord, les deux aînés à la nage devant. Les cousins, ma sœur et moi, surpris par la marée depuis Mousterlin, sommes sauvés par notre grand-mère. La Mer Blanche est son domaine, elle en connaît chaque piège, chaque mystère, chaque richesse, mer haute mer basse. Elle nous parle de tourbillons sous-marins et de créatures géantes à pinces mais ne ralentit pas pour autant. Nous crions, nous imaginons des requins en approche, un kraken réveillé, des courants assassins, nous nous esclaffons. La traversée de la lagune prend des airs d’aventure à la Indiana Jones. 
Elle nous fera des crêpes et des bananes-chocolat au barbecue une fois rentrés. 

 © Frédéric L Helgoualch
© Frédéric L’Helgoualch

Elle n’a pas non plus étudié le biotope du pangolin ni le marché de la viande de brousse mais elle a bien saisi l’irresponsabilité de l’homme et ses conséquences fatales. Debout même aujourd’hui, canne et autres objets un peu honteux (pour les mauvais jours) à portée de main. On ne survit pas à quatre-vingt-quatorze hivers bretons pour fléchir subito devant la dernière panique collective. On n’élève pas ses deux enfants, jeune veuve dans une société conservatrice, un voisinage commère, on ne protège pas une vingtaine d’autres venus de la DDASS sans maîtriser ses émotions, sans renforcer sa colonne vertébrale, quitte à endosser auprès des fragiles une réputation de dureté. « Le monde est fou », les drames de sa vie le lui ont prouvé, « le monde est fou » mais elle lui a toujours fait face avec succès. Seulement il est vrai les défenses ont baissé et l’ennemi invisible n’est plus qu’à quelques mètres. La bestiole a trouvé passage, elle s’est faufilée dans la forteresse. La direction et le personnel de l’Ehpad (aide-soignantes et infirmières admirables pour des paies de misère) tentent de colmater la brèche, d’aseptiser, de réguler, de reconstruire la bulle protectrice avec les moyens du bord (puisqu’il n’y a, paraît-il, « pas d’argent magique ». Pas pour eux en tout cas). Mais bien malin, cette fois, qui pourra prédire la suite. Le moindre postillon au sein de la communauté peut à présent ruiner le crépuscule qu’ils espéraient tous ici serein. Les incertitudes sur la transmission par aérosol ont marqué les esprits et plombé l’ambiance. L’air n’est pas vicié mais, il est suspect. La peur est devenue une intime pour des personnes qui n’aspiraient plus qu’au calme, à la sérénité. 

Ce n’était pas un vrai flingue, bien sûr. Une sorte de pistolet d’alarme plutôt mais le gazier, une fois dans le viseur depuis le haut des marches, n’y avait vu que du feu, il avait déguerpi sur le champ et elle ne le revit jamais. Son prétendant avait un passé criminel, elle venait de le découvrir et n’était pas, ce jour-là, d’humeur joueuse. Alors elle mit fin à la romance façon explicite. 
Ce qu’elle m’avait fait rire, ce jour-là. 

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© Frédéric L’Helgoualch

Elle l’avait programmé, pourtant, son crépuscule sécurisé. Organisé toute seule de A à Z. Vendu sa grande maison (qu’elle louait l’été aux touristes pour arrondir sa retraite, se réinventant hôtesse de luxe dans ce petit coin de paradis finistérien) pour en prendre une plus petite de plein pied en centre-ville, lorsqu’elle avait senti ses jambes fatiguer. Puis le choix de la maison de retraite, son financement, la vérification de sa réputation (avec toutes les horreurs entendues sur les maisons privées… Des Ehpad gérées par les communes : rien de mieux car Ils devront rendre des comptes en cas de problème. La politique les oblige, il ne faut plus compter sur la moralité) dès lors que la peur de la chute était devenue une obsession, le besoin d’une équipe médicale alentour une nécessité. Le personnel l’avait vite adoptée (la dame n’hésitant pas à titiller un jeune infirmier, Musclor tatoué, lui faisant croire qu’elle-même portait encore beau la reproduction d’un dauphin sur une partie secrète de son anatomie), de nouveaux amis (« J’en ai trouvé qui ont encore leur tête, comme moi ! » confiait-elle alors, toujours piquante). Et puis la vague mondiale avait tout foutu en l’air. Le refuge rassurant s’était transformé en piège. Enfermée dans sa chambre de longs mois, le spectre de la dépression planait. Elle avait tenu bon, non pas en regardant la télé (« Que des bêtises ») mais en renouant avec sa passion pour le tricot. Oh, plus les grands pulls hivernaux qu’elle offrait à sa tribu à Noël, non. Ses doigts avaient perdu en dextérité et sa vue en finesse mais, des doudous, des lapins, des bonhommes de petite taille. Elle possède désormais une grande boîte dans laquelle elle fourre sa riche collection. Elle les fait parvenir à la progéniture ou aux filleuls de ses petits-enfants mais en distribue aussi à ses nouveaux amis de la maison de retraite. Ses créatures ont un aspect singulier, elles ressemblent à des poupées vaudoues. Talismans pour éloigner le mauvais sort ou ultimes présents qui la feront, encore, bientôt, exister ? Elles ne sont pas très belles, ces poupées-vaudoues-doudous mais, elles sont terriblement émouvantes. 

Les mains sur les hanches, grand sourire aux lèvres, regard fixe vers l’objectif, posée sur son chameau, sous le soleil marocain. Je ne sais plus où j’ai mis cette photo. 

« Tué par les cons ». Un des pensionnaires de l’établissement osera-t’il cette épitaphe ? Ce serait encore leur faire trop d’honneur. Ma grand-mère, elle, ne songe pas, ne songe plus à ces provocations. Elle est trop occupée à guetter les visites (encore autorisées) de ses enfants, masqués. Qui ne peuvent embrasser leur mère. Devront-ils travailler leur mémoire, sous peu, pour se remémorer de quand les dernières accolades ? Elle guette aussi les brèches sur les murs adjacents au service infesté. C’est décidé, elle va tricoter une nouvelle poupée.

À mon prochain coup de fil, je lui dirai « je t’aime » avant de raccrocher, mais je ne me sentirai pas niais en le disant. Nous n’avons pas l’habitude de ces épanchements, ni elle ni moi. Mais nous saisissons tous deux l’urgence, la putain d’urgence. 
« S’il faut mourir ce n’est pas grave. Mais, souffrir… » Je ne sais pas. Personne ne peut plus rien promettre, grand-mère. On peut juste essayer de faire fermer la grande bouche des cyniques qui voient s’éteindre dans les flammes de l’anxiété ou de la maladie propagée des trésors de vie, des cathédrales d’émotions dans l’indifférence la plus complète. Dans une indifférence pouvant se révéler aussi létale qu’une saloperie de virus. 
À mon prochain coup de fil, je lui dirai ça. Puis je lui passerai une nouvelle commande de poupées. 

 © Frédéric L Helgoualch
© Frédéric L’Helgoualch

– Article également publié sur Médiapart

‘Les grandes poupées’, de Céline Debayle. Au nom du père. Amour prohibé

« – C’est des mots, pas la guerre!
Elle-même insulte, piétine, saccage mon icône perdue. Nos mères nous transmettent l’ombre du monde, et nous y grelottons sans cesse de les adorer. »

Les autos passent de plus en plus souvent devant les Pins-Verts (aux alentours d’Antibes) en cet été 53. Deux femmes et deux fillettes serrent les poings, sursautent au moindre bruit de moteur, le cœur serré, la gorge sèche mais, pour des raisons différentes. Une épouse et une enfant craignent la voiture des gendarmes qui viendra leur annoncer officiellement la mort de leur héros sur le lointain champ de bataille asiatique. Une autre tremble à l’idée que son époux ait découvert sa nouvelle adresse et se radine, bras vengeur levé, lui qu’elle imagine désormais en homme de main de la pègre méridionale. Puis la dernière, la narratrice de sept ans, d’espérer qu’il revienne enfin, qu’il la retrouve finalement, son père. Un quatuor féminin reclus, jurant dans le paysage propret, engoncé, des 50´s (« toutes les quatre on se serre d’instinct, comme les huskys dans le blizzard »), deux hommes absents. Deux hommes que tout sépare : l’un engagé volontaire en Indochine, canardeur passionné de « Niaks », rêvant de FM et de M24 destructeurs, pensant patrie, graillant cadencé, pissant tricolore; pas du genre comme certains fragiles à s’interroger sur les buts et l’utilité de cette guerre en Indochine (« Qu’est-ce qu’on fout là ? se demandent les plus lucides. Les Viêts vont pas nous faucher l’Alsace et la Lorraine ! […] les Français meurent en Indochine pour les plantations Michelin – le caoutchouc. Du sang contre l’or blanc »). L’autre, poivrot inactif dilettante, immature, allergique à toute autorité. « Mon oncle détruit beaucoup : nids de rebelles, paillotes, récoltes de riz et de soja, canards et buffles. Mon père se démolit lui-même. À sept ans, je l’ignore. Je sais seulement qu’il me manque toujours davantage, et ça me détraque, je vomis et je vomis. » Deux hommes qui se retrouvent sans le savoir mêlés au même drame, devenant l’obsession commune des habitantes de la maisonnée des Pins-Verts. L’un servant – contre-exemple parfait – à valoriser l’autre, et inversement (selon les regards portés), comme dans toutes les familles, qui depuis la nuit des temps chérissent assigner des rôles spécifiques à chacun de leurs membres (cela leur évite de trop s’interroger). Les hommes, décidément, semblent voués à la (l’auto-)destruction et aux rôles d’idoles ou de paratonnerres. Mais et les femmes, derrière les faux-semblants, les postures saintes à la Marie rédemptrice ?
« François Maxence Belair réussit tout, même son nom. Robert Dubois rate les marches, et le reste. Il ne sait pas porter un fusil, planter un clou, plier un drap. Mais il chante Le Chapeau de Zozo, imite la sauterelle, invente des histoires de cul-de-jatte. Pas longtemps… À sept ans je le quitte. »

l'auteure © Céline Debayle
l’auteure © Céline Debayle


C’est cette séparation brutale que nous conte Céline Debayle (ancienne grand reporter, auteure du remarqué ‘Baudelaire et Apollonie’) dans son dernier ouvrage, ‘Les grandes poupées’, tout juste paru aux éditions Arléa, sans que le lecteur ne sache vraiment la part autobiographique cachée derrière ces pages vives et émouvantes. La perte de cet anti-héros, mari déplorable, citoyen lamentable, travailleur démissionnaire mais père aimant et aimé. Les onguents ‘cicatrisants’ (pour qui ?) appliqués de force, les poisons inoculés distraitement en mode ‘je n’y avais pas pensé.’


La mère, Odette Odette ! On m’a défavorisée en me flanquant une dette dans mon identité ! »), a « emporté de Marseille la colère, la rancoeur aussi. La voix qui se soulève et se brise. Le front dans la main, front de plomb. Tout ça à cause d’un homme au regard marron, Robert Dubois. » La faconde est sympathique, l’instinct de protection maternelle (nécessaire ? Personne ne le saura jamais, on ne réécrit pas les histoires) admirable mais, la narratrice, du haut de son jeune âge, mesure tout de même la cruauté à lui interdire nostalgie des virées au Balto, évocation des pitreries paternelles qui la faisaient tant rire, elle la gosse, jusqu’à prohiber l’évocation du nom aimé, même. Mon père, ce zéro.

© Frédéric L’Helgoualch

« Et contre son visage fermé, je me cogne. Ma mère d’une tristesse d’élégie. Je suis désenchantée, répète-t-elle. » La tigresse blessée Odette de se faire, sans même le réaliser, carnassière cannibale. Et la cousine et la tante (comment leur en vouloir ? Chacune son histoire), dans le décorum militaire de leur maison-refuge, en pré-deuil déjà (le massacre de Nam Dong vient de se produire, trois cent cadavres de tirailleurs alignés sur l’axe routier Hanoï-Lào Cai,un tous les dix mètres sur trois kilomètres. « Ce sera une guerre entre un tigre et un éléphant, écrivait-il en 1946 [Hô Chi Minh]. Le tigre se tapit dans la jungle pendant le jour pour ne sortir que le nuit. Alors il s’élancera sur l’éléphant et lui arrachera le dos par grands lambeaux, puis disparaîtra à nouveau dans la jungle obscure. Et, lentement, l’éléphant mourra d’épuisement et d’hémorragie »), de se joindre à la litanie-défouloir des « pochard tocard ! » & co « Alice attaque Robert, j’agresse François. Mots humiliants comme des coups de martinet : « poivrot feignasse », « Trouffion tocard ». On chiale en duetto, et toujours la même perdante. « Josette ! Tu es vicieuse comme ton père », me tance Emma. Mots plus déchirants que les morsures d’enfant. »

 © Frédéric L'Helgoualch
© Frédéric L’Helgoualch


Désarticulée en silence façon pantin. La poésie paternelle s’en est allée, restent les mots qui cognent, les phrases qui blessent (« Clichés en noir et blanc, grand format. François Maxence Belair posant avec son « pépin » et son « lance-patates ». FMB faisant le V de la victoire. FMB buvant à son bidon de soldat. FMB lisant le Journal d’Extrême-Orient. FMB enfilant des bottes de saut… En cachette je lui arrache la tête, la remplace par celle de mon père. En tenue militaire, il devient le Chef des Princes. Il enfile des bottes de sept lieues, boit une potion magique, défend le royaume des Fées jaunes. Mon album de photos reconstitué, pauvres images dont je me gargarise. »)

 © Arléa éditions
© Arléa éditions

Poupée démembrée sauce effets collatéraux-pas-graves. L’empathie vis-à-vis de ses proches en souffrance le dispute à la fureur de voir son héros servir désormais de paillasson à ces dames. D’où vient ce titre, d’ailleurs, cette évocation des poupées ? Aux lecteurs curieux de le découvrir. Aux lecteurs curieux de plonger dans ce roman faussement « ces années-là » mais en fait véritable réflexion sur la famille, sur les instincts sauvages (oui) de survie individuelle au sein des clans. Regard d’enfant, humour de mioche mais douleur vive, encore, malgré l’âge.

Derrière l’aspect ‘récréatif’, derrière les jeux de mots spirituels sauce comptoir populaire de ses personnages en survie – et donc fiers et mordants – ‘Les grandes poupées’ se révèle être un ouvrage aussi abouti que féroce, tenant à distance tout esprit de revanche mais implacablement conscient des forces en mouvement au sein du quatuor. Aussi tendre et nostalgique que basé sur un irréparable sentiment de gâchis. Les guerres de proximité peuvent être aussi bestiales que les grands conflits de l’autre bout du monde. Et le cœur d’une fillette se briser à jamais à cause des sottes passions adultes.



— ‘Les grandes poupées’, de Céline Debayle, éditions Arléa —

– Article également publié sur Médiapart

‘Mauvaises Herbes’, de Dima Abdallah. Bouquet d’épines. Le Liban en plein cœur


« Il ne me parle plus de marjolaine, de sauge et d’amandiers en fleurs. Il ne cherche plus à se souvenir parce que la place occupée par les mauvais souvenirs devient beaucoup trop grande par rapport à celle occupée par les potagers et les jasmins. La mémoire fait bien son travail et, dans ces conditions, elle privilégie l’oubli. Il ne rêve plus de maison. Pas même d’un mur ou deux pour y faire grimper une vigne. Il ne rêve plus d’un bout de terre, de thym, de vignes et de rosiers. Peut-être que le sentiment d’être de nulle part reste à tout jamais. Peut-être qu’à force, de nomade, on devient déraciné. La guerre est finie depuis longtemps et sa maison continue à ne pas être sa maison. Peut-être que le calme après la tempête, c’est le pire, qu’on ne déménage plus assez souvent pour pouvoir laisser les cauchemars coincés dans les murs qu’on a quittés. C’est le temps de se rendre compte que le temps va nous manquer pour trier les tonnes de grains de riz et pour replanter. La terre a été tellement souillée qu’aucune patrie ne pourra plus jamais y repousser. »


Comment aborder ce premier roman de Dima Abdallah publié chez Sabine Wespieser, premier roman mais aussi chef-d’œuvre de la rentrée littéraire ? Faut-il se plonger dans les méandres de la guerre civile libanaise (1975-1990, environ 200.000 victimes), se familiariser avec les milices armées autonomes, les fedayins palestiniens, les phalanges libanaises, la politique israélienne après la guerre des six jours ? Faut-il remonter au général Gouraud, brandir le nom de Gemayel, entendre les aspirations de la France à être la protectrice des Chrétiens d’Orient, embrasser l’histoire de la Syrie, décrypter le jeu des grandes puissances puis les intérêts des multiples confessions qui forment et donnent souffle (un souffle bien irrégulier, certes) à ce pays singulier du Cèdre ? S’y plongera qui aura le temps et la saine curiosité, alors que l’actualité braque à nouveau tristement ses projecteurs sur le pays en plein chaos (voir d’ailleurs aussi la tribune de l’auteure dans Le Monde: « Ne t’endors pas, Beyrouth ! ») maisMauvaises Herbes’ ne nécessite pas un doctorat en Histoire ni des connaissances ultra-pointues en géopolitique, spécialité zones à risques. Des notions de botanique, éventuellement. Des connaissances en jardin des âmes (tout bon lecteur en a. Tout vivant, même s’il l’ignore et ne sait pas les cultiver). Car ‘Mauvaises Herbes’, plutôt que de se pencher sur les sanglantes vendettas communautaires, sur les féroces jeux de pouvoir et de corruption dissimulés derrière la religion au sein de l’ancienne ‘Suisse du Moyen-Orient’, tord d’emblée les tripes en invoquant l’univers de l’enfance, aspire fissa dans son univers introspectif à peine la narratrice, petite-fille introvertie, s’est-elle saisie et accrochée à l’auriculaire de son géant, de son poète de père par elle déifié, dans les rues ravagées de Beyrouth. Les bombes peuvent bien déchiqueter les entrailles de la cité, elle ne risque rien, la petite-fille qui s’évade enfin de l’école-prison, agrippée au doigt protecteur et rassurant (« Il ne sait pas, lui. Il ne sait pas ce qu’on me demande de faire et d’être. Il ne sait pas comme j’ai mal au ventre le matin dès que j’ouvre les yeux. Il ne sait pas que mes mains restent moites toute la journée »). Jamais quelques millimètres de peaux en contact n’auront signifié autant, révélé sans dire. Car ‘Mauvaises Herbes’ est un livre sur la tendresse, la tendresse unissant un père et sa fille une vie durant, sous des formes différentes mais entremêlées dans leurs nuances à jamais, telles des racines indestructibles. ‘Mauvaises Herbes’ est un livre universel sur la cruauté, la cruauté du monde en général (plus que de la guerre civile en particulier). ‘Mauvaises Herbes’ est un premier roman, résultat d’une vie de mots retenus, ‘Mauvaises Herbes’ est un chef-d’œuvre dont toutes les phrases fouettent le cœur du lecteur même si celui-ci ignore jusqu’à la localisation du Liban sur une carte. Lui déchirent des lambeaux d’une chair qu’il croyait cicatrisée. Lui imposent des affleurements douloureux, la résurgence de strates camouflées, lui balancent des bouquets d’épines en pleine face avec une délicatesse et une simplicité apparentes d’autant plus brûlantes, entre deux visites sur un balcon surchargé de plantes en pots, que son histoire personnelle à lui, lecteur, ou son lieu de naissance n’ont rien à voir avec ceux de la narratrice.

l'auteure Dima Abdallah © DR
l’auteure Dima Abdallah © DR

« J’avale et je fais redescendre la boule dans ma gorge jusqu’au plus profond de mon ventre. Je repense à une telle qui se serait moquée de mon physique, de mes vêtements ou de je ne sais quoi encore, à un tel qui m’aurait bousculée ou frappée, et j’avale. Je repense aux interminables récréations et je les efface une par une. Je me revois là, dans la cour, contre le mur, à regarder de loin les autres jouer et hurler. Je me revois penser que je ne suis pas normale, que ce n’est pas eux, le problème, mais moi. C’est comme ça, ce n’est peut-être de la faute à personne après tout et la seule chose à faire est d’oublier. Vu qu’ils sont nombreux à se rassembler, c’est certainement eux qui sont normaux et moi qui suis bizarre. Il y a une logique à tout ça. Ils doivent être plus intelligents, ils savent faire mille et une choses que je ne sais pas faire, ils savent mieux parler, ils savent mieux bouger, ils savent mieux penser, ils savent mieux s’habiller, mieux se coiffer, ils savent s’amuser […] La seule parade que j’aie trouvée à tout ça , c’est l’oubli. Je referai défiler les images, chaque jour, avec pour mission de les anéantir. Je passe beaucoup de temps à ça depuis des mois et je me dis qu’avec de l’entraînement j’aurai bientôt un super-pouvoir, un talent secret, pour ce qui est d’oublier. »

Cette cour d’école que tant parmi nous ont connue, peu importe les passeports. L’oubli comme arme de survie, oublier l’humiliation, oublier la différence, la douleur diffuse, oublier la guerre, oublier et dompter la boule. Elle la suivra longtemps pourtant, cette boule, tout comme ce sentiment de n’être de nulle part, provoquant des crises d’angoisse aiguës et des fuites irraisonnées, même une fois réfugiée à Paris, séparée du père resté au pays.

« J’ai peur qu’elle aille trop loin, qu’elle aille là où on s’est trop trahi, là où on s’est trop autodétruit pour se relever. Là où le tunnel est tellement sombre qu’on a perdu de vue l’enfant qui est en nous, là où c’est tellement noir qu’il devient impossible de le retrouver pour lui prendre la main et lui dire de ne pas s’inquiéter, on va avancer à deux. »

La France n’est pas pour elle un eldorado, peu importe le pays finalement, son exil intérieur – loin d’elle-même – semble programmé pour durer et son regard sans concession sur l’alentour n’amoindrit aucun doute. « J’ai longuement réfléchi à la raison pour laquelle il y a tant de clochards dans un pays si riche. Je crois que, s’ils laissent les gens dans la rue, ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas les moyens de les aider, ni de les chasser. C’est pour les laisser là, à la vue de tous, comme un exemple, comme ce qu’il ne faut pas faire, comme un avertissement. En discutant avec ce monsieur, j’ai enfin compris pourquoi mes maîtresses m’isolaient sur une table toute seule en guise de punition. C’était pour que j’aie honte. J’étais une sorte d’épouvantail, elles se servaient de moi pour motiver les autres élèves à rester attentifs. C’est pareil pour ce monsieur, on ne veut ni l’aider ni s’en débarrasser. On le laisse là, à la vue de tous, seul, pour dire ce que chacun peut devenir s’il lui prend l’envie de ne pas respecter les règles de la classe. Gare aux différents. Gare aux rebelles. Gare aux inaptes. »

Roman à deux voix, l’hypersensibilité du père répond à celle de la fille, mais ils n’échangent jamais verbalement directement. Voix de deux êtres n’appartenant à « aucun groupe, aucune faction, aucune tribu » dans un monde qui ne réclame que cela, des tribus, dans un pays qui n’est basé que sur cela, des confessions et des clans. Lui observe son idéalisme qui s’effrite (les portraits des assassins sont toujours affichés haut dans les rues et lequel de ses amis intellectuels ne s’est pas encore compromis avec l’un des pouvoirs, pour au moins manger ?), sa petite-fille grandie qui s’éloigne, inexorablement («le silence avait trop pris racine. La peur avait trop pris racine. Elle s’était tellement infiltrée partout, elle avait tout colonisé. Ses racines avaient tellement eu le temps de s’étendre en nous qu’il était devenu impossible de la déloger, de l’arracher, pour que les autres émotions soient capables de construire les bons mots et de les mettre dans le bon ordre pour se parler ») Elle tâtonne, s’écroule, se relève et se perd dans le Jardin des Plantes (quand lui file à celui du Luxembourg lorsqu’il est de passage dans la capitale française), se confronte à la mort, celle de l’âme, celle de l’espoir, avec son amie Sandrine, mauvaise herbe arrachée de ce parterre parfait, froidement agencé. Sur le balcon parisien, un plant de jasmin. S’adaptera-t’il ? Survivra-t’il ou se laissera-t’il dépérir ? La petite-fille est loin, désormais. Ou plutôt non, elle n’est jamais partie mais le décillement final et son corolaire de décisions cruelles mais inévitables auront fini de la faire grandir. Plus de tuteur pour le jeune pousse, les mauvaises herbes si elles survivent aux jardiniers officiels ont, en plus d’être sauvages, indomptables et résistantes, des vertus, faut-il le rappeler, médicinales.

Un extrait pour finir. Un retour au Liban. Une nouvelle crise d’angoisse. Le père. 

« C’est moi et ce pays. Elle est possédée par moi et par lui. Nos poisons respectifs coulent dans ses veines. C’est moi et les cent cinquante mille corps et notre décomposition au même rythme. C’est cette ville qui, quand elle descend de l’avion, n’a pas besoin de la renifler plus de deux secondes avant de la reconnaître. C’est cette ville qui la rappelle à elle par des cris stridents comme les mammifères rappellent leurs rejetons. C’est cette ville qui ne voulait pas qu’elle remonte dans l’avion. Cette ville qui s’est accrochée à son cou avec ses griffes, qui voulait la retenir ici. C’est cette ville qui veut que personne ne la quitte, que personne ne s’en sorte, que personne ne l’oublie. C’est les trente-trois degrés Celsius et les soixante-treize pour cent d’humidité. »

Quelle langue ! Un univers chargé d’odeurs, d’encens, de souvenirs, de regards. De dévastations. D’espoir, insensé. Lecture à peine achevée, une envie immédiate : la reprendre aussitôt. Bouleversant. Sensibilité et force, délicatesse et cruauté, portées par une écriture lumineuse. Majeur.

— ‘Mauvaises Herbes’, de Dima Abdallah, éditions S. Wespieser —

* ‘Mauvaises Herbes’ a déjà obtenu un prix : celui d’Envoyé par la Poste (le premier d’une longue série pour sûr) 

– Article également publié sur Médiapart

‘Menthol’, de Jennifer Bélanger : effluves poison et volutes sorcières

© Frédéric L’Helgoualch


« Ma mère a toujours appartenu à la noirceur. Quand elle avait trop bu, elle venait s’asseoir à côté de mon oreiller pendant que je dormais, elle pleurnichait, me réveillait, disait qu’elle ne me reconnaissait plus, where is my little girl? Ça recommençait, ça pouvait durer des jours, des semaines, elle tentait de revenir d’un endroit où elle avait sombré, quelque part en elle-même. Durant ces nuits, elle s’accrochait à mes draps, à mon bras, mais il lui était impossible d’être réellement avec moi. Elle a toujours habité le fond du monde. »
Une mère dysfonctionnelle, la pauvreté qui rogne chaque jour davantage la dignité, la filiation et les rapports intra-familiaux toxiques qui finissent par déglinguer le corps et maintenir la tête et tout le reste dans la précarité : les thèmes ne sont pas nouveaux en littérature, le lecteur se crispe même un peu au début, ronchonne à voix haute « Encore de l’auto-fiction… » Beaucoup a été dit aussi sur le sujet, d’aucuns de brandir Deleuze (« s’est généralisée l’idée que chacun peut écrire parce que l’écriture est la petite affaire de chacun. Il suffit alors de ressortir les archives familiales ou ses souvenirs pour faire un livre. Tout le monde a eu une histoire d’amour, une grand-mère malade, une mère mourant dans des conditions affreuses. Et on croit que ça fait un roman. Mais ça ne fait pas du tout un roman, pas du tout » dans ‘L’Abécédaire’), d’autres Angot et de rappeler qu’importe car finalement seuls comptent le style et l’identification, qui fonctionne ou pas. Certes la sincérité n’est pas gage d’intérêt, la vérité d’habilité mais certains romans mettent tant d’énergie à déguiser leurs réelles intentions qu’ils en deviennent (im)postures, coquilles vides bien décorées mille fois plus égocentriques. Ce faux débat est vite évacué (chaque travail est particulier, singulier, et doit être approché comme tel), il est trop tard : les tripes du lecteur sont mises à contribution dès le premier chapitre.
« La première fois qu’on me voit, qu’on m’entend, on pense: cet animal a la rage.
Une chienne, par exemple, ça s’abandonne, pas besoin de s’en occuper. Ça dégoûte quand ça se met à baver. Je ne parle plus, j’ai la bouche pleine d’aboiements, j’expulse des petits cris, des jappements étouffés dans mon souffle court. Comme une vraie chienne. Comme une bonne chienne.
Je retrempe mon nez dans la boue, je la renifle, cette boue, à la recherche d’anciens os à croquer. »

 © Frédéric L'Helgoualch
© Frédéric L’Helgoualch


Les crises d’angoisse se font de plus en plus violentes et impromptues, la guerre intime s’intensifie, stupeur et tremblements, douleurs chroniques injustifiées du point de vue médical, le psychosomatique drive, le Ça écrase sans pitié sa botte féroce sur la face de ses deux rivaux groggy et appuie sur tous les boutons façon sadique : les évanouissements en pleine rue se multiplient tout comme la peur de l’AVC (qui ne fait que fouetter le monstre inconscient à présent libéré), celle de s’éloigner davantage du réel (de s’approcher du gouffre sans retour qu’est la folie). Qui a déjà vécu au moins une fois cette horrible expérience de la perte de contrôle de son corps et de ses pensées, la scission intérieure qu’est la crise d’angoisse, se reconnaîtra fissa dans les descriptions sans fard de Jennifer Bélanger. Sa blonde, V., joue le rôle de l’infirmière, de la sauveuse désignée.

« Un jour, V. me dit est-ce que je dors près d’un cadavre? 

C’était pour rire. Elle avait dit ça parce que je ne bougeais plus, occupais un petit espace dans le lit, n’osais pas me retourner, provoquer la douleur. Je lui demandais de s’allonger toujours au même endroit, près du mur, comme ça, je pouvais me coucher sur la tempe gauche, c’est là que la douleur est plus vive, côté cœur. »

Un rôle qui maintient un déséquilibre qui n’augure rien de bon pour le futur de leur relation. Même l’amour ne sauvera rien. La vie n’est pas une histoire de princesses, vous l’ignoriez ?

l'auteure Jennifer Bélanger © Sandra Lachance
l’auteure Jennifer Bélanger © Sandra Lachance


Menthol’ est le premier ouvrage de Jennifer Bélanger (jeune auteure née en 1991 au Québec). C’est à un voyage vaporeux qu’elle nous invite, à la bordure des psychoses, au centre de la survie. Elle emploie ‘je’ autant que ‘la petite fille’, ‘elle’ ou ‘la fille’, comme pour mieux faire saisir au lecteur sa propre confusion, ses tentatives désespérées de détachement. La confusion : le mot semble définir sa mère, jusqu’à son propre langage, elle qui mêla l’anglais et le français toute sa vie, buta sur les mots et leur prononciation (un arrachage de dents n’arrangera rien à l’affaire et ajoutera encore à l’étrangeté de cette femme qui attend la mort et s’est accoutumée à l’humiliation). De cette mère « qui n’avait jamais été bien, qui était restée là où elle ne voulait pas être. On l’avait déposée quelque part et elle n’a pas pensé qu’ailleurs, ça serait mieux, que l’herbe serait plus verte, que l’argent pousserait dans les arbres. Là-bas, pour elle, c’était pareil. Le verbe aller n’existait pas dans son vocabulaire, elle n’a jamais dit I should go. Elle disait I’ll stay. »

Menthol’ est un ouvrage sur l’héritage, sur ce qui constitue les gens et que les gens n’affichent surtout pas, jamais. Sauf quand le corps s’en mêle (s’emmêle) et décide que la comédie n’est plus supportable. L’élévation sociale, but ultime dans nos sociétés, retourné silencieusement : tu resteras en bas, ma fille, toujours. Ceci est mon legs.

« V. me dit les pores de ton corps ont des dents acérées. »

Des dents qui grignotent tout sur leur passage, dedans, dehors. Champ de bataille, désolation.

Darling’ de Jean Teulé traverse autant l’esprit que ‘Chienne’ de Marie-Pier Lafontaine (chez Héliotrope également) ou encore ‘Le chagrin d’aimer’ de Geneviève BrisacDespentes passe une tête au niveau du style, de la rage. Un livre qui se penche sur les « tumeurs-oracles », sur les douleurs obstinées et qui se dévore, cannibale, tant les fulgurances s’enchaînent et le style maintient le larmoyant à distance.

« Je lis qu’au bout de quinze jours, le corps mort émet des gaz, du méthane et du dioxyde de carbone notamment. Une fermentation. »

La fermentation a débuté depuis longtemps dans le corps maternel abandonné. Dans celui de la narratrice, aussi, elle le sait. La fumée des cigarettes menthol emprisonnée dans les oreilles enfantines ne suffisent plus à camoufler l’odeur morbide. Quitter la mère, définitivement, cette mère qui accepte les coups de son chum pour ne pas rester seule et ne sait pas aimer (« le récit de ma mère s’écrit à partir du manque »); quitter la mère maintenant crevée (corps libéré, enfin). Ne jamais la quitter puisqu’elle s’invite jusque dans la peau de la narratrice désormais. Comment survivre à la présence toxique qui oxyde même les beaux sentiments ? En aimant vite, beaucoup et mal, en invitant l’auto-destruction à sa table ?

« Pendant que la drogue nous mange l’intérieur, nous, on se dévore, trois, quatre par cabine, vite avant que les bouncers nous séparent, il faut dissoudre les chairs sur la langue, goûter à leur humidité, se nettoyer délicatement avec une salive abondante mais pas trop, juste assez pour se salir d’amour. On les lape, ces chairs, on les écarte pour qu’elles se durcissent et s’abandonnent. La drogue nous calcine, et par l’action du feu, on monte très haut, comme des tisons, avant de se volatiliser pour retoucher le sol. »

Comment s’alléger du poids de l’enfance quand celle-ci semble nous définir entièrement ?

Reste la plume, seulement la plume, pour tenir debout sur les fondations pourries. Essayer, au moins. 

Menthol’, de Jennifer Bélanger : une plongée sans sécurité dans les abysses de l’âme et de la mémoire. La découverte d’une plume nerveuse qui évite le pathos grâce à un souffle singulier, qui fait parler les bouches closes, déformées, « comme figées sur un cri ravalé », une plume qui n’a pas fini de surprendre. 

– ‘Menthol’, Jennifer Bélanger, vient de sortir en format poche chez Héliotrope éditions

– Article également publié sur Médiapart

‘La Migration des murs’ (et ‘Brexit’) de James Noël. Cœurs de ciment

« Gloire à la santé des peuples qui refusent d’être otages de la pandémie des murs Tous ces murs systémiques, systématiques, parasismiques, qui ne tremblent pas devant le biberon troué d’un enfant rempli de la plus grande soif de vivre » 


Le mur de Berlin aurait pu servir de leçon mais les hommes – tout le monde sait cela – n’ont plus aucune mémoire (sinon peut-être encore celles des chiffres et des inimitiés) et s’ils aiment en donner, ils exècrent en recevoir, des leçons. Rostropovitch, les larmes, l’émotion historique de la planète qui jurait ses grands dieux que « jamais, ô plus jamais… », trémolos dans la voix, clic-clac c’est dans la boîte, ‘J’y étais !’, le rideau de fer à terre, un peuple réunifié, et même la pétrophilie triomphante (elles se marchandaient chero, les entrailles de la bestiole éclatée). Aux oubliettes ! Ça fait déjà belle lurette et le violoncelle est passé de mode, de toute façon. L’Ouest, l’Est, on s’en fiche : tout le monde a perdu le Nord, la boussole est out, ce sont les barbelés désormais les objets tendance, ceux qui indiquent les bonnes et les mauvaises directions. Dans cinquante ans, peut-être, la huapanguera mexicaine aura son quart d’heure de célébrité warholien, résonnera à son tour une nuit entre les mains d’un maître aux pieds du monstre trumpien abattu, et le monde chialera, hashtagera et Instagramera frénétiquement, s’échangera des morceaux de tôle « pour ne pas oublier – tant de malheur, tant de malheur » et jurera – encore – que « jamais, ô plus jamais… » Mais nous n’y sommes pas, le mur est plutôt en pleine ascension, en pleine expansion, il a toute la vie devant lui, une vie de salaud qui jouit de pourrir celles des autres. La seule idée qui réussit à faire bander un mur, pour dire son niveau de perversité. Ne pouvant bien sûr s’allonger sur un divan, le problème libidinal restera entier et les coups de masse dans son bide seront donc la seule solution. Le mur est insensible aux thérapies soft, tant pis pour lui. Qui a vécu dans la violence périra par la violence et il faudra bien le faire débander un jour. Bref, ‘quand le bâtiment va, tout va’ : il faut le dire vite. « Ich bin ein Berliner ! » pourra toujours gueuler le premier destructeur qui dégainera le burin s’il a un peu d’esprit. Mais sans doute n’est-il pas encore né, celui-là; le mur a le temps, il va encore longtemps prendre son panard.

 © Alain Licari
© Alain Licari


« Certains murs marchent sur la pointe des pieds, d’autres s’érigent même en voyeurs en leur manière de faire la courte échelle Ceux qui font les trottoirs ne sont pas des putains pour un sou Ils sont juste là pour barrer le passage »


Car les murs ne sont plus bâtis pour retenir les populations. Le rideau, c’était l’ancien modèle. Ils empêchent les voisins de s’approcher désormais. ‘L’Enfer, c’est les autres’ et les peuples du ciment voient des diables partout à présent. Sécurité ! Sécurité ! Sécurité ! Ils ont déjà du mal à se sentir entre eux mais au moins ils se mettent d’accord sur ce point : les autres, c’est pire. C’est sale, c’est violeur, c’est drogué, c’est voleur. C’est pas beau. Terroristes, gamins en guenilles, poètes errants, familles rêvant d’un avenir (oh, pas extraordinaire mais au moins de quoi manger, travailler, sauver sa dignité) : tous dans le même panier ! Raus ! Il faudrait prendre de la hauteur, diront certains. L’expression est maladroite quand on se souvient que ce sont justement des avions qui ont fichu le feu aux poudres, qui ont lancé la pandémie murale. Le barbu criminel, tacticien allumé, passait de grotte en grotte et a fini terré entre quatre murs. Un signe, déjà, de ce qui nous attendait.

« Les murs sont des preuves matérielles de la lourdeur de notre époque »

Environ soixante-dix murs-frontières physiques existent actuellement dans le monde. Ils formeraient, mis bout à bout, environ 40.000 km, soit la circonférence de la Terre. Niveau lourdeur, on est blindé. Pour le village mondial, faudra repasser dans quelques siècles.

 © Alain Licari
© Alain Licari

« Les murs ont des odeurs, mais les murs n’ont pas d’aisselles Par cynisme, les durs des quartiers pauvres, des quartiers riches et des lunes sans quartier rêvent de donner une couche d’humanité aux murs, histoire de brouiller les pistes, de cacher les bornes qui, elles, n’ont pas de limite en matière de renforcement de l’apartheid »

Les grands murs-frontières ne sont pas seuls, ils sont même plutôt le résultat d’un entraînement certain au niveau local. Les petits murs du quotidien servaient d’échauffement aux concepteurs médaillés. Ils s’additionnent tous, maintenant. Les transformer en terrain de jeu pour le street-art n’enlève rien à leur férocité. 60 km de séparations à São Paulo entre les riches et les pauvres, la résidence fermée façon bunker devient la norme dans beaucoup de villes chinoises, les ‘gated communities’ se multiplient aux Etats-Unis. La barrière autour des enclaves espagnoles en Afrique du Nord, Ceuta et Metilla. Le mur israélien en Cisjordanie monté dans le but d’arrêter les attentats (avec succès, 80% de baisse) mais qui en profite pour grignoter des kilomètres de terres palestiniennes et modifier donc de facto la frontière. Que vaut même un Bansky face à l’obstination et l’appétit des murs ?

« Il existe une nouvelle migration beaucoup plus forte que celle des flux qui poussent le sang à bouger les lignes dans tous les sens des hémisphères Une migration en dur, qui massacre le champ libre du cœur à coups de barre de fer »

Athènes veut se doter d’une barrière flottante pour arrêter les migrants venant de Turquie. ‘Qu’ils se noient, à la fin ! La barbe !’ Les murs, même sur la mer se montent. L’ère des murs a commencé. Ils s’élancent vers le ciel, mais aussi dans nos têtes, devenant la réponse simpliste à des situations complexes. Nous ne voulons plus du complexe, nous nous minéralisons à notre tour. Les murs gagnent. 

« Un choc de civilisation entre le béton et les cœurs cimentés dans la haine, qui veulent palpiter pour battre et voler de leurs ailes lourdes Voler, voler en astéroïdes dans l’univers » 

l'auteur James Nöel © Tineke de Lange
l’auteur James Nöel © Tineke de Lange

Drôle de race – puisque même ce débat-là que l’on croyait réglé revient – que les murs. Et que dire alors de leurs architectes ?

« Pourquoi le ciment des cimetières et toute la poussière des villes viennent mourir dans nos poumons Tentaculaire, la mort passant par de grandes artères et non avenue Attention, les villes tuent »

Les murs sont traîtres et James Noël l’Haïtien le sait d’expérience. Le goudougoudou n’ignorait pas qu’il pouvait compter sur leur aide pour achever son chef-d’œuvre sanglant. Méfiance : la solidité des murs peut se retourner contre nous. Tout comme nos frontières de pierres et de tôles.

« Un peuple de maçons parachutés des grues en rut pour mettre fin aux impasses improvisées des murs Un peuple de maçons pour en finir avec la provision de toutes ces mains qui dressent les murs comme ses chiens policiers, dressés avec des barbelés autour du cou »

« Un peuple de maçons pour en finir avec la surpopulation des murs, en finir avec leur strip-tease, leur idée fixe et autres alliances consolidées avec l’acier En finir avec l’arrogance de tous ces murs qui prennent des barbelés pour des colliers d’argent » 

Quand verra-t’il le jour, ce peuple de maçons excédés ? Car pour l’instant « les murs ont des oreilles, mais surtout des yeux maquillés en vidéosurveillance ». 

« Et ces corps qui flottent Made in Méditerranée Se sont-ils trompés de fête De paradis fiscaux Artificiels Et ces corps qui flottent Se sont-ils trompés d’empire De paradis Artificiels » écrit le poète dans la première partie du recueil, ‘Brexit’ (délire poétique sur le Brexit, dans lequel Churchill discute avec le Petit Prince et où le Viagra est roi).

« Et ces corps qui flottent  Se sont-ils trompés d’empire  De paradis  Artificiels »

 © Alain Licari
© Alain Licari

Les murs ont bon dos, se plaindront certains. Un mur c’est un mur, on ne va pas en faire des tonnes. On l’installe, on le démontera; un jour; peut-être. Et l’insécurité, et l’intégration, et la menace terroriste, et l’économie, et… Mais les poètes, pourrait-on répondre, leur rôle n’est pas de gérer les nations. Mais il est, comme James Noël avec ce recueil coup-de-poing, de tirer la sonnette d’alarme, de nous informer avec panache et fureur quand la paresse, la lâcheté et la sottise sont sur la voie de la victoire. Quand les yeux et les cœurs ne réagissent plus, s’habituent, s’accoutument. Se lassent de toute humanité différente. Se blasent de voir flotter cadavres et mains s’échappant d’un grillage. Deviennent aussi froids et faussement solides que…leurs murs. Dont ils sont si fiers.

– ‘Brexit (suivi de La Migration des murs)’, James Noël, ed. Au Diable Vauvert 

* voir également ‘Belle Merveille, de James Noël. Haïti, répliques poétiques’  

[Découvrez le travail du photographe Alain Licari sur son site, en particulier son projet ‘Your wall. Our lives’] 

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© Alain Licari

– Article également publié sur Médiapart

‘L’exil vaut le voyage’ de Dany Laferrière. Journal solaire d’un immortel jeune homme

« Il publia Manhattan Blues, en 1985, et ce fut le succès tant attendu. Marguerite Duras lance son cri : pour elle Jean-Claude Charles était le meilleur écrivain d’aujourd’hui. Pas le meilleur haïtien, le meilleur tout court. Et Duras était la reine à l’époque. Un vrai coup au plexus, un de ces coups à vous couper le souffle. C’est ce qui arrivera, et le souffle c’est tout ce que possède un écrivain. Comme Bosquet l’avait fait pour Davertige, comme Breton l’avait fait pour Saint-Aude. Le superlatif est un poison et Charles définitivement empoisonné. Faut-il continuer sur la pente de ce livre qui a fait de lui un jeune dieu ? Charles en fait un second : « Ferdinand, je suis à Paris », 1987, et c’est mauvais. Et Charles, mort. Il ne s’en relèvera jamais. Les jaloux ont applaudi sa chute, mais ils ont eu tort, car malgré cette défaite Charles restera encore loin en avant, dans cette percée vers les territoires vierges du style et de l’élégance. »
C’est par un hommage à « l’homme de nulle part », au père du concept de l’enracinerrance Jean-Claude Charles, son compatriote et ami, que s’ouvre le dernier Laferrière, ‘L’exil vaut le voyage’ (Grasset). Un hommage appuyé mais qui sonne aussi comme un avertissement sur les chausse-trappes du succès tant attendu, les embrassades fatales, mais sur ceux de l’exil en général aussi, l’inévitable instabilité des fondations, la soif de reconnaissance inextinguible, les sillons qui peuvent vite se transformer en gouffres.

« Jean-Claude Charles entre échec et réussite, entre snobisme et douleur vraie, entre courage et faiblesse, c’est nous quand nous voulons de toutes nos forces faire mieux que ce que le dictateur a dessiné pour nous. »

(« le souffle c’est tout ce que possède un écrivain »)

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Que seraient-ils devenus, Charles comme Laferrière, s’ils étaient restés sur ‘la perle des Antilles’, l’ancienne colonie Saint-Domingue sur laquelle le sang séché depuis longtemps des esclaves est là, quelque part toujours sous la terre foulée, dans le premier pays noir à avoir arraché son indépendance mais aux espérances depuis sans cesse trahies par de féroces autocrates sachant donner gages ou prêter allégeance à une communauté internationale aussi préoccupée par les attentes des peuples que par les critiques des intellectuels engagés (c’est-à-dire pas du tout) ? L’une des clés pour comprendre cet ouvrage (et plus généralement toute l’œuvre du premier académicien français d’Haïti et du Canada, le second académicien noir à avoir été élu après Senghor) mais aussi le point de départ du voyage. « C’est nous quand nous voulons de toutes nos forces faire mieux que ce que le dictateur a dessiné pour nous. » L’exil et ses pièges, ses origines, le passé singulier de son pays et ses conséquences mortifères actuelles ne sauraient définir seulement l’écrivain même s’ils forment, solides fils entremêlés, la matrice indiscutable de son travail. Les plantes meurent si elles sont déracinées. Les hommes (à moins qu’ils le décident), non : de nouvelles boutures, de nouveaux bourgeons au fil des rencontres et des voyages. Pour peu qu’on ne se laisse pas kidnapper par le passé, fut-il aussi lourd, injuste, présent, pressant, hypnotisant que celui d’Ayiti. Pour peu que le champ des possibles ne disparaisse pas sous le poids de l’héritage commun.

« Écoute, Alex, je peux écrire ce que je veux, comme je veux et où je veux. Mon seul problème c’est que j’ai plutôt envie d’arrêter.
– Tu n’as même pas encore terminé ton premier roman. Tu parles comme un vieux routier fatigué.
– Tu ne sais pas combien de premiers livres j’ai déjà écrits. Je n’ai pas besoin de publier un livre pour qu’il existe. Je vais te dire une chose, j’ai commencé à écrire bien avant que je sache lire.
– Tu racontes n’importe quoi.
– Oui mais pas n’importe comment, j’ai du style.
– Je me demande pourquoi ils te laisseraient faire, et pas moi.
– C’est que tu as l’air de demander la permission, Alex. »

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Dany Laferrière, pour sûr, ne demande la permission à personne et jamais il ne se laisse enfermer, ni dans le rôle de la victime historique ni dans celui de la plume héroïque; ni dans le statut d’auteur haïtien ni dans celui de l’exilé remarquablement intégré. Un écrivain, un vrai, tout simplement. Avide de saisir le monde, gourmand de rencontres («J’adore me sentir au cœur de l’action, quand je n’ai qu’à me tenir devant l’hôtel pour prendre le pouls d’une ville. Mais les gens qui m’invitent aiment m’exiler dans une banlieue cossue où il ne se passe rien. « Comme ça tu peux écrire en paix », ignorant qu’on n’écrit bien qu’en état d’urgence »). Un écrivain bien décidé à ne laisser personne ni le cataloguer ni le restreindre. 

Jeune chroniqueur culturel à Port-au-Prince sous la dictature de Duvalier-fils (Baby Doc), l’intellectuel menacé par les sbires psychopathes du régime fuit Haïti pour se réfugier au Canada où il sera ouvrier dans une usine une décennie durant, loin des Tontons Macoutes, avant de connaître le succès avec ‘Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ?’, en 1985. La suite est connue, son œuvre à la fois lumineuse, cash et sensuelle (‘Le goût des jeunes filles‘) le mènera jusque sous les dorures des Immortels. Incroyable symbole quand on se souvient que Richelieu fut l’initiateur de la colonisation des Antilles, de la légalisation de l’esclavage (à la mort de Louis XIII qui lui la refusa toute sa vie).

Roman, autobiographie ? Essai, livre d’art ? Une pincée de ceci, un soupçon de cela, amalgamez, brassez et glissez-y un présent, des dessins poétiques, laissez reposer puis dégustez un ouvrage-trésor finalement proche du journal. Le taulier de l’Académie, sans aucun doute le plus solaire de ses membres (le plus charismatique), se joue des codes, jongle avec les ingrédients communs du récit pour inventer un mets littéraire sans équivalent empli de saveurs explosives, pimenté forcément pimenté. Car la fadeur lui est étrangère, à Laferrière. Et c’est grand bien. ‘L’exil vaut le voyage’ a la taille des livres de photographie, est-ce un hasard ? Sans doute non. La liberté, l’audace, l’assurance et le poids qu’il faut avoir pour imposer un tel manuscrit écrit à la main et reproduit tel quel, parsemé d’illustrations faites maison, un format si inhabituel qu’il aurait dû déclencher tachycardie et cris d’orfraie chez tout éditeur normalement constitué (il avait déjà utilisé cette technique du roman dessiné avec ‘Autoportrait de Paris avec chat’) !

(« Faut-il encore rappeler que ce qui est important ne s’apprend pas ? »)

l'auteur Dany Laferrière © Miguel Medina - AFP
l’auteur Dany Laferrière © Miguel Medina – AFP

Un écrivain qui sait qui il est (pour reprendre l’expression de Josyane Savigneau à propos de ses rencontres romanesques préférées) et qui saisit la main du lecteur pour l’embarquer dans une épopée à travers les âges, à travers la littérature mondiale, de Port-au-Prince à Québec, de São Paulo à New-York, de la piste olympique de Mexico en 68 au bar américain d’Edward Hopper. Se rire des frontières, ne se laisser impressionner par aucune culture ou territoire inconnus, par nul continent interdit qui finiront de toute façon tous par nous irriguer sous une forme ou sous une autre : la leçon n’est pas un cours mais n’en est pas moins magistrale. Les ratures, les rajouts maladroits à la marge ou en position verticale tel un écolier emporté par ses pensées trop rapides donnent le sentiment au lecteur d’être en train de déchiffrer une correspondance adressée à lui seul. L’heure est à la confidence et le lecteur se penche sur les signes et les croquis comme il offrirait son oreille à la bouche pleine de récits d’aventures d’un sage surgi d’un autre temps, lointain, celui de l’oralité (ce qui est épicé lorsqu’on sort d’une librairie).

(« Il m’a répondu : Connais-tu un seul peintre haïtien qui se soit suicidé, ou qui s’est même coupé l’oreille ? C’est un truc de riche blasé, fatigué. En Haïti, on ne se suicide pas, c’est l’Etat qui s’occupe de la mort. Et l’Etat c’est le dictateur. Ce qui nous laisse tout l’espace de la vie. »

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Hommages à Frida Khalolongtemps, le gros Diego a empêché le soleil de Frida de briller, je me demande à qui celle-ci fait de l’ombre en ce moment ? »), à Borges qu’il admire inconditionnellement (« je crois fermement qu’aucun esprit dans ce siècle, même pas Valéry, ne lui arrive à la cheville »), visites à Baldwin, à Bukowski, détour par chez Virginia Woolf, par chez tant d’autres encore entre de pudiques réminiscences intimes (sur sa mère, sur son rapport à la lecture, sur les femmes bien sûr), avec toujours le même désir de retranscrire l’énergie propre à chacun de ces univers.

 Lorsque j’entends le mot métissage, je sors mon pénis. »)

Les analyses mêlant connaissance savante des œuvres aux anecdotes personnelles et réflexions fines sur l’écriture (sur la vie, sur ces vies) sont pur délice.
« Dans ce dernier roman Norman ne s’attaque à nul autre que le diable ou Hitler son représentant sur terre. Il ne sort pas vivant du face-à-face. Il meurt le 10 novembre 2007. Le diable prend parfois l’aspect de celui qui l’évoque.
Truman Capote a voulu, vers la fin, être le diable lui-même en détruisant les vies magnifiquement construites de ses riches amies dans son dernier roman Prières Exaucées. Il perdit cette bataille et mourut seul. Fitzgerald aurait pu lui dire qu’on ne gagne jamais à ce jeu contre les riches. »

(« Je suis d’un côté, et la ville de l’autre. Je tente de la séduire, tout en sachant qu’elle ne pense qu’à m’absorber. Chaque ville est un monstre qui avale les humains pour les garder vivants dans son ventre, et on passe son temps à chercher la sortie. »)

Les exils de Soljenitsyne, d’Hugo, de madame de Staël ou encore de Mandelstam sont autant d’occasions pour Laferrière de souligner le nid créatif que peut constituer l’exil, la chance en un sens. Une chance très relative bien entendu, une chance que personne ne souhaite mais qui vaut toujours mieux qu’une malédiction, qu’une damnation vécue comme telle selon celui qui se dit irrité « qu’on associe uniquement l’exil à une douleur. » Il ne s’agit pas de nier la douleur mais bien de la maîtriser, de la dompter pour ne pas la laisser triompher d’une vie par définition unique, d’une vie gourmande qui ne doit pas se lasser de la découverte. Un encouragement à se surpasser, une tape amicale (voire parfois un coup de pied bien placé). « Le dictateur pensait me punir. Ce fut une récréation. Pas chaque jour, sinon ce ne serait pas un voyage. »

Dany Laferrière ne craint pas les polémiques et se garde bien de brosser ses contemporains dans le sens du poil. Ainsi, sur les multiples débats actuels autour de la race, sur les batailles lexicales pseudo-pertinentes, n’hésite-t-il pas à secouer tout le monde au détour d’un échange tranchant (les gens savaient sans doute se disputer, alors).

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 « J’ai toujours pris mon thé avec beaucoup de sucre, et souvent ça indispose les gens. La fille d’à côté me regarde de biais. On sent qu’elle n’est pas loin de craquer.

– C’est du sucre avec un peu de thé, remarque-t-elle avec un sourire.
– Je viens d’Haïti qui s’appelait anciennement Saint-Domingue.
Elle me regarde sans comprendre. 
– C’est que Saint-Domingue était du temps de la colonie le plus important producteur de canne à sucre au monde.
– Et alors ? fait l’autre futé volant au secours de la fille complètement larguée.
– Comme mes ancêtres ont planté la canne, j’ai le droit de consommer autant de sucre que je veux aujourd’hui. C’est la logique de l’Histoire.
– Une logique qui conduit directement au diabète. C’est le problème, continue-t-il, avec les gens qui furent victimes dans le passé. À force d’avoir toujours raison sur les autres, ils deviennent stupides sans le savoir. Et ce sont les fils des bourreaux qui deviennent aujourd’hui sympathiques. Un certain sens de la culpabilité rend souple, inquiet, en un mot moderne. 
– Et que deviennent les fils des victimes ? fais-je, assuré de recevoir au visage la gifle.
– Des donneurs de leçons. »

« Bon, j’ai l’impression de traverser un champ de mines. Me faire sauter à cause d’un sujet qui ne m’intéresse même pas, ce serait vraiment dommage. On ne devrait jamais s’inquiéter de ses racines, un peu comme celui qui marche oublie naturellement qu’il a des jambes. Tout ce remue-ménage me rappelle un peu trop les ethnologues qui venaient étudier nos manières et nos coutumes, et qui finissaient toujours par savoir beaucoup plus sur nous que nous-mêmes. Faut-il encore rappeler que ce qui est important ne s’apprend pas ? »

Comment le fils du migrant, comment le réfugié qu’il est devenu, l’ouvrier canadien, s’est-il transformé en figure majeure de la littérature contemporaine ? Comment a-t-il dépassé la douleur ?

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« Il a fallu 15 ans pour faire de ce jeune dieu nordique une épave. Là, il est encore au square Saint-Louis, mais dans très peu de temps, il va commencer la grande dérive. La glissade vers le sud, jusqu’au petit parc sale, à côté du métro Beaudry. La dernière station avant l’errance absolue. La question c’est pourquoi ? Pourquoi le jeune nègre a pu s’en sortir quand le jeune blanc y a laissé sa peau ? L’instinct de survie. Il n’y a rien de romantique dans le fait que je vivais dans le coin. Si les nègres ont pris l’habitude de se rassembler dans les quartiers d’artistes, ce n’est pas parce qu’ils ont l’âme lyrique, mais simplement parce que dans ces coins-là on leur fiche la paix un peu plus qu’ailleurs. À force de se frotter aux vrais artistes, c’est-à-dire à ceux qui ont foutu le camp de cette vie familiale qu’ils considéraient trop étroite pour l’immense appétit de vivre qui les habitait ou encore à ceux qui ont quitté, en pleine nuit, leur petite ville de province trop bornée pour se lancer dans la vie de bohème du Quartier latin, eh bien c’est à force de se frotter à ces étranges oiseaux que le jeune immigrant a fini par commencer son livre. »

(« Tu as oublié ta chaussure l’autre jour et elle a illuminé la pièce durant tout un mois. »)

Confessions amoureuses, analyses littéraires virtuoses, ambiances reconstituées des cités du globe. Puis retour à Haïti avec cette copie de la lettre envoyée par Toussaint Louverture à Bonaparte en 1802. « Très peu de gens ont pu parler à Bonaparte sur ce ton et à cette hauteur. » Retour à Haïti car Haïti si symbolique des rapports entre les pays du Nord et ceux du Sud (comme l’a si bien décrit Yanick Lahens dansFailles’) qu’aucune personne sérieuse ne pourrait espérer saisir la marche du monde si elle évitait l’île et son histoire. Retour à Haïti aussi pour conter l’ultime exil, celui de sa mère. Exil intérieur, exil pour le coup saccage, pour la mère qui a eu deux hommes, son mari et son fils, fuyant chacun un dictateur (un père, son fils). Deux hommes jamais revus.

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Un ouvrage lumineux, grave bien sûr souvent et redoutablement clairvoyant mais qui surprend pour qui n’a jamais lu Laferrière par la joie, la tension vitale, l’optimisme vivifiant, humaniste, motivant (si peu de saison) qui se dégagent de cette plume totalement libre. Définitivement un écrivain sachant qui il est, un homme qui sait d’où il vient et même où il ira ou retournera : là où sa curiosité le mènera, ses bagages intérieurs étant déjà fort solidement accrochés.
Probablement le plus beau voyage littéraire que vous ferez cet été.

— ‘L’exil vaut le voyage’, Dany Laferrière, éditions Grasset 

* voir également ‘Plumes haïtiennes’ 

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– Article également publié sur Médiapart

‘Mykonos’, d’Olga Duhamel-Noyer. Les casseurs de pédés ne lisent pas T.Williams

Elizabeth Taylor dans ‘Soudain l’été dernier’, Mankiewicz ©DR

« Pavel ne parle pas du tout grec en arrivant à Mykonos. En plus, la langue est murée dans un alphabet impénétrable, mais il connaît comme tout le monde pas mal de mots d’anglais. Le village paraît minuscule, les bateaux qui accostent ici sont plus gros que toutes les petites maisons blanches qu’il voit en descendant à terre. À deux heures sous le soleil, Pavel, Jules et Sebastian se laissent guider par Christopher qui a pris les choses en main. Le village blanc, la route, tout est surexposé quand Pavel sort du bateau. Des Américains tirent péniblement de lourdes valises à roulettes. Lui n’a presque rien. Un petit sac. Mais quand même, en plein soleil, la chaleur est terrible. »
Pavel, Jules, Sebastian et Christopher : quatre amis d’enfance débarquant pour huit jours sur la célèbre île des Cyclades, haut lieu estival de la fête et de la vie gay européennes. Ils ne le sont pas, gays, mais attendent beaucoup des naïades en vacances (l’une d’entre elles se nommera-t-elle Catherine ?) qui y sont réputées nombreuses et aussi décidées à s’amuser qu’eux. « C’est quand même génial Mykonos parce qu’avec tous les homosexuels qui se retrouvent dans l’île, les filles sont disponibles et chaudes. »

Olga Duhamel-Noyer, auteure et éditrice québécoise, n’a pas son pareil pour dépeindre une ambiance à coups de phrases minimalistes dénuées d’affect, menant l’histoire vers son inattendue mais inexorable conclusion sans sourciller. « Ils ont l’impression que leurs quinze ans remontent à un temps historique qui appartient véritablement au passé et, depuis l’été dernier, un siècle au moins a passé pour eux. Même Pavel, qui perçoit le mouvement temporel, ne perçoit pas encore l’accélération qui s’emparera de ce mouvement. » Très rapidement, le lecteur réalise que ‘Mykonos’, récit court mais d’une férocité impressionnante, est un ouvrage fort cinématographique, tant dans sa description des scènes que dans les références qu’il invoque. La luminosité permanente, le soleil qui aveugle et se réfléchit sur les maisons blanches et bleues de l’île font immédiatement songer à l’atmosphère faussement bienveillante de ‘Plein Soleil’, de Patricia Highsmith (adapté à l’écran par René Clément, avec Delon au sommet de sa beauté et de son mystère). Usurpation d’identité ? Le lecteur se sermonne : oui, il y a quelque chose mais ‘Mykonos’ ne parle pas de cela, sotte idée, continuons.

Alain Delon dans 'Plein Soleil', de René Clément © DR
Alain Delon dans ‘Plein Soleil’, de René Clément © DR

 « Ils sont libres désormais sans leur famille. C’est une liberté toute neuve. Mykonos l’amplifie. L’étau se desserre. Ils ne savent pas exactement que faire de cette liberté nouvelle, mais ils ont le temps d’apprendre ce que veut dire perdre son temps. Pour l’instant, le temps, comme la mer, est infini. »

Le goût de l’Alpha (la bière locale), de la kafematika, celui du tabou brisé avec une soirée vidéo X entre potes, les folies du Fresh et du Jackie O., celles du Tropicana, des petites criques scélérates et de Paradise Beach sur laquelle de jeunes corps ivres de vie et de sensualité se cherchent, se défoulent et se trouvent ne resteront pas longtemps inconnus aux quatre compères. Des lesbiennes s’embrassent, ce qui fouette la libido des garçons. Les gays sont durs à repérer car ils restent discrets le jour, et ce n’est pas plus mal songent-ils. Un lourdaud qui « finira sans doute par aller se branler sous sa tente » incommode le groupe avec ses réflexions homophobes : ils sont ‘tolérants’, eux. Ils ne sont pas des bourins.

« Ils ont du mal à s’orienter dans le labyrinthe bleu et blanc de Mykonos Town, se trompent plusieurs fois de direction. Pavel a lu dans le guide que le lacis de ruelles particulièrement complexe avait été conçu pour ralentir la progression des pirates. » Mais les pirates, toujours, finissent par trouver chemin.

« Il n’avait pas remarqué non plus les arbustes féroces et les chardons extrêmement épineux qui recouvrent la campagne cycladique. Il ne soupçonnait pas cette raideur. »

Les détritus jetés sur la plage et dans les rues de l’île la nuit n’entament pas plus que la flore l’insouciance et la bonne humeur de la jeunesse étrangère en vacances, même si les dangers rôdent, tel ce Yannis patron du meilleur club de l’île qui les prend en ‘affection’. Coke et verres pour tous, le boss régale ! En voilà un qui sait se jouer de la vanité des jeunes adultes. Mais que veut-il vraiment, ce notable louche de la nuit gay ?

l'auteure Olga Duhamal-Noyer © Valérie Lebrun - Héliotrope
l’auteure Olga Duhamel-Noyer © Valérie Lebrun – Héliotrope

Les traits et caractères de Jules, Christopher et Sebastian sont à peine esquissés par Olga Duhamel-Noyer. Quelle est leur nationalité ? Leur histoire ? Leurs aspérités ? Ils se fondent dans la masse estivale, la constituent, et servent surtout à mettre Pavel en valeur. Pavel l’ambigu, qui se détache d’emblée du groupe et saisit ce que les autres, rendus aveugles par leur taux de testostérone en pleine montée, ne voient pas. Nager seul, nager loin, s’isoler et observer : Pavel le jeune introverti s’étonne du besoin de ses congénères de toujours vouloir se serrer en bancs. Lui devient voyageur lorsque ses amis demeurent touristes. « Peut-être que pour eux aussi la solitude est devenue inconvenante. » Bientôt ‘Sa Majesté des mouches’ de William Golding s’invitera entre les pages (« ensemble, on est plus forts. » Vraiment ?)

'Sa Majesté des mouches', adaptation de Peter Brook
‘Sa Majesté des mouches’, adaptation de Peter Brook © DR

Sans son inclination à l’isolement, il n’aurait pas rencontré Dimitri, ce jeune serveur grec cumulant service au café du village le jour et place nocturne de barman au Fresh, le club trendy du cador Yannis. Jeu de regards, trouble. Frissons. Le lecteur se demande vers quelle bifurcation imprévue va le guider l’auteure. Un jeune marin ne lâche pas Pavel des yeux, dans un troquet improbable. Ils partiront en scooter, Pavel fera attention à sa manière de se tenir à l’arrière, il ne s’agirait pas de passer pour un faggot (« les hommes grecs quand ils sont passagers d’un deux-roues, il fait comme eux, se tient éloigné le plus possible du conducteur et regarde de côté. Rien à voir avec les femmes cambrées et langoureuses qu’on voit sur toutes les motos ici »). Pavel ne connaît pas son nom. L’intensité du désir réciproque, sans jamais employer le mot, mène désormais du côté de ‘Querelle de Brest’, de Jean Genet (adapté au cinéma par Fassbinder, chef-d’œuvre érotique).

'Querelle', de Fassbinder © DR
‘Querelle’, de Fassbinder © DR

Les chapitres correspondent aux jours de cette semaine de folie mykonnienne. Le séjour arrive à son terme et la tragédie grecque approche. Pavel finira-t-il par se perdre dans le labyrinthe bleu et blanc ? Une ultime soirée alcoolisée au Fresh et l’évidence : ‘Mykonos’ est surtout un hommage subtil à ‘Soudain l’été dernier’ de Tennessee Williams (adapté sur grand écran par Mankiewicz) Elizabeth Taylor pourrait bien surgir à la prochaine page, il est même étonnant qu’elle n’ait pas pointé sa frimousse avant. Mais elle ne viendra pas puisqu’ici ce sont les gays les appâts, et non Catherine. Quant au pouvoir de l’argent et du mépris social, ce ne sont ni Violet Venable ni son fils Sebastian qui en abusent dans ‘Mykonos’…

Olga Duhamel-Noyer nous offre un roman tranchant, encore plus efficace de par son ton détaché. Derrière les muscles bronzés, les cambrures gourmandes et les rires de la jeunesse : la rage, soudain. Les assurances et codes de la virilité en toc. Les non-dits et les allusions mènent ce récit psychologique très riche mais littéralement redoutable. L’homophobie ordinaire derrière les postures de ceux qui ne se connaissent pas eux-mêmes (comment, dès lors, pourraient-ils capter quoi que ce soit aux autres ?) L’homophobie ordinaire qui peut – une étincelle suffit – démolir et piétiner sans regrets ni remords. Personne ne sortira indemne de ce séjour à ‘Mykonos’ ni n’oubliera que « les pirates, toujours, finissent par trouver chemin. »

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– ‘Mykonos’, d’Olga Duhamel-Noyer, éditions Héliotrope –

‘Mykonos’ est paru aux éditions québécoises Héliotrope en 2018. Il est disponible en e-book sur leur site ou en France en format broché sur commande dans vos librairies (aux Mots à la Bouche par exemple, à leur nouvelle adresse dans le 11ème à Paris ou chez Violette & co, Paris 11 également). Vous passeriez, très sincèrement, à côté d’un grand moment de lecture si vous ne le faisiez pas.

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– Article également publié sur Médiapart

‘La commode aux tiroirs de couleurs’, d’Olivia Ruiz. L’España dans le sang

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Et si je t’aime…

« Je ne résiste pas, je m’abandonne, je m’offre. Je succombe sans retenue à ses baisers, puis à ses caresses, puis à tout son être m’enveloppant comme de la soie. Ça ne ressemble pas à une première fois. Plutôt à une chorégraphie que nos corps auraient répétée des heures durant pour atteindre une telle fluidité. Pourtant, notre danse s’écrit au fur et à mesure que nos peaux s’apprivoisent, dans la lenteur et l’écoute, dans ce que le plaisir peut avoir de plus sacré et de plus mystique. Nous voyageons dans notre corps, soumis à nos propres sensations autant qu’à celles de l’autre. Ce silencieux dialogue, rompu par instants par nos souffles sauvagement courts, est d’une pureté biblique. »

L’amour est un oiseau rebelle que nul ne peut apprivoiser et Rafael est si magnétique. « Il est trop. Trop beau. Trop viril. Trop sûr de lui. Trop fier. » Trop madrilène pour que la jeune Rita (non pas la protectrice des musiciens mais l’adolescente envoyée en France par ses parents avec ses sœurs, loin de la brutalité franquiste) n’y voit pas la main du destin. Elle qui a appris à étouffer son accent espagnol, à parler posément comme une sage Française des années 40, à étouffer caractère volcanique et emportements passionnés pour contourner la méfiance, les railleries et les quolibets qui accueillirent les 450.000 républicains franchissant la frontière à partir de 1939, fuyant les chasseurs de rouges du général victorieux (la Retirada), son sang s’échauffe face au charismatique jeune homme qui planque armes sous leur lit, pigeons aux noms pas ambigus du tout (Mata et Hari) sur le balcon, face à son alter-ego, celui avec lequel chaque minute semble promesse d’une vie pleine de sensualité et de silences complices. Rien n’y fait, menace ou prière L’un parle bien l’autre se tait Et c’est l’autre que je préfère Il n’a rien dit mais il me plaît
Rita peut bien s’inventer une vie tricolore, renier ses origines en songeant, rationnelle, mieux s’intégrer : Rafael l’espion la lit tel un livre mais, flamenco amoureux oblige, n’en dit rien.

« Mi gatito, tu pensais vraiment que tu réussirais à faire croire à un chat que tu es un chien ? Si tu es un oiseau, tu peux faire croire à un chat que tu es un chien. Mais quand deux êtres de la même famille se rencontrent, aussi différents soient-ils, ils se reconnaissent, sans aucun doute. » 

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© DR

Un voyage clandestin « sans risque » pour apporter support aux résistants républicains. La nouvelle du drame (la capture de Rafael par l’armée de Franco) qui arrive et voici Pepita, la mère du courageux hombre, qui hurle dans la cour entourée de la communauté, avalant la page annonçant la nouvelle comme si tuer le messager empêcherait une Rita désormais enceinte d’apprendre les terribles tortures subies par son héros. Doigts tranchés, yeux arrachés : la saleté de la guerre civile de se rappeler au souvenir des exilés. Même réfugiés à Narbonne, le général peut les frapper encore, et en plein cœur.

Et si je t’aime prends garde à toi

l'auteure © Olivia Ruiz
l’auteure © Olivia Ruiz

La narratrice fait nuit blanche, assise devant la commode, pendant que son enfant dort dans la pièce adjacente. Une commode aux tiroirs de couleurs, héritage de son Abuela, sa grand-mère récemment décédée. Cette Abuela du nom de Rita. Dans chaque compartiment du meuble bariolé, les souvenirs d’une vie, des secrets qu’il était temps de révéler à une niña à présent jeune mère mais toujours en quête de ses origines; ultime cadeau. Le deuil transformé en voyage. La découverte de ce grand-père caché et l’ouverture des autres tiroirs mèneront la narratrice et le lecteur vers des arbres fruitiers aux racines de plus en plus profondes, vers un baromètre obstinément bancal, vers une pute gouailleuse (vulgos mais touchante) du bois de Boulogne, vers un bar de la Marseillette dans lequel la vie des âmes blessées mais pudiques (qui cachent leurs cicatrices sous la faconde et les mots hauts) se réinvente. Mais aussi aux abords des frontières du reniement de soi, de la négation de ses fondations. L’amour est loin tu peux l’attendre Tu ne l’attends plus il est là. Tenus par la main ferme de Rita qui déplie sa vie passionnée mais aussi rongée par la culpabilité (l’abandon de sa fille, de son pays natal) via graines, foulard bleu et autres médailles de baptême, petites traces – énormes preuves d’amour, la niña narratrice et le lecteur partent à la découverte de femmes exubérantes et généreuses : Pepita la mère vengeresse, Cali la fille rebelle, les tantes Leonor, Carmen et la Madrina, la gironde.

« Madrina dira devant toute la communauté, en apprenant que de ses conseils naîtrait neuf mois plus tard un petit être :

– Foutue Rita, dès qu’un homme la regarde un peu trop dans les yeux, elle tombe en cloque !

La voix de Madrina porte : j’ai l’impression, à compter de ce jour, que les hommes de l’immeuble baissent les yeux en me croisant. Elle aurait pu faire gober n’importe quoi à n’importe qui avec son impétueuse assurance. Quel morceau, celle-ci ! »

 © Frédéric L'Helgoualch
© Frédéric L’Helgoualch

Portraits vibrants de femmes loin d’être en chocolat, qui enchaînent deuils et combats sans rien perdre de leur optimisme insensé, et d’hommes, guerriers du quotidien. Le bestial Maisel, qui parle si « crûment. Rafael disait qu’il avait envie de moi, Maisel dit qu’il a envie de me baiser. Un autre niveau de délicatesse » et qui décillera Rita sur la cruauté partagée des belligérants en temps de guerre. André, le mutique grand-père, qui adoptera Cali et ouvrira son cœur le grand-âge venu. Tout autour de toi vite vite Il s’en va puis il revient Tu crois le tenir, il t’évite Tu crois l’éviter, il te tient

Il te tient comme ce roman qui transpire l’humanité, rempli de la douleur de l’exil, de la fureur et de l’énergie hispaniques et est une très belle surprise. Une nouvelle corde ajoutée à l’arc de l’artiste-interprète (et quelle corde !), « méditerranéenne jusqu’aux bouts des griffes ». Le style fluide et les images sont ceux de la conteuse. Et derrière le rappel de l’importance de la famille, de la connaissance de son histoire, Olivia Ruiz qui fait de sa narratrice une psychologue dans un centre pour réfugiés de rappeler à tous que les immigrés d’hier peuvent être les talents d’aujourd’hui et les graines du moment les pousses de demain. Si la chance leur est laissée. ‘La commode aux tiroirs de couleurs’ : un très bel enfant de bohème, un roman touchant sur la transmission, la reconstruction et les aspérités de chaque existence. Et sur la mémoire, forcément pleine de couleurs, de nuances et de teintes faussement contradictoires.

– ‘La commode aux tiroirs de couleurs’, d’Olivia Ruiz, ed. Lattès

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– Article également publié sur Médiapart

‘Mes seuls dieux’, d’Anjana Appachana. Femmes indiennes au bord de la crise de nerfs

© Alex Masi

Un véritable petit trésor que voici : un délice indien savamment équilibré, épicé souvent, sucré parfois mais toujours subtilement acide, véritable manifeste féministe (sous de faux airs sarcastiques) au pays d’Indira Gandhi, découvert grâce à l’édition en format poche de ce recueil de huit nouvelles aussi exquises dans la forme que cruelles sur le fond. Initialement publié en France par les éditions Zulma en 2010 (et en langue originale anglaise en 1991 sous le titre ‘Incantations and other stories’) : ‘Mes seuls dieux’, d’Anjana Appachana. Originaire du Sud de l’Inde, l’auteure née en 1972 partage sa vie entre l’Arizona et Delhi et mêle fluidité de la plume, finesse des analyses de l’intime et habilité à dépeindre la société de son pays-continent natal par de nerveux et assurés coups de pinceau. Parfois féroce, ‘Mes seuls dieux’ est aussi une lecture terriblement drôle, malgré des passages très durs.

« Et Ponni, la servante, trois fois plus âgée que moi. La Ponni de la robe violette, la Ponni avec des poux. Je voulais passionnément la robe, à la place j’ai eu les poux. » La petite fille de cette nouvelle éponyme est une demoiselle ingrate et capricieuse, asociale, indifférente au monde tant son attention est maladivement focalisée sur ses parents, en particulier sur sa mère (d’où le titre, ‘Mes seuls dieux’).
« Une femme, que j’avais sauvagement rembarrée, dit de moi, elle a toute l’arrogance de sa famille sans en avoir la beauté. Ce fut promptement rapporté à ma mère qui me dit à quel point ça la mettait hors d’elle, d’autant plus qu’elle ne pouvait prouver le contraire. C’est vrai, je n’avais rien de la beauté familiale, j’étais en réalité presque laide, et en étais complètement inconsciente. Un nez plat, des narines disproportionnées, pratiquement pas de sourcils, un front démesuré, des oreilles en feuilles de chou et une expression d’une telle acrimonie que la plupart des gens gardaient leurs distances. À côté de mes parents, je semblais une anomalie, car ils étaient tous deux exceptionnellement beaux. J’étais une enfant tardive, née au bout de dix ans de mariage. Pendant la grossesse de ma mère, tout le monde lui prédisait que je serais une beauté. Puis je naquis, et tous virent que je n’étais pas une beauté, que j’étais en réalité tout le contraire. Mais, dit ma mère, ils ne firent que des remarques polies, ils dirent que tu étais une enfant en bonne santé. »
‘Une enfant en bonne santé‘ infernale qui entraîne le lecteur dans une longue crise de nerfs malaisante à partir d’un…curry de poulet. Ses divinités elle les rudoie, les tourmente, leur hurle au visage mais ne se laisse détourner de son devoir d’adoration exclusif, agrippée au sari maternel, par aucune puissance extérieure (pas même par Parvati ni Ganesha). Et Anjana Appachana, avec un sens consommé de la chute, de nous faire passer de l’irritation entretenue à l’émotion qui surgit sans prévenir, nous rappelant avec maestria toute la fragilité et l’insécurité propres à l’enfance. 

 © Alex Masi
© Alex Masi

Huit nouvelles tirées au cordeau qui se répondent, survolent les âges des femmes et dressent le tableau d’une Inde partagée entre le respect de la tradition incarné par des parents gardiens du temple, soucieux de bienséance (bien trop au fait des dangers qui menacent les rêveuses), et la soif d’indépendance d’une jeunesse qui étouffe sous les contraintes, les interdits, les projets de mariages arrangés, les gestes déplacés quotidiens dans les transports. Ce ne sont pas tant des histoires intimes que nous décrit l’auteure que l’imaginaire indien, ses nuances et ses contradictions qu’elle s’applique à décrypter, tout en se moquant de la paresse intellectuelle du public étranger dès qu’il s’agit du sous-continent (« – Ma fille, poursuivit Mme Srivastava, dit que ces Anglais parlent toujours de tuer les tigres, de gouverner des Indiens stupides, ou de la pauvreté et de la puanteur de l’Inde. – Exact, dit Rao. C’est tout ce qu’ils veulent entendre, c’est tout ce qu’ils sont disposés à lire ou à publier. ») Tractations autour de la dot, découverte de la vie maritale, de la sexualité, abandon des études ou de la profession pour se transformer en parfaite femme d’intérieur au service de la belle-famille : les femmes, leurs luttes pour exister sans froisser ni humilier leurs ammas et appas sont au cœur de cet ouvrage. La plupart passent du romantisme des films boolywoodiens à la réalité domestique sans préavis ni manuel et les rebelles qui aspirent à une vie différente de celle de leurs mères se voient rarement récompensées. Ainsi Amrita, dans ‘Prophétie’, qui pour avoir trop cédé au beau Rakesh hésite désormais, paniquée par ces nausées qui se multiplient, entre un rendez-vous à la clinique gynécologique et une visite urgente chez Chachaji le vieil astrologue aux yeux mystiques. La modernité ou la tradition : l’écartèlement permanent. « L’année dernière, murmura Amrita, la fille de notre voisin est tombée enceinte. Elle s’est jetée sous un train. Ses parents refusèrent de réclamer son corps. Mon père a dit, c’est ainsi que ça devait finir. » D’aucunes seraient paniquées pour moins. De même pour l’héroïne dans la première nouvelle, ‘Bahu’, femme active et amoureuse rêvant d’intimité avec son époux mais tyrannisée par sa belle-mère omniprésente, ammaji fort consciente de la valeur de sa caste, qui entend bien mettre sa bru au pas et la renvoyer à sa seule place : en cuisine. Si la maltraitance physique et psychologique et les drames que tout le monde connaît envers les belles-filles indisciplinées diminuent, elles ne sont toutefois toujours pas rares, même en 2020 (la présence actuelle d’un extrémiste hindou aux manettes, Narendra Modi, ne devant guère aider à faire reculer les pratiques ancestrales). «Et puis, ça commença. Ma belle-mère soupirait et disait à quel point c’était difficile pour elle de gérer la maison tandis que j’étais au travail. Certes, la domestique faisait la cuisine et nettoyait la maison, mais cependant, gérer était une autre affaire. Elle eut un sourire triste et dit, je pensais qu’il en serait autrement après ton arrivée. Gentiment, elle dit, occupe-toi davantage de la maison au retour de ton travail, tout est dans un tel désordre. Je ne voyais aucun désordre, mais je m’affairais une heure à la tâche. Elle disait, au moins deux ou trois fois par semaine, prépare-nous un repas. Nous faut-il recevoir la nourriture des mains d’une domestique alors qu’une toute nouvelle belle-fille est arrivée dans la maison ? Ainsi je fis. Il n’y a aucune variété dans les fruits et les légumes que nous mangeons, disait-elle, quand je gérais la maison, nous avions quelque chose de différent au petit déjeuner, au déjeuner, et au dîner. Je ne sais pas ce qui se passe ces temps-ci. Il y avait de la variété. Elle dit, on gaspille tant de nourriture dans cette maison, personne ne semble faire de budget ici. Sa fille vint séjourner deux mois d’affilée. Elle dit, il n’y a personne pour choyer ma pauvre enfant, personne pour cuisiner ses plats favoris, elle n’accepte pas de recevoir sa nourriture des mains d’une domestique. Autrefois je le faisais pour elle. Maintenant je suis trop vieille et on dirait que personne d’autre ne peut le faire. » De réflexions venimeuses en sous-entendus dégradants, de concessions en abandons (ses cours de sitar, les séances cinéma, les rencontres avec des amies), l’héroïne qui ne rêve que de respirer « profondément le parfum de la terre humide » se fane, s’éloigne de son homme indifférent, bien trop lâche pour s’interposer entre sa terrible mère et son épouse. Elle se flétrit, songe à partir, à devenir « une mauvaise femme ». Sautera-t-elle le pas, déclenchera-t-elle, Kali moderne, tempêtes de feu et déséquilibre ou comme tant d’autres plongera-t-elle dans ce long oubli d’elle-même qu’on lui conseille pour maintenir paix de la maison, paix de la nation ?

l'auteure Anjana Appachana © DR
l’auteure Anjana Appachana © DR

‘Rébellion’ est le terme qui vient à l’esprit en lisant ‘Mes seuls dieux’. Même dans les deux nouvelles ‘Sharmaji’ et ‘Sharmaji & les sucreries de Diwali’, récits se déroulant dans une grande entreprise de Delhi (constamment perturbée par de gigantesques coupures d’électricité), le véritable personnage principal n’est pas tant Sharma l’employé feignant qui entend mener la révolution soft en bullant (audacieux) que la jeune DRH Miss Das, discrète et habile négociatrice qui parvient à mener sa vie sans fracas mais sans abdications non plus. Follement rebelle derrière un masque impeccable. Sangeeta, dans la terrible ‘Incantations’, paiera le prix maximal pour ne pas s’être rebellée. Pour avoir tu les viols. Doublement victime, elle sera aussitôt effacée du paysage.

Tout est ainsi, dans ‘Mes seuls dieux’ : nuancé, subtil. Fin mais redoutablement franc. Indifférent à ‘ce qui se dit’ et à ‘ce qui ne se dit pas’ dans la société indienne. Anjana Appachana canonne sans bruit, avec élégance mais efficacité.

Le lecteur soupçonne ces huit splendeurs d’être un portrait caché de l’écrivaine, partie vivre aux États-Unis. Entre les descriptions traumatisantes de l’histoire récente (« il y a dix ans, pendant l’état d’urgence, quand les stérilisations forcées étaient à leur maximum, un camion arriva au quartier des domestiques, rempli de fanatiques de la Jeunesse du Congrès ») et l’humour vache (‘Le fantôme de la Barsati’), le récit d’un choix radical : partir; partir pour échapper au poids trop écrasant de la domination. ‘Sa mère’, ultime nouvelle du recueil (qui a reçu le prix O’Henry), est ainsi un mélange entre les longues lettres écrites par une amma à sa fille exilée en Amérique et ses monologues déchirants. ‘Sa mère’, ma mère ? « Pour la mère qui avait prié toute sa vie, la prière c’était comme se laver ou se brosser les dents ou couper les oignons. Elle avait trouvé de la force dans les paysages que ces choses créaient, et parfois une certaine paix. Une fois, quand son mari lui fit le reproche de n’avoir préparé que huit plats pour une réception, elle avait eu envie de briser toute la vaisselle dans la cuisine, mais au bout de cinq minutes passées dans un coin avec ses dieux, elle n’en avait rien fait. Elle ne pouvait pas dire, tout va bien, ce sont des choses qui arrivent, ou déclarer, tu oublieras, sachant très bien que sa fille n’oublierait pas. Si tu ne reviens pas l’année prochaine, écrivit-elle, sachant pertinemment qu’elle ne reviendrait pas, c’est moi qui irai te voir. Elle ferait semblant d’avoir une crise cardiaque, se dit la mère, son cœur battant très fort. » Comprendre le départ de sa fille, son refus de participer à une société dans laquelle les hommes, même les plus pauvres, les plus impurs, seront toujours pachas (« qu’il était bête…qu’il était bête, mais bête, cet homme ») comparés à leurs femmes; mais aussi, assister à l’émiettement de son cœur de mère tant la séparation est injuste et (pour elle) destructrice. Dilemme sadique. Que peut-elle faire, la mère, désormais ? Sinon, encore, prier ? Prier sa déesse la plus chère, sa déesse la plus inaccessible.

 © Alex Masi
© Alex Masi

Mes seuls dieux’, un livre courageux sur la situation de la femme dans la société indienne, férocement engagé, mais aussi un ouvrage intime dans lequel le lecteur perçoit les fêlures irréparables, les choix douloureux d’Anjana Appachana. Et, au-delà de l’auteure, les possibilités limitées qui s’offrent aux jeunes filles indiennes à l’heure de la croissance géante. Il ne les perçoit pas, d’ailleurs; il se les prend en pleine figure ! Car l’auteure n’a pas de temps à perdre avec une novlangue petite-bourgeoise, l’urgence de raconter l’emporte et le résultat est brillamment dérangeant. La colère, aussi, sans doute, de ne pas avoir réussi à briser les chaînes. Une très très belle surprise qu’il n’est pas trop tard de découvrir. ‘Mes seuls dieux’, ou quand clairvoyance, rage maîtrisée, douleur contenue et talent se conjuguent.



— ‘Mes seuls dieux’, Anjana Appachana, ed. Zulma —

* découvrir le formidable travail du photographe Alex Masi sur son site 

* voir également ‘Friday et Friday’, chez le même éditeur, d’Anthonythasan Jesuthasan, pour la littérature d’Asie du Sud 

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– article également publié sur Médiapart

‘Génération offensée’, de Caroline Fourest. À la recherche de l’altérité perdue

 © Biche - Charlie Hebdo
© Biche – Charlie Hebdo

« Pour ne pas froisser leurs élèves, et leur identité, les professeurs doivent désormais émettre des trigger warnings, des ‘avertissements’. Pour que les étudiants sensibles puissent quitter le cours avant d’être heurtés. Un peu comme les avertissements pour enfants lorsqu’un film violent ou porno passe à la télévision. Sauf qu’il s’agit d’adultes, de cours à l’université, et que ces avertissements concernent des œuvres classiques comme Antigone ou Gatsby le Magnifique ! Un roman qui évoque le suicide et contient des scènes de violences sexuelles explicites. Des élèves disent redouter que certaines œuvres ne leur fassent « revivre leurs démons ». N’est-ce pas la raison d’être de la littérature ? À quoi sert de se cultiver sans ressentir ? Bien des syndicats d’étudiants ont tranché. Ils exigent un « droit de retrait » en cas de contenus sensibles. »
Dissimulation d’une statue trop dénudée à Wellesley (car susceptible de « stresser certaines élèves victimes de violences sexuelles »), ‘safe spaces’ installés à l’université (« des locaux communautaires afin de se remettre de tant d’offenses, de l’altérité, voire de la complexité du monde»), sensitivity readers pour diminuer les risques de procès venant de groupes de lecteurs trop chatouilleux; stars masochistes de l’entertainment se mortifiant en public (‘Shame ! Shame !’) sous le regard d’activistes-rééducateurs fort satisfaits, les yeux embués et les lèvres tremblantes (Katy Perry se repentant d’avoir porté des tresses jugées afro-américaines dans un clip, Rosanna Arquette s’excusant très sérieusement d’être « née Blanche privilégiée » et affirmant être « dégoûtée » par ce qu’elle est), licenciement à Yale en 2015 de deux enseignants émettant des réserves sur la politique universitaire visant à réguler le choix des costumes ‘offensants’ pour Halloween; accusations d’appropriation culturelle à tout va (« They can kiss my ass ! Le rôle d’un artiste est de mettre la société sens dessus dessous et de se laisser influencer ! » leur répondra Madonna mais, tous les créateurs n’ont pas comme la Ciccone les reins suffisamment solides pour résister aux injonctions de pétitionnaires zélés, de twittos emportés au galop par leurs souris enivrées à qui l’époque donne toute importance) mais aussi terreur du corps enseignant devant l’épée de Damoclès que constituent désormais pour leur carrière et leur vie privée les accusations infamantes et destructrices de ‘racisme intériorisé d’anciens propriétaires de champs de coton’, ‘d’agression intolérable aux croyances religieuses personnelles’, de ‘mégenrage cis névrosant’, de ‘mépris de non-racisé patriarcal post-ségrégationniste homophobe’ (aïe, ça fait beaucoup pour une seule personne, là), épée tenue par des élèves-clients (endettés jusqu’au cou pour leurs études et n’entendant dès lors ne pas être en plus trop bousculés intellectuellement) de plus en plus allergiques à la contradiction, à la complexité de l’Histoire (des histoires, belles, monstrueuses, qui se rejoignent pour en former une commune), tout à fait conscients du pouvoir gigantesque qu’ils détiennent désormais à travers la victimisation à la carte, pour peu qu’elle soit un tant soit peu bien organisée, portée par une novlangue adaptée, en particulier sur les réseaux sociaux si facilement hystérisés.

 © Gabriela Manzoni
© Gabriela Manzoni

De tels exemples du délire communautaire, de la susceptibilité mal placée made in USA sous la bannière du Bien («La curiosité de cette génération, sa soif de débattre, ne demande qu’à s’exprimer. Encore faut-il ne pas laisser les tyrans faire la loi sur les campus »), de la quasi-professionnalisation du courroux militant donnés par Caroline Fourest dans son dernier ouvrage auraient pour sûr, il y a peu, fait rire aux éclats les lecteurs français, qui ne se seraient pas gênés pour lancer de vachards « Mais ils sont fous, ces Yankees ! Paie ton rêve américain ! » Seulement voilà, ils rient beaucoup moins désormais, les lecteurs français (jaune, éventuellement).

Sabordages de conférences (Sylviane Agacinski, Alain Finkielkraut, François Hollande, Caroline Fourest elle-même). Dérive de l’UNEF, tentative de censure d’Exhibit B par la Brigade anti-négrophobie (installation dénonçant le racisme mais par un créateur blanc), des Suppliantes d’Eschyle en 2019 (qui utilisaient des masques pour jouer les Danaïdes, comme – le drame – dans la tradition grecque) par des groupuscules plus proches d’Elijah Muhammad que de Martin Luther King. Et aujourd’hui donc : faut-il déboulonner les statues rappelant le passé colonial de l’hexagone (on est d’accord, la discussion est ouverte) ? ‘Autant en emporte le vent’ déprogrammé du Grand Rex : tapez •1 pour génial, •2 pour ils-nous-prennent-vraiment-pour-des-enfants. J.K Rowling est-elle un horcruxe transophobe, avait-elle le droit de se moquer d’un journaliste bouffé par le politiquement correct ? ‘Bois mes règles !’ affiché format A0 dans les rues de Paris aux yeux des gosses à la sortie de l’école fait-il avancer la cause féministe ou renforce-t-il la certitude des conservateurs que tout part à vau-l’eau (et ils voteront donc en conséquence) ? Well, si on ne va pas au rêve américain, voyez : le rêve américain vient à nous. Lovely. Magie des théories identitaires. Pas de jaloux : il passe par le Québec aussi. Ariane Mnouchkine sincèrement blessée, elle qui fait s’incarner l’universalisme dans sa troupe, en témoigne dans l’ouvrage.

George Floyd en couverture du © New-Yorker
George Floyd en couverture du © New-Yorker

L’assassinat de George Floyd par un policier blanc raciste outre-Atlantique a déclenché une vague mondiale de réactions, d’indignations légitimes tant la grande puissance semble se noyer dans son héritage raciste, malgré deux mandats Obama (symboliques mais décevants), tant d’Afro-Américains se faisant encore abattre sans raison dans la rue sinon celle de la couleur de leur peau, suspecte, toujours et encore suspecte. Le knee on the neck de trop dans un pays qui plus est chauffé à blanc par son Président pyromane, incompétent. L’onde de choc a ramené partout dans les débats nationaux les problèmes du racisme diffus, difficilement contestables, en particulier en France. Ce qui, au départ, semblait être une excellente chose. Violences policières récurrentes, contrôles au faciès, discriminations, inégalités de fait face à l’emploi et au logement selon les nuances de son épiderme, la résonance de son nom ou celle de son lieu de vie. Seulement l’émotion ne devrait pas être l’ennemie de la raison et les différences culturelles et historiques entre France et États-Unis ne doivent pas être balayées de la main façon broutilles, comme le font avec plus ou moins de candeur (litote) certains activistes tricolores. Les sujets sont trop sérieux pour les laisser aux binaires paresseux (ou intéressés). Le parallèle entre l’exécution de George Floyd et le décès d’Adama Traoré semble peu pertinent au regard des faits mais, à la limite, laissons cela et attendons puisque les expertises et contre-expertises se contredisent. Il n’en demeure pas moins que la manifestation du 13 juin place de la République, à l’appel du Comité Adama et contre les violences policières en France, a rassemblé une foule impressionnante, ce qui en dit déjà beaucoup sur le ras-le-bol d’une jeunesse se sentant marginalisée, exclue du vivre-ensemble égalitaire tant promis depuis…Mathusalem. Aucune personne de bonne foi ne peut le contester. Le problème apparaît quand soudain surgissent mille tribunes et prises de position incendiaires, voire carrément extrémistes, qui bondissent comme d’une boîte, comme si elles se tenaient prêtes depuis un moment déjà, attendaient juste le moment opportun. Et que, en plus du sujet du racisme, les identitaires de tout poil qui ont troqué les facilités de langage d’antan contre de vraies créations en fer, des identités artificielles puisque minimalisées, dotées de catégories, de sous-catégories, de sous-sous-catégories incompréhensibles tentent d’imposer leurs obsessions individuelles. Cynisme ? Oui, on peut légitimement avoir quelques soupçons. « Jeter le bébé avec l’eau du bain, enfin ! », semblent suggérer à une foule à vif quelques militants aguerris aux objectifs troubles, et que l’universalisme semble irriter (re-litote). L’hommage sincère à l’homme assassiné à Minneapolis s’éloigne.

manifestation du 13 juin 2020 contre les violences policières © Olivier Corsan - LP
manifestation du 13 juin 2020 contre les violences policières © Olivier Corsan – LP

C’est que, nous rappelle Caroline Fourest dans ‘Génération offensée – de la police de la culture à la police de la pensée’, il y a longtemps que les thèses universitaires identitaires infusent à l’université française, cette université de laquelle sortent nombre de leaders-militants désormais sur le devant de la scène.

« La chute du Mur et la fin proclamée des idéologies ont laissé le champ libre à la retribalisation du monde. Ce n’est plus la guerre froide, mais la guerre des identités. La génération Y ou Millennium n’a connu ni l’esclavage, ni la colonisation, ni la déportation, ni le stalinisme. À force de voir le monde de façon décontextualisée et anachronique à travers Internet, elle se croit pourtant parfois esclave, indigène, voire menacée d’extermination. Lyncher numériquement lui sert d’école politique, de parti, de mouvement. Elle y a appris à s’emballer au moindre tweet, à vociférer plus vite que son ombre pour récolter le plus grand nombre de « likes ». Au point d’imiter à merveille les bons vieux procès de Moscou, plus faciles à organiser que jamais. Ils se jouent désormais à l’université.

  Dans un dossier consacré aux « obsédés de la race », Étienne Girard et Hadrien Mathoux, journalistes à Marianne, décrivent bien la « guerre des facs » qui se joue en France, au sein de la sociologie notamment. Le bilan est clair : les universalistes ont perdu. Les identitaires sont partout. À l’EHESS, à Paris 1 ou Paris 8, à l’Ecole normale supérieure, la norme est désormais d’appartenir à cette gauche anti-Charlie, fan des Indigènes de la République, férue d’ateliers pratiquant la ségrégation entre « racisés » et non-« racisés », de procès d’intention en « islamophobie » et de mises à l’index en « appropriation culturelle ».

  Au sommet de la transmission intellectuelle, la « lutte des races » a remplacé « la lutte des classes », et l’intersectionnalité la convergence des luttes. Ceux qui proposent une autre approche, plus marxiste ou simplement universaliste, ne tiennent pas longtemps. Un système de cooptation dénoncé par un jeune doctorant en sciences politiques qui préfère garder l’anonymat : « Si tu n’es pas bourdieusien, et que tu n’as pas d’appétence pour les thèmes du genre et de la race, tu n’as vraiment pas beaucoup de chances d’obtenir un poste. » Un professeur s’est même vu placardisé pour avoir dénoncé l’intervention d’Houria Bouteldja des Indigènes de la République à l’université de Limoges : « Le directeur de l’école doctorante m’a fait comprendre que je n’aurais plus de doctorants sous contrat tant qu’il serait là », confie Stéphane  Dorin à Marianne. La gauche postmoderniste est pourtant en chute libre dans l’opinion. Chacune de ses prises de parole ne sert qu’à gonfler les voix de l’extrême-droite. Mais elle s’est repliée sur l’université, comme jadis la droite religieuse américaine après avoir perdu le procès du singe contre l’enseignement de l’évolution. À l’abri de ces murs, elle y fabrique une nouvelle génération, prête à prendre sa revanche culturelle en profitant de nos démissions. Au lieu de lui inculquer l’importance de juger en fonction du contexte et de l’intention, elle conforte ses étudiants dans sa vision identitaire et victimaire de l’antiracisme. »

Antiracisme qu’Elisabeth Badinter n’hésite pas cette semaine dans L’Express à qualifier de « nouveau racisme ». « Ce nouveau vocabulaire est un crachat à la figure des hommes des Lumières […] les indigénistes voudraient nous vendre une régression inouïe : l’idée que l’autre est un étranger avec lequel on n’a rien à faire. C’est évident que nous allons vers des conflits graves en développant ces théories-là. »

Il faut entendre ces voix et ne pas se limiter à l’impression juvénile d’être dans le camp du Bien sans rien approfondir ni s’interroger sur les finalités de ces théories qui entendent déboulonner le modèle social français (imparfait, malade, ce qu’on veut mais tout de même bien spécifique : la République ne reconnaît pas les communautés mais les individus. Et la laïcité, quoi, bordel). À qui profitera le chaos voulu par la génération offensée ?

« Les radicaux gagnent toujours. Ils ont l’art de susciter la culpabilité en disant ‘Regardez vos crimes !’ La victimisation est aujourd’hui l’arme suprême, une arme psychologique à finalité politique qui rend l’autre coupable. Il faut s’interroger sur soi-même et comprendre qu’on est un salaud. C’est peut-être une minorité qui porte ce discours, mais il prend vite, et il est incendiaire. »

Qui ne voit pas en effet que les novlangues à la mode fonctionnent toutes sur le même principe ? Il faut amener l’interlocuteur à expier ses « fautes » (sic). Éventuellement ensuite il sera, s’il est convaincu, récompensé par le titre d’ « allié » (mais bon, va jouer plus loin maintenant). Après d’ailleurs avoir dû se définir en se conformant aux termes de la novlangue imposée à la ‘discussion’ (« Dis-moi qui tu es, je te dirai si tu peux parler »). Toujours le même fonctionnement à la frontière du sectaire, pour ne pas dire plus.

« Le séparatisme ne mène nulle part. Il peut servir de thérapie personnelle, dans le but de se reconstruire afin de mieux supporter l’adversité. Ce n’est pas une politique, et ne le sera jamais », rappelle Fourest en parlant du radicalisme lesbien américain. Comme un avertissement.

Une escarmouche intervenue cette semaine est très parlante sur ce qui nous attend, et que ‘Génération outragée’ pressentait. L’intervention de l’ancien Premier Ministre (qu’il est de bon ton de moquer mais là n’est pas le sujet) dans un journal d’extrême-droite (intelligent, ça, aussi…) Manuel Valls emploie-t-il le vocabulaire de l’extrême-droite en affirmant « on essaie de remplacer la lutte des classes par la lutte des races », comme l’affirme le charismatique premier secrétaire du PS Olivier Faure, ou bien fait-il comprendre par l’absurde que franciser les théories universitaires américaines comme le ‘White privilege’ et l’intersectionnalité sous-entend de facto de réintroduire la notion de ‘race‘ dans le débat ? Ce n’est pas un self : c’est l’universalisme ou l’identitaire et, si on choisit le second, ce sera le retour de la race (mot employé sans vergogne outre-Atlantique), fort logiquement. On voit bien que déjà les mêmes mots n’ont plus le même sens. Du danger de valider et de calquer des théories venues d’un pays avec une histoire particulière, une langue et des concepts spécifiques, sur la société française. Non seulement aucun combat progressiste n’avancera mais en plus, l’extrême-droite n’a plus rien à faire : elle peut attendre paisiblement la récolte les bras croisés. Que l’exaspération générale du plus grand nombre l’emporte.

De la bonne foi des participants aux manifestations ou de celle des auteurs qui s’expriment (de la majorité d’entre eux), il n’est pas question. Par exemple la tribune de Raoul Peck, réalisateur du magnifique ‘I am not your negro’. Faire entendre l’Histoire du côté des ‘vaincus’ comme il dit est intéressant; reprendre les mots de James Baldwin est indispensable dans le débat mais s’ils ne sont pas contextualisés, s’ils sont l’occasion de porter une ‘histoire noire’ qui se poursuit au-delà des spécificités nationales : on voit bien que cela peut être interprété comme un appel à la revanche, à partir de l’essentialisation, à partir de la couleur de la peau, alors qu’à la différence des États-Unis (Afro-Américain), Noir n’est pas en soi une identité en France. C’est une donnée parmi d’autres, qui compose parmi d’autres l’identité d’un citoyen français. Donc cette douleur qui ressurgit, même brillamment exprimée, on peut aussi la questionner, ou du moins rappeler à l’auteur que malgré les injustices persistantes en 2020 en France (qu’il faut vite chercher à faire disparaître), elles ne sont pas équivalentes à celles vécues en 1963 à Harlem. Emporté par sa plume il parle de « lois racistes ». En France ? Dernièrement ? On voit bien que la période est à l’excès mais cet excès est-il constructif ? Cela… Ne pas s’enfermer dans la rancoeur et la revanche mais avancer pour faire cause commune (sans rien oublier des horreurs du passé) : c’est James Baldwin qui montrait, sauf erreur, cette voie. Car, il n’y en a juste pas d’autres pérennes.

« Loin de contester les catégories ‘ethnicisantes’ de la droite suprémaciste, la gauche identitaire les valide, et s’y enferme. Au lieu de rechercher la mixité et le métissage, elle fractionne nos vies et nos débats entre ‘racisés’ et non-‘racisés’, monte les identités les unes contre les autres, finit par mettre les minorités en compétition […] Le résultat est là : un champ de ruines intellectuel et culturel. » 

Champ de ruines bientôt en France également : qui sait ? Grande confusion sur les mots et les concepts ici : très certainement. Et menace grandissante de saucissonnage de la société.

J.K Rowling dans la tourmente © Coco - Charlie Hebdo
J.K Rowling dans la tourmente © Coco – Charlie Hebdo

Voir aussi le dernier livre de Mathieu Magnaudeix qui est un vrai plaidoyer, celui-là, pour l’importation de la notion d’intersectionnalité  en France. La bonne foi est évidente. Les conséquences, un peu moins (« mise en concurrence des victimes », selon Caroline Fourest. « La nature ayant horreur du vide »). 

« Quitte à défendre une vision séparatiste, mais aussi parfois intégriste de l’identité, sur un continent où l’extrême-droite monte par peur de cet aveuglement ! La jeunesse gauchiste s’en fiche. Comme ses aînés, elle veut vivre ses pulsions sans penser aux conséquences. »

Améliorer le vivre-ensemble ou l’atomiser en le dispersant façon puzzle. Et faire gagner l’extrême-droite ou au moins ses idées. Là est l’enjeu actuel. Seulement là. Se tromper d’adversaire est dorénavant un luxe irresponsable.

Les mots claquent, durs, inquiétants. Mais bienvenus. Un essai documenté et partisan, plus que conseillé. Car s’il faut choisir entre l’universalisme et l’identitaire, il faut au moins connaître l’histoire, les buts et les risques inhérents à chacun. Brandir une pancarte ‘Je suis le Bien !’, suivre un joli mot trompeur ‘antiracisme !’ ne suffira pas. Pas cette fois. La vraie vie est plus complexe que les postures sur les réseaux. Et la mort de George Floyd est avant tout un drame, oui, mais américain. Même s’il résonne et fait remonter les douleurs. En discuter ? Si cela est encore possible. Si la société française n’est pas déjà devenue aussi susceptible que son homologue d’outre-Atlantique. Et sourde aux mises en garde.

— ‘Génération offensée – de la police de la culture à la police de la pensée’, de Caroline Fourest, ed. Grasset

— Article également publié sur Médiapart

Frédéric L’Helgoualch

‘La route des Balkans’, le drame migratoire. « Wir schaffen das ». « Nous y arriverons »

Parndorf, 26 août 2015 © Associated Press

aux sacrifiés de Parndorf

(« Promets-moi, quoi qu’il arrive, de rester honnête, de ne jamais toucher à la drogue et de ne pas faire le mal »)

« Il est au volant depuis une demi-heure, quand le camion est secoué de spasmes. Une embardée du moteur ? Un pneu éclaté ? Non, juste de petites secousses, comme un fœtus donne des coups de pied dans le ventre de sa mère. Ce sont eux, là-bas, derrière, qui cognent sur les parois.
Il appelle sur son portable l’Afghan dans sa voiture suiveuse : « Eh…ils tapent, derrière ! Faudrait s’arrêter, aller voir… »
L’Afghan le coupe, d’un ton rogue : « On est déjà en retard. Ces messieurs-dames attendront pour voir le paysage. Il faut d’abord passer la frontière autrichienne. » Il raccroche.
Les coups continuent. « Boum, boum… » Radomir met la main à sa poitrine. Les battements de son cœur s’amplifient, recouvrent à présent ceux du camion et ne font plus qu’un avec eux. « Boum, boum… » Il sue à grosses gouttes. Que signifient ces coups ? Il rit bêtement pour conjurer sa peur.
Il rappelle l’Afghan, qui ricane : « C’est pas compris dans le forfait, la vue sur le paysage. Z’avaient qu’à se payer l’option limousine avec chauffeur. Et maintenant t’arrêtes de m’appeler pour rien, compris ? »
Déjà les secousses s’espacent, se font plus légères, effleurements. « Ffuitt… » »

         (« Zohra rit elle-même en lui remettant un petit os de mouton pour jouer au buzul-bazi, un œuf d’or gravé de fins hiéroglyphes et un cerf-volant sur lequel deux yeux sont peints »)

26 août 2015, Parndorf en Autriche, km 53, un véhicule abandonné en bord de route duquel se dégage une odeur immonde. 71 personnes (59 hommes, 8 femmes et 4 enfants) originaires de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan viennent de pousser leur dernier soupir à l’arrière du camion frigorifique non-ventilé des passeurs. Ces derniers (qui se sont enfuis) avaient refusé d’entrouvrir la porte pour laisser l’air s’introduire. La décomposition des cadavres a été accélérée par la chaleur assommante de cet été-là. 71 personnes affamées, désespérées, parties à la conquête de la forteresse Europe avec leurs rêves, leurs espoirs, fêlures et souvenirs mais qui ont fini entassées dans 14m2 avec moins de 30 mètres cubes d’air pour respirer. Ils ont mis trois heures à périr, dans l’indifférence des transporteurs. 71 vies, 71 histoires uniques résumées désormais par un amas de chairs indistinctes. Sur la porte du camion alimentaire habituellement réservé au transport de poulets, une inscription en slovaque : « ma viande est délicieuse, parce que je suis bien nourri. » L’inspecteur des autoroutes de l’Etat du Burgenland qui a découvert la scène ira vomir dans le bas-côté. 

Qu’ils prennent mon corps, ils n’auront pas mon âme »)

« Un adulte est composé à soixante pour cent d’eau. Après la mort, l’intérieur des corps, à commencer par l’estomac et les intestins, pourrit et du liquide s’épanche par les orifices. Dans ce liquide qui tapissait l’intérieur du camion, on a retrouvé les affaires des morts : de l’argent, cousu dans les doublures ou caché dans des semelles de chaussures, des papiers d’identité, le carnet de vaccination d’un enfant, des photos de mariage ou du FC Barcelona, des bijoux, quelques jouets… Les objets ont été mis à sécher. »

         (« Asma l’intelligente / Aux cheveux noirs et bien soignés / Celui qui t’aime t’embrasse / Et celui qui te déteste va avoir des problèmes »)

l'auteure Christine de Mazières © François Bouchon - Le Figaro
l’auteure Christine de Mazières © François Bouchon – Le Figaro

Le nourrisson de dix mois a-t-il observé sa mère une dernière fois ? Celle-ci l’a-t-elle plaqué fort contre son cœur ou la panique et les bousculades ont-elles interdit cet ultime échange ? Le lecteur serre les poings, son imagination le mène sur des rives bien sombres. Il doit lutter contre la nausée qui menace.
Christine de Mazières, haut-fonctionnaire franco-allemande habituée des arcanes de l’Union et auteure du remarqué ‘Trois jours à Berlin’ ne joue pas avec le sensationnalisme, avec le gore : elle décrit une réalité qui l’est, une histoire vraie qui – qu’on le veuille ou non – est gore; insoutenable. Inhumaine. Sur un ton froid, médical et précis qui maintient tant bien que mal l’émotion à distance afin de permettre au lecteur de poursuivre (et probablement pour ne pas flancher elle-même), l’écrivaine retrace le parcours de quelques-uns de ces infortunés, pions sacrifiés de la cynique partie géopolitique en cours. ‘La route des Balkans’ est à la fois un hommage à ces enfants, ces femmes, ces hommes qui espéraient une vie meilleure (la survie au moins), une analyse pointue de la crise migratoire vue d’Europe (particulièrement d’Allemagne) mais aussi un hommage appuyé à Angela Merkel, seule femme d’Etat véritablement à la hauteur en ces temps de frayeur xénophobe, de populisme exacerbé, de frousse électoraliste.

Va, le cœur de ta mère t’accompagne, où que tu sois… »)

« Pendant la conférence, le chancelier autrichien se penche vers sa collègue allemande pour lui montrer une vidéo sur son iPad. On y voit un camion abandonné sur une autoroute en Autriche près de la frontière hongroise. Le camion est blanc et orné de dessins représentant des poules. La vidéo zoome sur les portes arrière entrouvertes du camion. On voit un tas de corps. Beaucoup de corps entassés. Inertes. Seule la caméra tremble. Et la main du chancelier.
Sous la frange blonde, le regard bleu se trouble. La chancelière lui murmure : « C’est une catastrophe humanitaire qui se prépare si on n’agit pas… » Son voisin lui demande : « Que faire ? »
Elle ne répond rien. Elle réfléchit, le regard perdu dans le plafond. Elle semble passer tous les éléments du dossier en revue dans sa tête, détailler les options, peser le pour et le contre. Ses pensées se déplient. Elle avance ses pions et joue ses parties à l’avance, pour ne rien laisser au hasard. Elle connaît les dossiers à fond et parle toujours en dernier. Elle sait la biographie de chacun de ses interlocuteurs et de leurs collaborateurs. C’est une scientifique, elle ne néglige aucun détail.
Personne n’a vu briller la petite sphère irisée au bord de ses paupières. Elle penche sa tête sur ses dossiers encore plus que de coutume. Son conseiller, assis derrière elle, habitué à décrypter le langage corporel de sa patronne, sait qu’elle réfléchit et soupèse tous les scénarios, plongée dans une partie de go intérieure. Son cerveau scanne toutes les combinaisons possibles, pense-t-il. Il sait qu’elle va se retourner et se prépare à lui répondre.
Elle se contente de le fixer de ses yeux pâles. « Ça va décoiffer », pense-t-il. »

         (« Volksverräterin, Hure ! » « Traîtresse au peuple, putain ! »)

 © AFP
© AFP

L’émotion en Allemagne et dans toute l’Europe après le drame de Parndof (puis quelques semaines plus tard la découverte de la dépouille du petit réfugié Alan Kurdî sur une plage turque) fera prendre conscience de l’ampleur de la catastrophe humanitaire qui se prépare, de l’étendue des foules perdues déjà en mouvement, fuyant les bombardements, les égorgeurs de l’Etat Islamique, les guerres civiles, la déstabilisation de leurs pays démembrés. Angela Merkel, à l’inverse de ses collègues européens tétanisés par les sondages, décide de faire le pari de l’accueil, de l’intégration.

         (« Ô mère, je sais que tu veilles sur moi, du haut de nos montagnes, ton cœur veille »)


« « Deutschland ist ein starkes Land… Wir haben so vieles geschafft, wir schaffen das. Wir schaffen das, und wo uns etwas im Wege steht, muss es überwunden werden. »
« L’Allemagne est un pays fort… Nous sommes arrivés à accomplir beaucoup de choses, nous y arriverons. Nous y arriverons, et là où nous rencontrerons un obstacle, il faudra le surmonter. » […] Elle ne fait plus de diplomatie, encore moins de politique à cet instant. Elle énonce une évidence à ses yeux. Elle livre sa pensée profonde. Elle s’engage réellement. Il est, dans une vie, de rares instants de vérité. En voici un. […] « Wir schaffen das. » Ces trois mots, qu’elle répétera à plusieurs reprises, ont déclenché une vague sans précédent de stupeur : espoir des malheureux du monde entier en quête d’une terre accueillante, admiration d’une large partie des Allemands, colère et haine d’une minorité xénophobe qui s’étendra dans toute l’Europe. »

         (« C’est dégoûtant d’imaginer ce petit corps visqueux, sorti du noir étang, se blottir contre la jolie princesse »)

Certains l’accuseront de cynisme, l’Allemagne vieillissant à grande vitesse, en manque de bras vigoureux bientôt. À ceux-là on pourrait répondre que la RealPolitik n’empêche pas la défense des valeurs universelles. À ceux-ci on pourrait demander : ‘et vous, qu’avez-vous fait à part tendre l’oreille et le micro aux théoriciens professionnels, gourmands, du chaos ?’, ‘qu’avez-vous fait sinon vous asseoir sur les principes affichés de l’Europe, sinon vous livrer à des comptes d’apothicaire lors de la répartition des damnés de la terre, des comptes que l’Histoire n’oubliera pas et jugera à coup sûr sévèrement ?’

         (« Radomir, te voilà de retour ! As-tu finalement trouvé du travail en Hongrie ?»)

 © Patrick Stollarz - AFP
© Patrick Stollarz – AFP

La force de ‘La route des Balkans’ vient de son ton précis, informé, méticuleux lorsque son auteure décrit ce qu’est la nouvelle route des Balkans pour les réfugiés (l’autre route principale étant la Méditerranée. Voir ‘Mur Méditerranée’ de Louis-Philippe Dalembert à ce sujet, chez Wespieser également). Les étapes à franchir, le sinistre jeu du Premier Ministre hongrois, les doutes de la Chancelière, la lâcheté des dirigeants européens, les menaces d’infiltration des fous d’Allah. On devine l’énarque derrière la plume, la rigueur lui servant de boussole. Le binaire n’a pas sa place : ni hagiographie de Merkel, ni tract idéaliste, le roman expose les enjeux, les possibilités, évite les simplifications et, surtout, place tous ses personnages à égalité. Leur rend leur humanité dissoute dans un camion à viande le 26 août 2015. À égalité mais, à des places différentes. La chancelière allemande et la jeune syrienne Asma (qui montera dans le camion de la mort). Radomir le conducteur bulgare et Helga la grand-mère allemande. Tamin le jeune Afghan (qui ratera heureusement le camion) et Alma l’héritière d’une histoire germanique compliquée, marquée par le Nazisme, qui se souvient que sa famille elle aussi a été migrante, jetée sur les routes il n’y a pas si longtemps pour échapper à l’extermination.

         (« Germany ! Germany ! »)

La route des Balkans’ permet également au lecteur français de mieux saisir les réactions allemandes, bien moins virulentes, bien plus bienveillantes face à la crise migratoire sans précédent que nous vivons. On retrouve là l’obsession de Christine de Mazières dans son travail à entretenir, définir, le lien franco-allemand. Un roman particulièrement riche, informé, rationnel et sensible à la fois, qui remet l’humain au centre, place qu’il n’aurait jamais dû quitter. Actif, en un sens, puisqu’on sent la lutte du côté de l’auteure comme du côté du lecteur pour ne pas se laisser déborder par l’émotion et privilégier la raison, ce qui au final résume parfaitement la situation face à ce déplacement massif de populations terrifiées venant vers nous. Un livre précieux qui décillerait intelligemment les yeux de ceux qui préfèrent regarder ailleurs ou se barricader derrière des mots génériques alors que tant de vies se font écrabouiller à leurs portes (seulement ceux-là, bien entendu, ne liront jamais cet ouvrage).

« Laisse-le pleurer, pense Alma » en observant tressaillir le corps d’un Tamin épuisé.

« Laisse-le pleurer. »

Et cette page de recueillir de concert les larmes du lecteur qui, lui aussi, au bout de ces 179 pages emportées, finit par lâcher prise face à tant d’humanité meurtrie; face à tant d’injustices réelles et actuelles. 

   — ‘La route des Balkans’, de Christine de Mazières, éditions Sabine Wespieser —

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– Article également publié sur Médiapart

‘Génération Ocasio-Cortez’. Le nouvel activisme US : modèle pour la gauche française ?

AOC et Bernie Sanders © DR

Occupy Wall StreetSunrise (les architectes du Green New Deal), Justice DemocratsBlack Lives MatterMe TooWomen’s MarchRebellion Exctinction : autant de mouvements, d’organisations citoyennes, d’appels à la convergence des forces contestataires de la société civile nés sur « le fumier de l’ère Trump » (à l’exception d’Occupy Wall Street, 2011, mais le mouvement a laissé sa marque sur le mode de fonctionnement de l’activisme américain) : Mathieu Magnaudeix nous propose dans son dernier ouvrage de partir à la découverte de ce nouveau militantisme U.S qui tente de peser au sein d’une société plus divisée que jamais, de faire entendre ses voix au milieu d’un jeu politique bipartiste, cadenassé, alors que Bernie Sanders a été pour la seconde fois poussé à l’abandon dans la course à l’investiture Démocrate. Portraits, étude des théories, des capacités de mobilisation, de pression et des aspirations de chaque groupe sous le règne du ploutocrate raciste, idole des suprémacistes blancs et des bigots, génie auto-proclamé et grabber de pussies en chef.

Génération Ocasio-Cortez, les nouveaux activistes américains’ mais, restons un temps tout de même dans l’hexagone puisque cet essai de Mathieu Magnaudeix (essai très sourcé, approfondi, basé sur les entretiens de l’auteur avec des figures majeures, actuelles et passées mais toujours influentes de la gauche U.S dite radicale) invite avec enthousiasme les militants français de gauche à s’inspirer des méthodes des organizers américains, de cette gauche hors parti qui tente de se réinventer sur le terrain. Une distanciation (mot très tendance) dès le départ semble sur ce sujet nécessaire. Une distanciation sans doute rêche mais pas superflue tant les problématiques et la définition même de ‘gauche radicale’ dans les deux pays semblent éloignées (un socialiste tricolore y serait classé écarlate, pour dire). Même si, dans les deux cas, la gauche dans son ensemble paraît en effet en très mauvais état et pas du tout en position dominante (politiquement, culturellement). Le pouvoir de la mobilisation sauce community organizing serait enthousiasmant appliqué en France (surtout qu’en face d’un Président rejeté par l’opinion, toujours aucune force de gauche crédible n’émerge) si un modèle controversé pour y parvenir n’était pas proposé dans le pack.

Occupy Wall Street © DR
Occupy Wall Street © DR

« Cinq ans de suivi de la déprimante actualité politique française m’ont suffi pour constater ses impasses : le petit jeu des combines partidaires, le culte des chefs (tous des mecs), leur ego, leur présidentialisme maladif. Le plus triste pour moi fut pourtant d’assister à la conversion de la « gauche » au pouvoir au néolibéralisme, à la surveillance, aux doctrines sécuritaires. De constater, aussi, le racisme d’un certain nombre de ses représentants, occupés à faire du voile porté par certaines femmes musulmanes le défi principal auquel est confrontée la société française. Leur acharnement à déceler dans toute tentative d’organisation minoritaire l’hydre menaçante du « communautarisme », concept flou aux significations multiples qui surgit dès que des personnes racisées, des femmes, des queers tentent d’exister dans la sphère publique, ou (offense !) de s’organiser collectivement. »

Comment ne pas partager la première partie de cette analyse de Mathieu Magnaudeix ? Son agacement devant des politiques tricolores satisfaits se passant les plats, incapables d’inventer un autre chemin que celui de l’ultra-libéralisme, déconnectés des colères du terrain tant le trône du César républicain les hypnotise. Cependant, « l’organisation collective » dont il parle peut à son tour être taxée de « concept flou », de concept fourre-tout. Si les mouvements environnementaux par exemple peuvent être en ces temps d’urgence climatique un modèle très inspirant pour créer dans la rue un rapport de force avec les décideurs, une sorte de lobby citoyen que les gouvernants ne sauraient plus ignorer, d’autres entendent se baser sur l’essentialisation et lancent de plus en plus systématiquement et à la volée accusations faciles de racisme (ou d’homophobie, de misogynie, de transphobie etc) et de traîtrise à une ‘gauche véritable et pure’ à la face de tout contradicteur déclarant préférer le modèle du creuset utilisant la laïcité comme boussole, du melting-pot intelligent (cassé, à améliorer, à inventer) à celui des casiers identitaires d’où jaillirait systématiquement la Vérité dès lors que le mot magique ‘oppression’ aurait été brandi. L’intersectionnalité comme nouvelle grille de lecture en mode ‘c’est comme ça et c’est tout sinon vous n’êtes pas de gauche’ (pour une hypothétique union, faudra repasser. Macron peut souffler). Quant au « sécuritaire », une série d’attentats sanglants ayant frappé le pays, réalisés par des nationaux happés par l’intégrisme religieux, piétinant tous les efforts d’intégration de leurs parents et crachant au visage de la nation en même temps que leurs victimes expiraient, ne pas questionner (sans stigmatiser quiconque évidemment, il n’est pas question ici de la fange de notre vie politique) notre modèle – ainsi que l’hallucinante résurgence du sentiment religieux dans la société – aurait tout simplement été irresponsable. La France n’est pas une page blanche sur laquelle chacun poserait ses billes comme il l’entend : il ne suffit pas de l’affirmer, de le rêver pour que cela soit vrai. Personne n’a à être sommé de s’improviser sociologue, de se définir boomer, millennial, racisé, non-racisé, cis, non-binaire, queer, masculiniste & co s’il ne le souhaite pas : des tranches partout, des tranches pour tout (et la nature humaine étant ce qu’elle est, à tout faire ensuite pour obtenir le dernier mot en piochant ce qui arrange dans l’Histoire, en jonglant avec trois-quatre éléments d’une novlangue taillée sur mesure pour l’occasion). Génération post-it : no thank you, cheers, ta. Et si les recettes si prometteuses aux États-Unis se révélaient mortifères en France ? Un vrai débat, qu’amène par ricochet ce livre.

Black Lives Matter © Richard Tsong-Taatarii
Black Lives Matter © Richard Tsong-Taatarii


Mathieu Magnaudeix reprend la définition de l’intersectionnalité donnée par l’universitaire américaine Kimberlé Crenshaw (pour cette raison également que ‘Génération Ocasio-Cortez’ est intéressant : essayer de comprendre les concepts derrière les actions et les revendications) : « un prisme permettant d’inclure dans notre analyse du monde social l’éventail le plus large possible d’injustices sociales. Cela ne vient pas se substituer à l’analyse des rapports de classe, de sexe ou de race […] mais cela permet de penser comment certaines personnes se retrouvent frappées par une convergence de désavantages. » Sur le papier, rien à dire. Mais dans les faits on voit bien que la course à l’oppression est lancée, que questionner par exemple les religions (espèces désormais non pas menacées mais pourtant surprotégées) sans se prendre une volée de bois vert dans la face devient difficile. Et qu’à force de vouloir se définir absolument, systématiquement (maladivement dans certains cas), on finit par oublier le liant pour ne plus que se concentrer sur les différences, la mise en accusation de mille bourreaux et aussi sur un programme bien trop large pour ne pas relever de l’utopie. Et même parfois à la dé-responsabilisation des individus du simple fait de leur appartenance à telle ou telle histoire. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de douter des spécificités, des inégalités, du racisme, du rejet, de ne pas reconnaître plusieurs histoires imbriquées dans un récit commun mais de se questionner sur les abus que ce concept d’intersectionnalité pourrait entraîner, sur la politique de la fracturation permanente, de la subdivision compulsive au nom d’une égalité qui, pour le coup, ne serait pas prête d’être atteinte.


« Le militantisme, j’ai horreur de ça […] Des gens qui sont sûrs d’avoir raison et qui vont contre le Mal, sans discussion possible. »

Étrange, sans doute, de placer dans ce billet sur ‘Génération Ocasio-Cortez, les nouveaux activistes américains’ cette citation de la regrettée Claire Bretécher qui a – incroyable – réussi à trouver sa place dans le panthéon des dessinateurs sans avoir eu besoin de jongler dans chaque bulle avec l’écriture inclusive. Qui a – rendez-vous compte – rencontré le succès avec un personnage d’ado mal fagotée, se moquant des codes imposés, sans avoir eu recours à une novlangue prétendument révolutionnaire. D’aucunes de répondre aussitôt : « Faiche ! Pour une Claire Bretécher, combien d’autres à qui on a volé la chance ? » Exact, elles auraient 100% raison. Mais il n’est pas démontré encore que de répéter en boucle ou de coller sur tous les murs des affiches XXL « à bas le patriarcat ! » et de rendre la langue illisible change quoi que ce soit, concrètement, aux inégalités hommes-femmes. De nouvelles amitiés, sûrement. Une solide communauté de followers, à coup sûr. La (re)découverte de l’action, indubitablement. Mais à part cela ? Une Bretécher revendiquant son indépendance aura sûrement plus incarné, bousculé les mentalités et fait avancer la cause des femmes que le bruit et les postures actuels sur le web. Recul revendiqué, donc, avant de plonger dans ‘Génération Ocasio-Cortez’ de l’engagé Mathieu Magnaudeix, correspondant de Médiapart aux États-Unis.

Agrippine © Claire Bretécher
Agrippine © Claire Bretécher

Nulle perfidie ici contre les femmes et les hommes qui entendent combattre les injustices par cette approche, simplement un rappel du droit à demeurer dubitatif non pas sur les combats menés mais sur le prisme de lecture qui essaie d’être imposé, sur les panaches levés des chevaliers du Bien 2.0 : un tour sur Twitter par exemple suffira à convaincre les plus sceptiques de la richesse du nouveau vocable militant, section noms d’oiseaux (« white tears », «mascu cis », « post-colonialiste privilégié », « laïcard » et autres joyeusetés vindicatives, synonymes modernes de « Tais-toi ! »). Une idéalisation de l’activisme moderne semblerait aussi dangereuse qu’une ignorance de sa grande énergie. Critiquer les pièges qu’il tend avec les meilleures intentions du monde – sans même s’en rendre compte, et, là est bien le drame – n’est donc pas du luxe. Les sensitivity readers aux Etats-Unis, par exemple, chargés dans l’édition de repérer et couper tout propos susceptible de froisser telle ou telle catégorie de lecteurs (Gosh…) et ce pour éviter les procès : est-ce vraiment ce modèle de société-là que nous désirons ? Car à force de censurer au nom du Bien, ils se coltineront probablement, les Américains trop susceptibles, un deuxième mandat Trump. Niveau efficacité, la technique de la cocotte-minute a l’air plutôt contre-productive. Quand on veut imposer au lieu de convaincre : l’affaire est en fait déjà pliée. La discussion mais… pas trop, en fait.

l'auteur © Mathieu Magnaudeix
l’auteur © Mathieu Magnaudeix

Une réserve sur le militantisme identitaire en France (aux États-Unis c’est différent, il n’y a qu’à regarder les chiffres de probabilité pour un Noir de se faire abattre par la police : 2,5 fois plus élevé que pour un Blanc. Le racisme est une part sombre de leur histoire, plus vivace que jamais) qui se devait d’être indiquée, toute lecture étant évidemment subjective et l’auteur faisant lui même le parallèle entre l’organizing de la gauche dite radicale outre-Atlantique et le nouveau militantisme français. Une réserve longuement développée mais le livre en vantant les mérites, elle n’est pas hors-sujet. Cette méfiance posée (et encore, l’exemple des Indigènes de la République n’a pas été dégainé. Un ange passe…), plongeons-nous vraiment dans l’ouvrage qui ne se concentre certes pas spécifiquement sur cet activisme-là (car il semble l’avoir déjà intégré) mais, pouvant en France être considéré comme le plus inquiétant, il méritait un traitement particulier. Le livre ne traite pas de ce sujet mais il le pose indubitablement. Et lorsque l’auteur en parle, c’est pour balayer ces critiques d’un revers de la main en les qualifiant de « fantasmes ». Chacun se fera son opinion, c’est après tout le but d’un essai.
Un bouquin très documenté et fort intéressant par ailleurs qui se veut optimiste et positif. Mais oui mais oui : on peut tiquer sévèrement au plaquage des théories identitaires U.S sur la réalité française, sur son modèle (malade, oui, il faudrait être aveugle pour le nier), tout en s’intéressant à l’émergence d’un nouvel activisme américain, dynamique et imaginatif, héritier d’une culture de la mobilisation propre aux Etats-Unis (Magnaudeix le reconnaît bien volontiers d’ailleurs) et qu’il serait sot d’ignorer. Another country, some other rules.

Extinction Rebellion © DR
Extinction Rebellion © DR


« Ceux dont je vais vous raconter les histoires, la plupart jeunes adultes de vingt ou trente ans, sont en outre reliés par une expérience commune : ils n’ont connu que les crises. Ils entrent dans la vie adulte avec deux certitudes. La première est qu’ils vivront bien plus mal que leurs parents. La seconde est que le monde qui se dessine devant eux est détestable. Insoutenable. Invivable : un monde dans lequel la vie devient impossible.
La majorité d’entre eux sont nés sous la dynastie républicaine des Bush ou le mandat du démocrate néolibéral Bill Clinton. Ils se sont endettés pour faire des études hors de prix, ont vu les inégalités exploser, craignent à présent l’effondrement climatique dont ils seraient les premières victimes. Leurs parents et leurs amis exercent parfois deux ou trois boulots pour vivre. Gamins, ils ont vu les Twin Towers de Manhattan s’écrouler et leurs dirigeants déclencher, en représailles, une guerre absurde, meurtrière, géopolitiquement catastrophique en Irak, au prétexte de « preuves » fabriquées de toutes pièces par la Maison Blanche. Ils ont traversé l’ouragan de la crise financière de 2008, ont vécu sa cruauté, constaté avec dégoût que les banques et établissements de crédits coupables s’en sortaient à peine égratignés, sauvés par l’Etat. Comme AOC, certains ont fait en 2008 du porte-à-porte pour Barack Obama et ont applaudi sa victoire, pour vite constater que « l’espoir » promis était remis à plus tard, même avec le premier président noir des États-Unis. Beaucoup ont traîné leurs basques dans les assemblées générales interminables d’Occupy Wall Street, mouvement d’occupation de l’espace public apparu à Manhattan en 2011, qui entendait dénoncer la rapacité des 1% les plus riches de la planète et esquisser un autre avenir possible. D’autres (parfois les mêmes) ont crié : « Black Lives Matter ! » contre les violences policières et le racisme institutionnel […] Ils rappellent que, dans un pays dont les premiers présidents furent propriétaires d’enclaves, la vie des Noirs vaut toujours moins que celle des Blancs. Beaucoup réclament l’assurance-santé universelle comme en Europe, l’annulation de la dette étudiante, et rêvent de dépasser le capitalisme.
Ces nouveaux activistes combattent en même temps les oppressions sociales, économiques, raciales. C’est en ce sens qu’ils sont radicaux. »
Et le journaliste d’enchaîner les entretiens avec certains de ces jeunes adultes qui ont décidé de s’engager non par caprice mais poussés par la nécessité tripale de faire, tenter du moins, de « créer du commun » pour ne pas tomber dans la désespérance durant le mandat Trump tant les injustices sont criantes et le parti Démocrate désespérant.
Ainsi Tara Raghuveer, jeune Américaine d’origine indienne du Midwest qui après des études à Harvard décide d’abandonner la promesse d’une carrière dorée pour retourner dans sa ville natale monter une organisation de défense des locataires à bas revenu. Ici un extrait de sa prise de conscience.

Tara Raghuveer © DR
Tara Raghuveer © DR


« Un ami d’enfance lui a proposé de la balader dans les quartiers pauvres où il possède des logements. Avec lui, elle découvre une ville qu’elle ne connaissait pas, à quelques rues de là où elle a grandi. Kansas City fait partie des villes les plus ségréguées des États-Unis. Les pauvres sont cachés derrière l’avenue Troost, la ligne urbaine de démarcation entre les Noirs et les Blancs. Son ami, ce gentil garçon qu’elle fréquentait depuis ses douze ans, se révèle être un marchand de sommeil cynique et violent. Les maisons qu’il loue sont délabrées. Il entre sans frapper, se permet des commentaires méprisants, exhibe devant Tara le pistolet qu’il utilise pour menacer ses locataires en retard de paiement. « Il me répétait qu’il faisait une bonne action en aidant les pauvres à se loger. Ça lui permettait sans doute de bien dormir la nuit. » »
Après avoir utilisé les méthodes traditionnelles du community organizinget récolté une masse d’informations sur les expulsions à Kansas City, Tara Raghuveer défend désormais « au sein de People’s Action, une coalition de mouvements grassroots [campagnes de terrain], la construction de millions de logements sociaux, un contrôle national des loyers, le droit au logement pour tous. Elle ne cesse de s’émerveiller du pouvoir de l’action collective. Des déclics créés par la proximité et l’écoute. « S’organiser, dit-elle, c’est construire des relations fortes et agir ensemble. C’est rendre l’inévitable évitable. » »
Ces rencontres de l’auteur aux quatre coins du pays avec les nouveaux activistes et les anciens influenceurs sont ainsi l’occasion pour le lecteur de découvrir des parcours, des personnalités charismatiques et, peu à peu, un tableau des injustices au cœur de l’empire américain. Injustices que ces jeunes activistes entendent bien réparer, amoindrir au moins, en inventant mouvements, coalitions, campagnes, persuadés que rien ou si peu ne viendra plus du parti Démocrate, même s’ils tentent encore de l’influencer (scène cocasse dans le bureau de la féroce Speaker Nancy Pelosi), mais tout de la synergie des forces militantes.
Un portrait aussi, bien sûr, d’AOC, Alexandria Ocasio-Cortez, révélation 2018 de la vie politique américaine, ancienne serveuse du Bronx devenue la plus jeune candidate jamais élue au Congrès et désormais pugnace adversaire de l’administration Trump, symbole des possibles et du renouvellement.
Plusieurs chapitres poussés sur les techniques d’organizing également, qui ne manqueront pas d’intéresser les militants convaincus. Et une énergie qui se dégage de cet essai/enquête, une envie d’y croire qui ne demande qu’à être partagée (même si…Mais cela a déjà été dit).


Un livre qui pourrait donc devenir une référence pour certains militants. Et, pour les moins convaincus (qui a dit ‘boomers‘ ? Qui a osé ?), pour les ‘bretécheriens’ : l’occasion de découvrir, d’essayer de comprendre un logiciel différent du leur à l’heure où « les gauches » ne savent plus échanger et passent leur temps à s’envoyer des attaques ad hominem en mode scuds. Dans tous les cas, un regard intéressant sur une Amérique en ébullition.

— ‘Génération Ocasio-Cortez, les nouveaux activistes américains’, Mathieu Magnaudeix, ed. La Découverte

* lire les bonnes feuilles de ‘Génération Ocasio-Cortez, les nouveaux activistes américains’ sur Médiapart

– article également publié sur Médiapart

‘La femme révélée’, de Gaëlle Nohant. Photographie d’une époque en ébullition

 © Marc Riboud
© Marc Riboud

Le dernier ouvrage de Gaëlle Nohant, l’auteure de ‘La part des flammes’ (2015, ed. Héloïse d’Ormesson), est trompeur. Les premiers chapitres laissent croire au lecteur qu’il s’aventure dans une romance, celle d’une privilégiée de la Gold Coast (quartier résidentiel huppé de Chicago) et – prédit le lecteur méfiant – d’un robuste gaillard maniant le verre de Scotch et le barreau de chaise avec une dextérité égale. Mme Bovary américaine à perles, tourments intimes plaqués or, tailleurs Dior, demeures majestueuses, suspense au cordeau et tutti quanti se profilent à l’horizon. Mary Higgins Clark es-tu là, pourquoi, Gaëlle Nohant, pourquoi ? Il n’abandonne pourtant pas, le lecteur, car même s’il craint un rendez-vous manqué, il devine un récif à sauter, la promesse de la haute mer bientôt. C’est que…la plume de Nohant est subtile et l’a déjà piqué dès les premières pages même s’il ne le réalise pas encore, l’inconscient. « Son visage me touche, derrière ce maquillage et cette coiffure qui la déguisent. Ses yeux noirs sont des sentinelles orgueilleuses. »

La femme révélée’ ou le déclassement dans les années 50 d’Eliza Donnelley, fille d’un sociologue libéral et engagé, épouse d’un homme d’affaire redoutable frayant avec l’Outfit (nous sommes dans la cité d’Al Capone), jamais vraiment aimé et désormais franchement craint (« C‘est tout ce que je suis à tes yeux ? Un genre de prostituée ? – Non, tu es plus chère. Et pour ce prix, tu te donnes moins de mal. Tu es une mère acceptable. Mais en dehors de ça… Ah si, pardon, tu prends des photos. Tu es artiste ! Et surtout, tu as des ‘valeurs’. C’est bien tout ce que ton père t’a laissé ») 

 © Vivian Meier
© Vivian Meier

Le voisinage toujours trop enthousiaste et son désespoir étouffé, un pervers narcissique pour mari, bâtisseur d’une fortune douteuse; les réceptions, les conseils bridants d’une mère apeurée, trop bien consciente de la position des femmes dans la société (« elle s’était efforcée de me convaincre que mon seul destin était l’effacement, la dissolution ») : « Les apparences… Parfois on a besoin de s’y raccrocher, c’est tout ce qui reste. » Les seules bouffées d’oxygène pour Eliza Donnelley sont son fils Tim, petit garçon «still scared of monsters », et son appareil Rolleiflex qui sert de bouclier à cette femme à fleur de peau qui perçoit les signes avant-coureurs de l’éruption.

« J’étais intriguée qu’elle aimât les portraits que j’avais faits d’elle. Je l’avais d’abord capturée en belladone capiteuse et toxique, deadly nightshade – ombre mortelle de la nuit – drapée dans une robe de jersey parme qui tenait par des fils invisibles et accélérait la respiration des hommes. Puis je lui avais demandé d’ôter ses gants et ses bijoux, de défaire sa chevelure, et je l’avais fait poser assez longtemps pour atteindre ce degré d’usure où elle perdrait son assurance et ses repères, la livrant au vide de ce regard éteint, à cette question sans réponse. C’est ainsi que je l’avais scrutée, disséquée, telle une proie qui consent au piège mais n’en perçoit pas l’étendue. Je l’avais privée de ses artifices et elle m’avait dévoilé sa faim, sa frayeur. »

Eliza capture l’image de la maîtresse du moment de son époux et découvre dans le même temps son talent caché, son pouvoir aussi : son œil. La célèbre séance de Marylin avec Douglas Kirkland (qui donnera sans doute les plus belles photos de l’actrice) traverse ici l’esprit. Car ‘La femme révélée’ est aussi un livre sur la photographie (et donc sur l’art), sur le processus un peu magique qui mène les grands artistes du contrôle de la technique à l’expression immédiate et fixée de leur sensibilité sur un sujet. Vivian Maier, Robert DoisneauIzis ou encore Willy Ronis habitent le roman, sans même avoir besoin d’être nommés. 

 © Vivian Meier
© Vivian Meier

Un coup de feu vient soudain faire voler en éclats l’existence déjà secrètement ébréchée d’Eliza Donnelley. Un coup de feu qui décillera l’héroïne et l’entraînera avec le lecteur dans le tourbillon du combat pour les Droits civiques, dans le ghetto noir de Chicago, au plus près de la ségrégation cachée des États du Nord des États-Unis (« À les entendre, les Noirs n’étaient pas si malheureux, dans leurs petites cages malodorantes. La pénurie de logements du ghetto réinventait la tribu africaine, avec l’aide de quelques bons chrétiens »), dans le St Germain-des-Prés jazzy des 60’s puis au sein même du mouvement pacifiste anti-Vietnam, de la contre-culture du début des 70’s. Vingt-cinq ans d’exil pour Eliza Donnelley devenue Violet Lee, américaine mystérieuse, photographe réfugiée à Paris ayant fui son passé mais également abandonné son fils. Les démons intérieurs de Violet accompagnent ceux de l’époque, les voix du Dr King, de Bob Kennedy et de Saul Alinsky tonnent dans la furie d’un pays déchiré, d’un « foutu pays (qui) ne laissera personne parler pour les perdants. » La rage de vivre s’allie à l’exécration des règles d’un monde corseté et cynique. « Si on veut contrôler les pauvres, il faut commencer par les diviser. Et surtout si tu es mon inférieure, je peux te payer à bas prix, ou ne pas te payer du tout. Je peux te voler ta terre et décréter que c’est pour ton bien. Je peux te tuer sans grand préjudice. Admettre que les hommes sont égaux mettrait l’équilibre du monde en péril. Il y a trop d’intérêts en jeu, depuis trop longtemps. »

Martin Luther King © Ted Williams
Martin Luther King © Ted Williams

Des coups de feu, encore, inexorablement, viennent abattre en plein vol espoirs et rêves de justice. Le pasteur noir s’écroule, le sénateur blanc git au sol dans son sang et les crosses des forces de l’ordre démolissent la jeunesse rebelle, multicolore.

« Ceux qui descendaient des camions de police en hurlant : « Kill ! Kill ! Kill ! », ceux qui traînaient les gosses sur le bitume et les poussaient brutalement dans les fourgons. À l’entrée sud-ouest du Hilton, un gamin maigre aux cheveux longs était tombé et les flics se mettaient à quatre pour le cogner. Un goût âcre dans la bouche, je me suis précipitée vers lui, armant l’appareil. Couvert de sang, le gosse concentrait son énergie à ramper sur le trottoir. Quand il m’a aperçue, il a levé deux doigts en V. J’ai pris plusieurs clichés et rembobiné ma pellicule. Au même instant, un médecin qui courait vers le garçon a été stoppé par une grêle de coups de matraque et l’un de ses agresseurs m’a prise en chasse, me gagnant de vitesse. Le premier coup m’a coupé la respiration, et puis le flic s’est acharné sur moi, me cognant à l’aveugle et brisant mon Leica avant de vider le contenu de son aérosol. »

Mais les rencontres (Gaëlle Nohant est une portraitiste inspirée), la main tendue d’un jazz-man à Paris, l’amitié d’une catin au grand cœur à la coupe Louise Brooks rue de Provence, l’envie d’aimer (« ce baiser était un vertige et un recommencement. Nos corps reprenaient leur conversation là où ils l’avaient laissée, voilaient les silences et les secrets, prétendaient ignorer les changements infimes qui nous avaient fait dériver loin l’un de l’autre ») et l’idée de retrouver son fils, ce grand inconnu désormais, donnent du courage à Violet et la forcent à se…révéler.

 © Izis
© Izis

« Il espérait qu’à l’avenir, les laissés-pour-compte parviendraient à s’unir au-delà des clivages raciaux pour gagner un vrai poids politique. Il me parla longuement de la Campagne des pauvres gens, que le pasteur King avait initiée avec l’appui de Robert Kennedy pour réclamer la justice économique pour tous les démunis, quelles que soient leur couler de peau ou leur origine. Le meurtre de ses deux porte-parole les plus charismatiques lui avait porté un coup fatal. Elle s’éteignait dans l’indifférence, enterrée sous les bombardements du Nord-Vietnam et la clameur des pacifistes.

– Tu vois, me dit-il, en vieillissant, je constate que derrière le racisme, il y a la rapacité d’un système qui a besoin de fabriquer des esclaves. Le problème, ce n’est pas la peur ou la haine de l’autre. Ces barrières-là, on peut les repousser, les faire tomber. Le problème, c’est ce ventre qui a toujours faim, de main-d’oeuvre à bas prix, d’hommes dégradés. Le docteur King en était venu à la même conclusion, Robert Kennedy s’en approchait et ce raisonnement les poussait à unir leurs forces dans cette Campagne des pauvres gens. Maintenant qu’ils sont morts, qui reprendra le flambeau au risque de sa vie ? Les communautés se replient sur elles-mêmes, la défiance l’emporte et nous affaiblit…

Je lui fis remarquer que mes nouveaux amis de la Nouvelle Gauche ne disaient pas autre chose. Il me sourit :

– L’autre jour, un Black Panther a dit en parlant de votre manifestation : « Laissons les blancs-becs montrer ce qu’ils ont dans l’estomac ! C’est leur tour. » C’est votre tour, Eliza. Mais qui sait ? Peut-être qu’on vous rejoindra sur la rive !

 Le discours d’Henry désappointa les leaders du Mobe, même s’ils respectaient la position des Noirs et si la perspective de « faire leurs preuves » les excitait plutôt. 

– Bon… Il va falloir se battre avec des gamins prépubères et des hippies, dont le seul programme est de baiser et de nager nus dans le lac, résuma Rennie, parvenant à nous dérider. »

l'auteure © Gaëlle Nohant
l’auteure © Gaëlle Nohant

L’appréhension initiale du lecteur de se retrouver plongé dans une romance upper-class est bien loin maintenant, risible en y repensant (belle leçon, au passage). ‘La femme révélée’ est une photographie à la composition savante et l’œil de Gaëlle Nohant s’avère aussi perçant et sensible que celui d’Eliza/Violet. L’épopée de l’héroïne est la nôtre, l’histoire bouillonnante de l’après-guerre jusqu’aux années 70 et l’intelligence de ‘La femme révélée’ est de traiter cette fureur, cet apprentissage sanglant de la construction des mouvements sociaux et contestataires, à travers le regard d’un personnage certes fort mais aussi délicat et plein de doutes. Le résultat est palpitant (quant au final…) Le cliché subtil d’une femme qui cherche sa place dans une société qui cherche son sens. En filigrane, deux portraits supplémentaires, aussi évidents que complexes : celui de Paris l’effrontée, celui de Chicago la rêche.

« C’est une ville dure, bâtie sur le sang des bêtes et des hommes, sur le dernier espoir et la cupidité, le travail harassant, et sur le goût de ces batailles perdues que l’on remet en jeu, encore et encore, en leur espérant une fin plus heureuse (…) Elle appartient à ceux qui l’ont rêvée et gagnée, à ceux qu’elle a obsédés jusqu’à l’anéantissement, ceux qui se sont dévoués corps et âme pour la rendre plus hospitalière. À ceux qu’elle a avilis ou relevés. À toutes ces vies brèves, éclairantes, mémorables ou insignifiantes, à ces mains sales et terreuses, ces fronts hauts et ces yeux sombres. » 

Un livre brillant. 

– ‘La femme révélée’, Gaëlle Nohant, ed. Grasset 

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Article également publié sur Médiapart

‘Nul chemin dans la peau que saignante étreinte’ : une pépite signée Jean D’Amérique

© Darry Andy Dulcine *FotoKonbit


« les rues sont anonymes à force de crimes ambulants tour de flammes dans le dos, ma ville se gave de canons frais, chante la vie affaissée contre la page, elle voit tomber des humains comme elle voit chuter la pisse »

Les gangs trinquent à la victoire, affalés sur des cadavres défigurés, célèbrent par rafales leur dernier kidnapping : que peut faire le poète, hormis « cracher (sa) sale chronique » ? « au bord du rêve   marche la rage » Les marionnettistes haut-perchés ont perdu le contrôle, leurs créatures en guenilles s’émancipent lors de transes frénétiques, de sorties sanguinaires, d’intrusions barbares, mais il faut prétendre que tout va pour le mieux car Haïti n’est pas que cela bien sûr, Port-au-Prince est tellement plus, il ne faudrait pas, nous ne voulons pas, tant d’efforts déjà pour chasser les clichés, les démons du passé… « ça arrive ici qu’on descende le soleil en plein jour. Ciel mouillé d’un pacte rouge. Ville canon ? Loin de là. Ça tire, ça tire, ça tire sur la beauté qui passe. Gloire à la pluie des canons. » Le deal faustien fait désormais trembler les dupes : le goût du pouvoir ne leur était donc pas exclusif. Trop tard pour les regrets : celui-ci est aussi addictif que le goût du sang, Beretta et machettes d’une cité dite solaire sont entre les mains de chiens fous sans colliers, aussi fous que les cyniques en cols-blancs qui rêvaient d’en faire des milices à leur solde mais se retrouvent à présent tenus en laisse par les solides chaînes de la corruption. Alors ils se terrent derrière leurs hauts murs, ils s’accrochent maintenant à leurs fauteuils officiels ou aux sièges de leurs 4×4 blindés, fébriles et apeurés, tandis que la maman et son enfant n’osent traverser la rue, ni même s’asseoir sur le seuil de leur porte. 

Mais le poète, lui, n’a plus envie de murmurer.

« il est permis aux armes de marcher   de marcher sous les yeux du jour   aucune lumière ne sera faite   sur la question des impasses noires »

Qui soutient qui, qui défend quoi, qui s’est compromis pour avoir des contrats et finira, oui, par en décrocher un beau mais sur sa tête ? L’homme aux dreads s’en fiche car « le ciel des insoumis n’a point de pacte avec la boue. Le ciel indigné ne rampe pas avec les dos courbés »

Jean D’Amérique, auteur du salué ‘Petite fleur du ghetto’ (2015), contributeur régulier de la revue ’IntranQu’îllités’ et créateur de l’association culturelle Loque Urbaine fait partie de cette nouvelle génération de poètes haïtiens qui entend se saisir du riche héritage littéraire de l’île en le re-dynamisant (de facto) en abordant de front les problématiques contemporaines via une langue à vif qui n’hésite pas à emprunter aux autres catégories artistiques (le slam, par exemple, et son sens de la punchline).

l'auteur Jean D'Amérique, série
l’auteur Jean D’Amérique devant une affiche de la série « Emblématique » (James Noël en modèle sur l’affiche) © Guillaume Coadou

« Ce n’était pas toi. Ce n’était pas ton visage. Sourire mitraillé comme de la grêle émergeant sur la peau. Ce n’étaient pas tes yeux. Mais des regards poussés dans les ruines. Des barres de larmes qui dessinent le chemin des étoiles. Toi, tu sais voir derrière les ombres. Tu sais marcher, tu sais marcher hors de tous ces pas que tracent ce monde mouillé d’indifférence. Ton nom est une prose en tumulte au gré des pages. »

Ce passage est tiré d’un poème dédié par Jean D’Amérique « à (son) soleil Jacques Stephen Alexis », écrivain majeur de la littérature caribéenne et haïtienne, résistant assassiné par les sbires du dictateur François Duvalier (le sinistre Papa Doc) en 1961. Si le jeune poète n’a pas eu affaire aux tontons macoutes ni à d’autres léopards en treillis, cet hommage souligne combien l’histoire récente et compliquée de l’île ne peut être ignorée, elle irrigue et hante complètement les consciences encore mais aussi, cet hommage, il rappelle puissamment que le but du poète n’est pas de poser trois jolies strophes romantiques et merci, mais, bien plus ambitieux : de cracher les maux, d’appuyer sur les plaies suintantes, de révéler l’insécurité (des rues comme des âmes). Sans s’interdire de rappeler le Beau, de dénicher l’espoir, vital, même dans les décombres d’une cité pulvérisée.

 © Pierre Nosto *FotoKonbit
© Pierre Nosto *FotoKonbit

« J’aspire au langage des chemins de rage. Je veux chanter la trêve de mes fissures. Au nom du poing à lever, prendre la rue avec la main ouverte pour dessiner des points libres. Brûler les portes pour dire beauté de cendre dans l’éclat du verre nouveau. Fuir front nu pour revendiquer soleil. Là sera mon chant de traversée. » 

‘Nul chemin dans la peau que saignante étreinte’ (déjà, quel titre !) est un recueil bref mais se révèle être un véritable festin pour le lecteur. Flamboyant, à fleur de peau, touchant, le poète abandonne l’emphase assommante à d’autres et, économe, extrait le mot juste de « la prison des mots » sans pour autant renier ni le merveilleux ni le sensuel (serait-il haïtien, sinon ?)

« Donner langue vivante, greffer bouche à ces lèvres qui donnent lieu à la pluie. M’étaler dans l’intersection. Paradoxe aucun si du volcan nous trouvons de quoi nous laver   toute éternité dans ma main   toute eau sur ma gueule   je suis témoin de ta tempête pubienne » 

Le désir, la vie qui inondent les corps amoureux et l’amitié : remèdes avec la plume pour résister aux tortures d’un monde indifférent aux souffrances insulaires, à celles d’une mémoire trop chargée (« je suis   cahier de fêlures   je fais du bruit pour la souffrance   ne reste de mon nom   qu’un hommage au silence   je marche   je suis l’allégorie du vide ») Ainsi, cet extrait du poème dédié « à James NoëlMakenzy OrcelJames Saint-Félix et d’autres allié(e)s contre les codes » : « je suis naufrage, battant ma chanson sans voile   ma voix échappe à la flamme tranquille des îles, me poussant en poignard libre au cœur du silence   je suis semence d’orage   au bout d’une terre de matrice folle, j’éclate les accolades pour étendre l’amour » 

Et encore : « les phalanges mal bâties   librement je jette mes phrases   à la gloire des ruines   mon encrier   barque turbulente à leur dresser passage   brûlant les points   pour mettre les sens en suspension   pour mieux aboutir leur trébuchement » La quête est personnelle : comment tenir debout ? Elle ne prétend à rien d’autre et voilà pourquoi elle devient parlante, haïtienne dans un second temps puis enfin universelle. Voilà pourquoi l’émotion se propage.

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« le monde nous avale comme une armée de poussière qui ne trouve de secours dans les mains du vent » Haïti l’ignorée, même lorsque le monde lui promet la renaissance (après le séisme de 2010) mais qu’il finit, le monde, par oublier ses promesses. L’histoire de la première nation noire indépendante se mélange avec la vie intime du poète : est-ce une alchimie magnifique ou un poids injuste duquel il ne pourra jamais se délester ? Question récurrente dès que l’on s’intéresse à la littérature haïtienne.

Le dernier poème du recueil est adressé « à (ses) tantes qui passent leur vie à chercher du travail » L’envie est grande de le partager ici mais, plutôt, aux nouveaux lecteurs d’aller le découvrir. Une démolition en règle en quelques lignes seulement du capitalisme sauvage qui broie les mêmes, toujours les mêmes, un poème puissant à l’efficacité redoutable. 

Nul chemin dans la peau que saignante étreinte’ est paru en 2017 aux éditions Cheyne, il a reçu la même année le Prix de la vocation. Certains professionnels affirment que les livres (bons ou mauvais, le marché en décidera selon eux) ont trois semaines après leur sortie pour survivre : heureusement, il n’en est rien. Celui-ci par exemple n’a rien perdu, au fil des ans, de son charme et de sa force. Découvrez-le : un vrai coup de cœur et une belle porte d’entrée sur la poésie haïtienne. 

— ‘Nul chemin dans la peau que saignante étreinte’, Jean D’Amérique, éditions Cheyne — 

* découvrez les événements de Loque Urbaine (dont le festival international Transe Poétique)

** portrait de Jean D’Amérique par Guillaume Coadou. Son site 

*** FotoKonbit a pour but d’aider les jeunes photographes haïtiens à mettre leur travail en valeur. N’hésitez pas à visiter leur site  

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Article également publié sur Médiapart et sur la revue Terre à Ciel

‘Naître ici’, de Nassuf Djailani. Antidote poétique aux temps maussades

‘Mayotte – l’âme d’une île’ © Thierry Cron

« l’errance est pourvoyeuse de surprises

le corps d’un sarcophage de mémoires endormies
des reptiles en digestion y dorment d’un sommeil de mille ans
y naviguent des désirs de fraternité »

La saison n’est guère propice aux vagabondages physiques, certes, mais elle l’est – pour qui veut s’éloigner un temps de la lourdeur de l’époque – aux déambulations intérieures. ‘Naître ici’, s’avère être le compagnon idéal pour une échappée belle poétique par-delà (mais oui : soyons fous !) les frontières. ‘Fraternité’ : le mot est lâché. Il correspond bien à ce recueil dense et généreux publié aux éditions Bruno Doucey.

« un repas vous attend / vous devez avoir très faim, / même repus goûtez à l’offrande / que l’on vous tend / une politesse / chez les peuples de la mer » (‘Du thé pour le passant’) 

De l’archipel de l’enfance à l’asphalte hexagonale de l’âge adulte, de la mémoire insulaire pleine des rêves ancestraux, des espoirs conquérants (« la mer promet l’ailleurs / avec ses horizons tâches d’orange ») au gouffre infernal de l’indifférence : l’épopée du poète est autant personnelle que commune, aussi enchantée que douloureuse; nécessaire. « que c’est bon de revenir / dans cette paix de l’âme / pétaudière / en sursis »

Nassuf Djailani, journaliste, écrivain (‘L’irrésistible nécessité de mordre dans une mangue’, ‘Comorian Vertigo’,…) poète (‘Spirale’, ‘Haisoratra’,…), dramaturge (‘Les balbutiements d’une louve’, ‘Se résoudre à filer vers le Sud’,…), créateur de la revue ‘PROJECT-îles’, est né à Mayotte, région et département français. L’œuvre féconde et de haute portée sociale de l’intellectuel est habitée par le désir d’interroger l’identité mahoraise, fortement influencée par les îles Comores voisines et par ses relations compliquées avec la métropole (« et l’Europe aime savoir que son extension / va jusque dans ce Sud-là / où vacarme une Marseillaise en juillet »). À Mayotte, 95% de la population pratiquent un Islam tolérant, la société est imprégnée de matriarcat (la transmission des biens se fait de manière matrilinéaire encore) et les 12.000km qui séparent Grande-Terre et Petite-Terre de Paris sont évidents.

« larges ruelles tortueuses / des jeux d’enfants trahissent le silence / au seuil des portes-fenêtres / les femmes rapiècent le quotidien »

Ancienne colonie, le territoire d’Outre-Mer est à l’image du volcan sous-marin apparu récemment au large de son lagon : imprévisible, au bord de l’éruption. Département le plus pauvre de France, subissant de plein fouet la crise migratoire actuelle (« l’île est un théâtre / où les cow-boys / jouent aux mauvais acteurs / avec des chasses à l’homme / en rupture de chair ») et un taux de chômage exponentiel, Mayotte chancelle (comme le reste du monde, mais peut-être plus violemment encore), se sentant belle abandonnée, écartelée indécise fatiguée des injustices, « en quête d’aube ». 

« Ni rire, ni pleurer, mais comprendre. », écrit Nassuf Djailani

« l’île est du départ / et de la chute / le flambeau un poème / ensorcelé dans la danse du vent » 

L’exil, le déracinement ou la survie : sont-ce là les seuls choix offerts à présent aux Mahorais ? 

'Mayotte - l'âme d'une île' © Thierry Cron
‘Mayotte – l’âme d’une île’ © Thierry Cron

« quelle vérité portent ces récits qui s’égrènent ?/ la pluie est drue ce matin / sur la ville endolorie / les vagues viennent mourir / sur la baie / celle de Chiconi / donne sur l’îlot / l’îlot de Sada / avec ses mystères / dessus résident ces ailleurs / que l’on conte / en chuchotant »

Quel crédit accorder désormais aux fables et aux récits, même murmurés près du feu au son subtil de la valiha ? Quelle promesse d’ailleurs alors que le Nord se barricade, condamne les infortunés apatrides, qu’« au fond / d’un paletot rance / moisit / un mot de passe / oublié / des chancelleries / le passeport / n’ouvrira plus aucune porte / des cœurs verrouillés » ?

« par les rues / des yeux absents / offrent une vie stagnée / narguent les caries qui creusent des réduits / dans une dentition bicarbonatée / nicotine inhalée dans ce quotidien de braise / arrache des rires gras d’une gorge caverneuse / la douche pluvieuse / est une fête / dans cette cuvette en fusion » 

« La fatigue hélas rampe »

Les fulgurances de ‘Naître ici’ sont autant d’invitations à entrer dans une chorégraphie voulue par les strophes ensorcelantes de Nassuf Djailani, ni chigoma traditionnel ni spasmes épileptiques revanchards : le rythme naît du métissage des réminiscences (reptiles millénaires en digestion), du regard posé de l’homme bienveillant mais pas dupe, et de l’optimisme du père-passeur, aussi, protecteur ému conscient de l’héritage qu’il porte. 

« l’arbre étend ses bras / comme des poussées d’îles / avec une fraternité     chaînée en archipel / des ramifications souterraines / constellées de l’enfance /la richesse se calfeutre / au lieu de se donner » 

L’ouvrage est d’ailleurs dédié à ses « petites fées » et s’ouvre par le magnifique « 26 lettres pour un sourire« . L’anecdote n’en est pas une tant le désir de transmission, l’encouragement à la lecture de la complexité (de Mayotte, du monde, de l’âme humaine), à son apprentissage, sont évidents. 

« quand un jour / reviendra un fils / nommer la hideur de nos plaies / se répandra sur la béance de nos tourments / une brise agréable   sur nos plaies à vif » 

Naître ici, naître là-bas, au hasard des frontières : ceci ne change rien à notre humanité mais beaucoup à notre histoire, à nos possibles. Pour fraterniser il faut comprendre : mais l’époque, vous le savez, est brutalement paresseuse, violemment médiocre. Les poètes, encore, enfants de la lune, résistent.

« « Il nous faut arracher la joie / aux jours qui filent » / car sous nos latitudes / il n’y a plus que les balles / qui couvrent la nuit / de ce rire diabolique / coincé / dans un gosier de bègue »

Le découragement le guette, le poète aux yeux ouverts, bien souvent. 

« sur la terre des parias / la mer épelle le départ ajourné / les désirs tournoient / dans l’orifice du soleil / brûlent les pas / sur les chemins escarpés / tombent les libellules / à mesure que se consume / l’encens de nos malheurs »

Mais une vision d’avenir, soudain…

« j’assois ce bout de réel / sur mes genoux las / beauté éblouissante / que je dévore du regard » 

L'auteur © Nassuf Djailani
L’auteur © Nassuf Djailani

‘Naître ici’ se divise en cinq parties dont il faut citer les titres, tant ils sont déjà en eux-mêmes une invitation : ‘L’enfance est une île’, suivie de ‘L’île qui marche’, puis de ‘Conversations avec le chat par une nuit étoilée’, ‘Quatrains pour que luise la nuit’ et enfin ‘Irruption’. Le recueil se termine par un hommage au poète de la mer : ‘Épître à Saint-John Perse pour saluer la mer’ (« sur le pont et dans la cale / des hommes agglutinés / s’entassent / l’horizon est un voile sur l’infini / le bétail va à la mer / comme on s’abandonne au sommeil »). 

D’où vient le charme fou de ce recueil ? De sa langue bien entendu, de l’absence de postures, des mots assurés, fluides, mais qui ne disent pas tout, comme retenus par la volonté du poète de ne pas céder à la colère, qui l’habite pourtant (la lutte intérieure, la tension, est palpable), porté par son désir de transmission du beau (de l’île, des rencontres), par sa volonté de montrer le réel, rêche, mais également d’indiquer le secret, le magique insulaire. D’instruire sans le dire, d’éclairer les consciences. Celles de ses « fées», oui, mais celle du lecteur aussi par la même occasion. Lecteur qui ne peut que se laisser emporter, accepter la main solide et fraternelle.

« Prendre parole   avec la mémoire    des vaincus   vain espoir d’une littérature    noyée dans l’océan    du nombril   les puissants se répandent   dans la fumée qu’ils exhalent    la parole est sacrilège   parmi tant   de sujets interdits   et si le poème se faisait don   avant de disparaître ? »

— ‘Naître ici’, Nassuf Djailani, ed. Bruno Doucey — 

– Nassuf Djailani (textes) et Thierry Cron (photographies) publieront fin 2020 un livre d’art : ‘Mayotte, l’âme d’une île’, aux Éditions des Autres 

* retrouvez la revue dirigée par Nassuf Djailani ‘PROJECT-îles’ sur FB 

* les photos d’illustration de Mayotte sont de Thierry Cron. Son site 

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Article également publié sur Médiapart et sur la revue Terre à Ciel

‘Oscar De Profundis’, la star de l’Apocalypse. Une dystopie glaçante de C. Mavrikakis

‘The Kit-Part IV’ © Erwann Tirilly

      « Une semaine et on verrait la fin de cette saloperie. Puis, le beau temps serait de la partie. On oublierait vite. C’est ainsi que la peste s’était manifestée partout à travers la planète. »
La « peste » : la fièvre noire, un mal inconnu se répandant depuis peu dans le monde entier, n’infectant opportunément que les pauvres. Ils seraient bientôt tous déformés par la douleur, mains et visages noircis avant de succomber dans d’atroces convulsions, ces gueux habitués à survivre telles des blattes dans les centres-villes désertés, considérés comme une sous-espèce au bord de l’extinction par les productifs des banlieues sécurisées. « Les rumeurs allaient bon train. Seuls une bactérie, un virus ou un produit créés par la méchanceté humaine étaient capables d’un tel carnage… » L’alimentation en eau avait sans doute été utilisée pour cibler ces « êtres (qui) se partageaient les déchets de la ville et les viscères pourris de la société », puisque les banlieusards, eux, ne l’attrapaient jamais. L’autorité unique des anciennes nations maintenant unifiées – dont on finissait par oublier les noms d’origine et qui formaient dorénavant (fondues dans un ensemble homogénéisé de force) l’Empire – ne prenait même plus la peine de faire abattre la gueusaille dans les rues : la maladie se chargerait de finir le ménage, aucun trou à rat d’aucune cité ne pouvant échapper à la pandémie. « Le Gouvernement mondial n’hésitait pas à assassiner des hommes et des femmes coupables simplement de ne plus savoir ou de ne plus vouloir participer à la prospérité universelle des riches », si quelques-uns échappaient par miracle au mal noir, l’armée n’aurait aucune difficulté à traquer ces derniers cloportes épuisés, à faire rugir les mitraillettes. Un monde nouveau arrivait, bientôt purifié, débarrassé de ses déchets ! Productivité, consommation, soumission et ordre régneraient enfin totalement sur une planète et une humanité mises au pas ! Peu importait aux dirigeants suprêmes que la fin du monde approchât, car l’ivresse de leur puissance, la conscience de la perfection de leur projet l’emportaient sur la peur de leur propre destruction, proche; certaine. « La Terre était épuisée, l’humain aussi. » Les planètes du système solaire s’éloignaient inexorablement les unes des autres – et les scientifiques n’y comprenaient ni n’y pouvaient rien. La chaleur de son étoile serait bientôt pour la Terre un lointain souvenir : la vie était condamnée. Déjà la faune sauvage agonisait dans l’indifférence générale : seules valaient les bêtes rentables enfermées dans les usines géantes. 

Abysse Memori © Erwann Tirilly
Abysse Memori © Erwann Tirilly

Les poètes auraient pu broder avec emphase sur le thème de la nature vengeresse s’ils existaient encore mais, les livres papier étaient bannis et les écrits, numérisés, traçables, au service unique de la propagande, étaient passés au crible d’une censure impitoyable. « Tout esprit révolutionnaire, toute rébellion, même individuelle, était impossible. L’uniformité et l’homogénéité des esprits et des corps étaient les garanties de la stabilité de l’État. » OscarDe Profundisétait-il un poète ? En un sens, oui. Pour son époque putride. Un nom de scène mariant les lointains Oscar Wilde et Charles Baudelaire (inconnus aux contemporains abrutis du chanteur) ne pouvait relever du hasard et s’apparentait même à de la provocation. Mais les problèmes du monde actuel l’indifféraient et son annihilation prochaine, au monde, ne lui semblait pas une si mauvaise nouvelle. « Un événement inéluctable, mais surtout (…) un grand soulagement. » Oscar De Profundis, de son vrai nom Ashland, était « le chanteur de la fin des temps, la star de l’apocalypse contemporaine. » Idole mondiale, milliardaire excentrique, créateur érudit hanté par ses fantômes familiaux : Oscardivertissait les foules et, en cela, servait le Gouvernement mondial qui lui passait son goût dangereux pour le passé (« déclaré inutile au progrès de l’État mondial »). Lutter contre ses angoisses nombrilistes et son agrypnie à grand renfort de chimie (« deux ou trois heures par nuit d’une somnolence précaire, sans cesse interrompue. Oscar voyait déjà en ces moments d’absence à ce monde abject, un miracle »), gérer sa valetaille avec l’aide de son fidèle Edward, ses toy-boys, ses cerbères, programmer le rachat du corps de ses artistes préférés (promis sinon comme tous les cadavres, nouveaux et anciens, à servir d’engrais aux terres de plus en plus infertiles) pour les mettre à l’abri, ou encore se perdre dans la filmographie de Fellini, plonger dans l’œuvre d’Edgard Allan Poe, dans celle de Wagner : quand Oscar Ashland, aka De Profundis, protecteur d’une civilisation engloutie aurait-il eu le temps ou l’envie de songer aux sous-races des centres-villes ? ll faisait comme tous : il ne les voyait pas, les riens. Aucune raison, donc, pour qu’il croisât jamais la route de Cate Bérubé, chef de bande charismatique promise comme les autres vermines de la rue à l’éradication. Mais une série de concerts programmés à Montréal, ville natale d’Oscar, de changer la donne. L’épidémie venait de se déclarer dans cette « ville (qui) exposait la nudité obscène et sèche d’un être à l’agonie » et l’état d’urgence fut aussitôt décrété, le temps pour le mal noir d’exterminer les pouilleux.

'Proxima' © Erwann Tirilly
‘Proxima’ © Erwann Tirilly

« Les aéroports, les gares, les autoroutes menant à la métropole ou en sortant furent subitement fermés. La ville se retrouva emmurée: d’elle, rien ne devait plus s’échapper. Plus personne ne pouvait y pénétrer non plus. L’épidémie s’était alors bel et bien déclarée et comme dans beaucoup de capitales de ce monde, il s’agissait d’attendre de six à huit jours pour que la population des sans-abri soit à peu près décimée. En fait, on n’avait pas à lever le petit doigt. On protégerait simplement les nantis. Bien sûr quelques innocents seraient touchés, mais très vite l’interdiction de sortir, de se balader à pied ou en voiture, sous peine d’être abattu, devait dissuader les plus téméraires d’aller prendre l’air. Et puis peu de gens honnêtes vivaient encore en ville. Seule l’armée avait le droit d’aller approvisionner les maisons et de parcourir les rues. On tirait sur les pauvres à vue. De toute façon, la mort qui les attendait était horrible. Et il avait été commun à Londres, à Rio de Janeiro, à Helsinki, à Chicago ou à Rome de les voir poser des actes désespérés pour se faire loger une balle dans la tête à l’apparition des premiers symptômes. Mieux valait crever d’un projectile en pillant un magasin que mourir dans les douleurs atroces que provoquait la mort noire.
Des anecdotes et des fables couraient sur cette épidémie planétaire, sporadique qui n’attaquait que les plus misérables. Les croyants voyaient en la maladie noire une punition divine destinée à purger la planète de ses fléaux que constituaient la prostitution, la luxure, la drogue et la criminalité. Un monde sans pauvres ne pouvait qu’être un paradis. Et Satan lui-même était appelé à disparaître à travers cette contagion qui éradiquait le mal. Les futés voyaient plutôt un complot de l’État mondial pour se débarrasser sans trop faire de remous de tous ces indésirables qui montraient le revers nécessaire du capitalisme avide de la douleur des humains. La société ne connaîtrait aucune longévité sans la phagocytose exercée sur les corps des gueux. »

'The Kit-Part II' © Erwann Tirilly
‘The Kit-Part II’ © Erwann Tirilly


Oscar De Profundis se retrouvait, à cause de sa détestation des banlieues trop paisibles, immobilisé dans le centre au milieu du chaos, installé dans une immense demeure (certes gardée nuit et jour par des soldats et des gardes du corps sur-armés). Assailli par ses démons, tel Gatsby le magnifique enferré dans ses psychoses égocentriques, Oscar discutait avec un enfant mort tandis que Cate Bérubé, elle, entendait bien profiter de la présence de la Rock star planétaire pour montrer à cette société devenue débile – comme le climat – que le peuple des rues saurait au moins une fois se révolter. Au moins une fois hurler sa rage. Mais, le dernier des quatre cavaliers n’avait-il pas déjà bien entamé sa course vers ce monde perdu ? Aucune sorte de révolte sur cette planète au temps de l’Empire n’était-elle possible, comme le prétendait Oscar ? Les gueux, à l’approche de la mort, trouveraient-ils la force de s’indigner ou préféreraient-ils s’enivrer une ultime fois d’une violence exutoire, certes, mais sans but ni intérêt ? La prière aux morts, oui mais…lesquels ?


Oscar De Profundis’ ou la furie des humiliés. Fascisme et déshumanisation victorieux sur un tas de cendres. L’écriture et la pensée denses de Catherine Mavrikakis font de cet ouvrage un roman à clés traitant aussi de l’importance de l’art, gardien de notre mémoire commune. Et en creux, à la fin de cette fable enragée, du processus et des limites de la création. Quant à l’univers cauchemardesque dépeint par l’auteure : qui, aujourd’hui, pour prétendre qu’il ne franchira jamais les barrières de la fiction, qu’il ne s’échappera pas des bornes de la dystopie ? Bien souvent on peut en effet déjà lui trouver une bien inquiétante tête de moribond, à notre monde… 

—— ‘Oscar De Profundis’, Catherine Mavrikakis, ed. Sabine Wespieser (broché) ——-

mais aussi, en cette période singulière, en ebook chez ed. Héliotrope

 {voir également ‘Catherine Mavrikakis, mémoire à vif et plume au clair’ (‘L’Annexe’) }

[retrouvez les toiles énigmatiques et fascinantes d’Erwann Tirilly sur son site : ici ]

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Article également publié sur Médiapart

‘Le chant des marées’, de Watson Charles. Ressac poétique

© Jean-Paul Saint-Fleur * FotoKonbit

Ayiti, « la montagne dans la mer » : comment Caraïbe pourrait-elle jamais quitter la mémoire de ses enfants bannis, ceux qui ont abandonné ses rivages, emportés au loin par les tourbillons de l’Histoire, par les tempêtes opportunes trop heureuses de semer zizanie dans la vie de la cité (« La nuit a précédé mon poème / Ma ville est fatiguée / De cet instant obèse / Dans la puanteur des cris ») ou par le courroux dantesque de la terre âpre (« Tu comprendras que cette terre / Est un amer linceul ») ? Ses vagues murmurent toujours à leurs oreilles, le sable de ses plages avale encore langoureusement leurs pas – comme pour mieux les retenir ou faire surgir, cruauté suprême, doutes et regrets – même si les pieds des exilés ne foulent plus rien d’autre que le bitume grisâtre des mégapoles désormais (« Et des chemins aux colliers de joies / Ma voix chant de mer / Comme un émerveillement à la tombée du soir / La mer des Caraïbes est en moi »).

Et l’Atlantique, de l’autre côté de l’île, grand frère irritable et vengeur, encouragé par le Loa Agoué, se charge de porter ses colères bruyantes, ses éruptions liquides, ses sombres souvenirs séculaires remontés de ses entrailles perpétuellement colère jusqu’à eux, par-delà frontières, rationalité et temporalité pour rappeler à qui-de-droit qu’ils sont siens, eux-aussi, malgré la trahison du départ, pour toujours et à jamais. Le récit ab initio est impossible : il est trop chargé, trop long, trop lourd à supporter pour un simple mortel (« Je suis venu de ce monde pour te dire tous les maux que je porte, des cris à poings fermés qu’on oublie parfois, de la transhumance et des voix du négrier. Je suis venu avec la poussière aux pieds comme un pays qui marche et un vent qui saigne »). Un héritier, oui comme tous les hommes, porteur insulaire de la biographie complexe (« Le temps n’est plus à nos portes comme un cri blessé ou nos yeux comblés de vents et de terres maudites. Fini le temps des tam-tams et le chant du soir, fini la plèbe et les jours testamentaires »), mais qui aspire aussi à l’apaisement de l’âme, à la trace personnelle dans un monde belliqueux qui tangue plus que jamais. Un monde de fer qui ne rêve plus que de murs géants bâtis dans l’océan sacré, condamne sans scrupule à la noyade les naufragés-déracinés et invite qui-veut-survivre à l’ancrage irréversible.

l'auteur © Watson Charles
l’auteur © Watson Charles

« Dans le chant du monde / Mon cœur bat / J’ai oublié que le coquillage / Que je porte est loin de ma terre / Le monde renaît mais hélas je ne m’en souviens pas / J’ai repris la mer comme la cime qui me foudroie / J’ai porté en moi-même le silence / Où mon double n’est qu’une errance »
Comment s’ancrer dans la mer des souvenirs quand partir vers l’ailleurs était un choix, plein d’espoir alors ?    
« Au cœur du monde / Nous sommes des pèlerins solitaires / Abandonnés à nos ombres »
L’impuissance, aussi, quand le vent porte jusqu’à l’exilé les rumeurs du désordre. La Perle est dévorée, de dedans, de dehors : mais que peut faire pour son île le lointain nostalgique contre de si obstinés et réguliers adversaires ?
« Entre les paupières et nos voix
La nuit martèle nos corps
Comme le bruit de l’asphalte
Je sens les frontières sous ma peau
Comme un silex »
Alors quoi ? Se laisser entraîner vers le large par le puissant et dangereux courant de la mélancolie ? Accepter son sort, rejoindre les abysses au rappel de ses blessures ? « Je n’ai point retrouvé / Tes souvenirs d’enfance / Autour des nuits crucifiées / Comme c’est triste la mer / Dans tes yeux », lance le poète à son double. Ce serait oublier la femme aimée, l’alter-ego sensuelle et ses promesses de nouveaux horizons intérieurs.
« J’ouvre le temps
Et même si les fleurs
Ne sont que des leurres à tes cheveux
Tu regarderas l’horizon
Et les nuages s’en vont vers ma terre
Et si le temps s’achève
Le rire des enfants sortira en toi
En glorifiant le monde
Car je suis tes mains
Tel un mendiant dans l’air pur »
Le poète s’éloigne des réminiscences cannibales et se laisse embarquer par la passion brûlante. « Je t’ai offert les nuées / Car ici ton corps / Est mon premier voyage »
Mais comment se connaître sans se dévoiler ? Comment se raconter sans conter l’île aimée ?
« Pour ma lampe dans tes cheveux / Présage de milles folies / Mes mains remontent la conque / De tes hanches / Pour un désir d’aimer » La mer revient, sensuelle maintenant. Coquillages enchanteurs. 

 © Wilky Douze * FotoKonbit
© Wilky Douze * FotoKonbit

« Je ne parviendrai pas à t’écrire / Le silence de mes mains / La terre / L’enclos de tes voix irréelles / Je ne parviendrai pas à te dire / Tour ce que le monde a connu / Qu’importe la nuit / Qu’importe à nos souvenirs »

Le poète amoureux, s’il ne décrochera pas la lune cette fois encore, de se soumettre tout de même à sa puissance cachée, à ses marées charriant mille parts de lui éparpillées. Et Watson Charles désormais de l’entendre et de le partager, ce mystérieux chant des marées.

Un recueil qui ne nous parle pas seulement d’Haïti et de l’exil mais nous interroge aussi tout en douceur et mots pesés sur notre part de liberté, sur notre unicité. Sur notre fragile unité. 

« Je viens d’un pays 

Où l’ici est ailleurs

Où chaque homme porte en soi

La mémoire d’une île » 

– – ‘Le chant des marées’, Watson Charles. Éditions Unicité – – 

{Watson Charles sortira au début de l’été Le goût des ombres‘ (nouvelles), aux ed. PhB}

* * FotoKonbit a pour but d’aider les jeunes photographes haïtiens à mettre leur travail en valeur. N’hésitez pas à visiter leur site  

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Article également publié sur Médiapart et sur la revue Terre à Ciel

Catherine Mavrikakis : mémoire à vif et plume au clair

l’auteure Catherine Mavrikakis © Sandra Lachance

     Catherine Mavrikakis, écrivaine-universitaire vivant au Québec, en est à son septième roman et c’est tout à l’honneur de la maison d’édition Sabine Wespieser que de proposer son œuvre puissante et stimulante au plus grand nombre ici, dans l’hexagone. Car il faudrait manquer sévèrement de flair pour passer à côté. La dame Mavrikakis (de mère française et de père grec) n’a pas son pareil pour nous entraîner sur des chemins funèbres aussi inattendus que libérateurs. Dans son dernier roman, ‘L’Annexe‘, elle envoie certes ad patres les fâcheux sans sourciller, déboîte le cou des vieilles dames slaves, n’économise guère le cyanure et joue facilement du Santoku mais elle le fait avec esprit et nous questionne ainsi sans pincettes sur la notion d’identité et de liberté. Le noir lui sied, oui, mais n’est point pour elle symbole de deuil : couleur de la provocation, plutôt. L’auteure avait donné le la, montré son agilité à manier le cynisme apparent et dévoilé son rapport singulier au macabre et à la littérature dans son premier roman, ‘Deuils cannibales et mélancoliques’ (tout un programme), livre choc hanté par Hervé Guibert et le Sida, paru en 2000 au Québec et réédité par Sabine Wespieseren France (dans la foulée de ‘L’Annexe’). L’occasion pour les lecteurs qui ne craignent pas les bousculades de découvrir l’univers de cette auteure à la plume…tranchante et dans laquelle la  mémoire d’Anne Frank occupe une place centrale. ‘L’Annexe’ traite du thème de l’enfermement, donc nul doute qu’il devrait – tout comme ‘Deuils cannibales et mélancoliques’, véritable cri de rage contre le scandale qu’est la mort – trouver quelques échos en ces temps pour le moins hors-normes et anxiogènes. Et rassurez-vous, l’idée n’est pas de plomber davantage le moral des troupes feuilletantes : car Catherine Mavrikakis se paie en sus le luxe d’être souvent drôle (ce qui ne gâche rien et en dit long sur sa maîtrise du récit). « La littérature nous rappelle des choses enfouies en nous, ou même qui nous arriveront un jour. Il y a quelque chose de prémonitoire dans l’art en général » [Libération, 15 mars 2020]. Riche programme pour ces deux livres-miroirs publiés conjointement. 

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‘L’Annexe’ : agents lettrés, huis clos fatal

   « La vie et le métier m’ont bien éduquée… J’ai appris à ne jamais me fier aux signes, à ne caresser aucun espoir, à ne jamais lire le monde pour y reconnaître un indice, une marque, un geste en ma faveur. La vie se fiche de moi. Elle n’a rien à me dire. » La psychologie positive et autres théories de développement personnel ne sont pas vraiment la tasse de thé d’Anna. S’inventer une histoire est sa profession, changer de masque sa mission. « Nos vies sont enfermées dans de petites habitudes idiotes qui nous donnent une personnalité. Ces habitudes ridicules construisent une charpente sur laquelle s’appuient nos faibles raisons de vivre. Comme agente à la solde de l’Agathos, j’avais tenté de gommer ces manies pour m’en donner d’autres de façon arbitraire, aléatoire, mais je n’avais réussi qu’à m’inventer un autre moi aussi insignifiant que celui qu’avaient créé mon histoire ou encore la génétique. » Son appétence pour le chocolat est connue; elle déteste pourtant le cacao. Elle fume, sans avoir jamais trouvé aucun plaisir dans les volutes de sorcière. De sa vie à elle il ne reste rien, si ce n’est son obsession étrange pour Anne Frank et son journal. La froide espionne exécute ses cibles comme elle efface ses traces dans ce monde insensé : sans remords. 

'Ob-scène' © Erwann Tirilly
‘Ob-scène’ © Erwann Tirilly

Mais que vient donc faire Anne Frank, figure incarnée de la Shoah, visage innocent symbole de la barbarie nazie dans un roman d’espionnage ? Le lecteur lève un sourcil inquiet : le parallèle entre l’Annexe, dernière cache de la jeune fille à Amsterdam avant d’être déportée en 1944 (et de mourir du typhus au camp de Bergen-Belsen) et la planque d’agents secrets mis sur la touche (vite baptisée l’Annexe aussi) fait craindre le dérapage de mauvais goût, la comparaison obscène. Mais le lecteur qui découvre Mavrikakis va vite réaliser que le stylo de l’auteure est fermement tenu en main et qu’elle sait exactement vers quels embranchements inattendus elle souhaite l’orienter, le lecteur. Le récit commence aux abords du Prinsengracht. Une longue file s’étire comme chaque jour dans la rue devant le musée. Les touristes pénètrent par groupes de dix dans le minuscule logement, ils se « réinvent(ent) en fugitifs juifs entassés dans un placard. Et puis ils recommen(cent) à se perdre en insignifiances dans toutes les langues. » Une femme s’attarde. Anna, c’est donc son nom, se fiche des regards agressifs lancés à celle qui ne respecte pas le tempo imposé par l’audioguide. Que trouve donc une agente secrète rationnelle, cynique et sans attache dans ce lieu mémoriel ? Son amour enfoui pour la littérature et ce qu’elle représente qui affleure, dernier vestige (ultime vertige) ? En tout cas le vrai-faux roman d’espionnage commence dans cet abri empli de fantômes (et de touristes inopportuns). L’espionne se fait filer à la sortie par un agent ennemi et doit être exfiltrée manu militari par son organisation qui la met au vert dans une maison (l’Annexe) dédiée à l’oubli. Temporaire, définitif ? Elle l’ignore, tout comme elle ne connaît pas la localisation du bâtiment. Mais une maladresse ne tarde pas à lui mettre la puce à l’oreille : elle se trouve désormais probablement à Montréal, lieu de vie de ses défunts et aimés grands-parents. Le stoïcisme et l’assurance de la tueuse vacillent. Les souvenirs de l’enfance, si durement emprisonnés depuis vingt ans, remontent le courant; inexorablement. Première brèche. Celestino, hôte (geôlier ?) « brésilien » de l’Annexe, borgne, gay, trop urbain pour être honnête se charge vite d’accélérer le processus de déstabilisation.

'Transfigurations' © Erwann Tirilly
‘Transfigurations’ © Erwann Tirilly


« Mais tu es folle, Bella, de me recevoir comme cela, me lança légèrement l’homme, en donnant l’impression de ne pas être perturbé par mon arme pointée vers lui. Je t’ai apporté de quoi te sustenter, poursuivit-il. C’est ton premier jour chez nous, à l’Hôtel Budapest. Pardon, le Grand Hôtel Budapest… Bienvenue chez toi. Il faut fêter les arrivées de nos hôtes… Tu as vu le film, non ? Tu sais, le film de Wes Anderson… C’est extraordinairement drôle. Rien à voir, si tu comprends ce que je veux dire, avec le Motel Bates. Oui, le motel d’Alfred Hitchcock… J’espère que tu ne te sentiras pas comme ça ici… Je n’ai pas pu venir t’accueillir hier soir. J’en suis désolé, ma chérie ! Je ne le referai plus. Mais avec tout ce à quoi j’ai à penser… Les arrivées et les départs… Je n’arrête pas ! Vous êtes six à avoir débarqué cette nuit. Tu n’as rien entendu, hein ? Je t’ai donné la meilleure chambre, celle du fond… Et puis tu devais dormir comme un bébé, toi ? Tu venais de loin, non ? Tu n’as pas besoin de répondre. D’ailleurs, je te conseille, ma petite, de ne pas dévoiler quoi que ce soit de ton passé. Invente… Tu es dans un film ou dans un roman, après tout… Ça ressemblera en fait plutôt à Grand Hôtel ici. Ce genre de lieu nous conduit à des intrigues, qu’on le veuille ou non. Greta Garbo et Joan Crawford, elles y sont splendides… Et Lionel Barrymore ! Maravilloso ! Une merveille. Tu te vois plus en Joan ou en Greta, toi ?… J’ai du mal à t’imaginer tout habillée, mais, au coup d’œil, tu es plutôt du genre de la Divine. I want to be alone. C’est sa réplique dans Grand Hôtel… Elle dit ces mots avec une morgue… I want to be alone… Brillante… Je t’apporterai le film, tu pourras apprécier par toi-même. Mais tu me rappelles Garbo avant qu’elle se mette à parler… Tu fais dans le muet, toi, et tu continues à me regarder avec tes grands yeux de carpe… »

Pour ses entrées, l’homme a du métier. Et la langue serpentine ne s’agite jamais sans raison. Kipling et Kaa ne sont pas loin, bien sûr. Quant à la loi de la jungle… Le ton est donné, le pas de deux peut commencer. Faux-semblants, doubles-jeux, fléchettes au curare et érudition vénéneuse : le plat est fin mais il faudra l’honorer jusqu’à la dernière bouchée. Fatale, forcément fatale. Pendant que le lecteur se régale, la narratrice fléchit. Elle est certes capable de loger sans barguigner deux balles dans le crâne de ses anciens protecteurs mais, résister aux attaques spirituelles du lettré et obséquieux Celestino, elle n’y parvient pas. 

'Trauma' © Erwann Tirilly
‘Trauma’ © Erwann Tirilly

Un duel hypnotisant fait de références littéraires pointues, d’interprétations subtiles des plus grandes œuvres qui font le cœur même de ce roman magistralement mené. Au fur et à mesure que sa passion endormie pour la littérature remonte à la surface, que son goût pour l’introspection renaît (sa chambre à elle… Woolf, es-tu là ?), Anna-la-flingueuse-mécanique

'étude pour une résurrection' © Erwann Tirilly
‘étude pour une résurrection’ © Erwann Tirilly

s’assoupit et l’ennemi patient, rusé…s’avance. Les autres occupants de l’Annexe sont des mouches virevoltant autour de deux tigres déchaînés. Ils se font croquer sans même le comprendre, se transformant – se résumant – en Mersault, en personnages de Tourgueniev, en Morel ou même en Mme de Sévigné. Agatha Christie et ses Dix petits nègres, hélas pour eux, ne tardent pas à entrer en piste et l’Annexe de se vider de plus en plus brutalement. À quel jeu joue-t-on ? L’Enfer c’est les autres, soit, mais quelles sont les règles exactes de la partie ? La bibliothèque géante trônant dans le salon commun pourrait-elle être une piste ? Le chapitre de quel livre le félin Celestino a-t-il choisi de jouer aujourd’hui ? Il peut bien la surnommer Albertine, Anna ne croit pas une seconde à la piste proustienne. Le baiser de la femme araignée, de Manuel Pieg, peut-être, plutôt… Mais n’est-il pas trop tard, déjà ? Anna, Albertine – peu importe son prénom désormais – se laisse glisser, s’abandonne aux griffes meurtrières. « Tu peux raconter d’autres histoires comme celle d’Else. Des histoires fabuleuses. Pour que je m’endorme. Je les aime tant… Tous ces mois, tu m’as aidée à vivre avec tes récits. Ce dont j’avais le plus peur, tu imagines, c’est qu’ils me séparent de toi et me mettent dans une autre Annexe. Pour toujours… Tu te rends compte ? Je ne craignais même plus la mort grâce à toi, à toi et à la littérature. » Mais ce chat, là, dans le couloir : pourquoi s’appelle-t-il Moortje ? Comme l’animal abandonné de la jeune Anne


L’Annexe’, vous l’aurez compris, est un roman à entrées multiples, un ouvrage formidablement maîtrisé, vrai cri d’amour à la littérature, porté par une écriture assurée qui ne laisse pas le lecteur se perdre mais au contraire lui tend une main complice pour mieux l’entraîner, toujours plus loin. Un moment de lecture véritablement jouissif et la découverte d’une écrivaine puissante qui rend ici de manière décalée un hommage touchant, intelligent, à la demoiselle allemande assassinée, aux traces profondes que son journal a laissées dans l’esprit de ses lecteurs. Pour toujours et à jamais, dans un petit coin de leur tête que certains, allez savoir, surnomment peut-être bien en secret…l’Annexe. 

– – ‘L’Annexe’, Catherine Mavrikakis, ed. Sabine Wespieser – –

– – ‘Deuils cannibales et mélancoliques’, Catherine Mavrikakis, ed. Sabine Wespieser.   Auto-fiction. Cri de rage, hurlement littéraire contre le trop-plein de morts dans l’esprit de la narratrice, des morts la plupart frappés par le Sida et qu’elle nomme tous Hervé. Livre choc à sa sortie au Québec en 2000, il a révélé Catherine Mavrikakis au grand public. Dérangeant, sans filtre, au bord de la démence et complètement tripal. – – 

* voir également ‘Oscar De Profundis, la star de l’Apocalypse. Une dystopie glaçante de Catherine Mavrikakis’ 

[retrouvez les toiles énigmatiques et fascinantes d’Erwann Tirilly sur son site : ici ]

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Article également publié sur Médiapart

‘Mur Méditerranée’, de Louis-Philippe Dalembert. Naufrage collectif

© Josué Azor


« Le maton balaya les visages déformées par les brimades et les privations quotidiennes, avant de figer la lumière sur l’un d’eux, le crispant de terreur. Le hangar résonna d’un « You ! Out ! », accompagné d’un geste impérieux de l’index. La fille désignée s’empressa de ramasser sa prostration et le balluchon avec ses maigres affaires dedans, comme ça lui avait été demandé, de peur d’être relevée à coups de rangées dans les côtes. En temps normal, le geôlier, le même ou un autre, en choisissait trois ou quatre qu’il ramènerait une poignée d’heures plus tard, quelquefois au bout de la journée, les propulsant tels des sacs de merde au milieu des autres recroquevillées par terre. La plupart trouvaient refuge dans un coin de la pièce, murées dans leur douleur ou blotties dans les bras de qui avait encore un peu de compassion à partager. »

Les viols routiniers et les séances de ratonnades dans cet entrepôt libyen sont décrits par Louis-Philippe Dalembert de manière factuelle, sans affect apparent (laissant le lecteur trop sensible, myope volontaire, sur le flanc), comme faisant partie d’un quotidien inéluctable. Quotidien inéluctable de ceux qui ont perdu toute maîtrise de leur existence et n’ont plus d’autre choix que celui d’endurer l’arbitraire. Résister à la sauvagerie des trafiquants aux mains desquels ils se sont résignés à confier peaux, destins, économies et espérances de la même façon qu’ils devront bientôt le faire face aux colères d’une mer sans pitié. Tenir (peu importe les plaies, les souillures), forts de leurs histoires personnelles, en méprisant intérieurement ces vautours avides, jaloux de leur nouvelle et minable puissance, celle-là même offerte par l’extension planétaire du chaos. Tenir en songeant au but ultime du voyage : la forteresse Europe; la barricadée pleine de promesses (le croient-ils). 

 © Séphora Monteau *FotoKonbit
© Séphora Monteau *FotoKonbit

Mur Méditerranée de l’écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert (paru aux éditions Sabine Wespieser en 2019) se saisit de la crise migratoire et rend visages, histoires et complexité à ces combattants à l’instinct de vie littéralement extra-ordinaire que l’on nomme migrants ou réfugiés (non sans un brin d’inquiétude bien souvent dans la voix, de ce côté-ci du mur). Il déroule l’existence de ses héroïnes ChochanaSemhar et Dima du départ de leur village natal jusqu’au pont ensanglanté de ce rafiot croulant sous les passagers (dont une centaine d’enfants), il éloigne le lecteur occidental des chiffres aseptisés auxquels, consciemment ou non, il a fini par s’habituer. Noyés mensuels et rescapés comptabilisés par tranches de cent, balancés à la va-vite en entrefilet; sondages paresseux ‘pour ou contre’ à destination et usage immédiat des petits politiciens sans envergure ni avenir; pourcentage savant (mais concrètement inutile) de la surpopulation dans les camps de la désormais célèbre italienne Lampedusa et de la non moins fameuse grecque Lesbos, lancé dans tel ou tel débat de sachants à l’air détaché. Les chiffres s’empilent, s’accumulent, s’entassent et l’Européen finit par oublier les existences, par définition uniques, qui se cachent derrière.

« Le couple raya également la France de la liste des potentielles terres d’asile. D’après des amis installés en Belgique, si de simples citoyens parmi les plus modestes savaient se montrer d’une grande générosité vis-à-vis des étrangers, les politiques, eux, passaient leur temps à se gargariser de mots : pays des droits de l’Homme par-ci, terre d’accueil par-là… Mais, à la moindre tension sociale, ils jetaient la question de l’immigration en pâture à la vindicte populaire, relayés par des intellectuels frileux, au verbe haut, versés dans l’art de la courtisanerie. Sous prétexte de ne pas créer d’appel d’air, ils restaient plus enclins à accueillir les dictateurs déchus que leurs victimes. Ou, dans le meilleur des cas, des artistes et des intellectuels dont la notoriété servirait à perpétuer le mythe d’une terre d’accueil. »  
Dalembert tire à balles réelles et le lecteur ne peut que le remercier de le secouer, de le sortir de son apathie idéologique, de ses certitudes bien trop confortables pour être honnêtes. Parfois, certes, le corps d’un petit garçon sur une plage fait encore réagir. On pleure deux jours sur les réseaux, on y jette avec sincérité quelques emojis et des #JeSuis, vains. Certains vont même – héros modernes – jusqu’à changer leur photo de profil Facebook. De temps en temps, encore, la découverte d’un marché aux esclaves dans un faubourg de Tripoli réussit à secouer nos tripes endormies. Mais la peur intériorisée de l’envahisseur, l’ignorance volontaire (« c’est trop dur ! » Oui, pour eux, surtout) reprennent vite le dessus. Quant à se rappeler que l’UE, que la France, ont tout de même quelques responsabilités dans le bordel ambiant : faut pas pousser, « c’est trop dur ! » 

 © Josué Azor
© Josué Azor

L’auteur d’Avant que les ombres s’effacent s’appuie, pour mener à bien cette fresque de la migration et de l’exil, pour relier tous ces fils géopolitiques et humains, sur une tragédie réelle. Le 18 juillet 2014, le pétrolier danois Torm Lotte secourt 800 personnes sur un bateau en perdition au large de Malte; un bateau ou plutôt un mouroir flottant. Les matelots danois découvrent des personnes exsangues, épuisées, allongées près de cadavres éventrés qui les laissent imaginer la violence insensée des passeurs lors de cette sinistre odyssée.

L'auteur Louis-Philippe Dalembert © AFP
L’auteur Louis-Philippe Dalembert © AFP

Louis-Philippe Dalembert, comme il l’expliquait dans une interview à la ‘Page des libraires’, a choisi de donner voix à des femmes pour incarner et mener à bien son indispensable projet : « Il ne fallait pas tomber dans une histoire que tout le monde connaît, une histoire de migrants sans visage. Ce qui était important pour moi, c’était de la raconter à travers trois figures féminines. On a tendance à croire que les migrants sont en partie des hommes. Or, il y a beaucoup de femmes qui tentent cette expérience. »

 Semhar l’Erythréenne, catholique orthodoxe, fuyant la dictature d’Issaias Afeworki (service militaire obligatoire de 20 ans, surveillance permanente de tous les habitants, tortures et disparitions sur simple soupçon), Chochana la Nigériane, juive de la communauté ibo, réfugiée climatique à la recherche d’une nouvelle terre pour ses proches et Dima la Syrienne bourgeoise, musulmane, fuyant les bombes atomisant Alep, prête à tout pour assurer un avenir à ses filles : trois destins, trois femmes aux histoires, aux religions, aux langues et caractères différents mais aux buts communs : la paix, la sécurité. Elles vont se jauger, se soutenir, s’endurcir encore (au-delà de l’imaginable), se sauver mentalement et physiquement au cours de ce récit sans temps mort, oscillant entre les souvenirs du pays, du départ, les chaudes réminiscences de l’enfance, les espoirs secrets d’une vie meilleure chuchotés aux oreilles les unes des autres entre deux sévices pour mieux revenir soudain aux étapes documentées du périple cruel, à la réalité sans cesse plus exigeante.


« Joshua fit the battle of Jericho
Jericho, Jericho
Joshua fit the battle of Jericho
And the walls came tumblin’ down
Hallelujah
Les esprits se réveillèrent soudain, à l’évocation du « bon vieux Josué » et de son armée faisant tomber tels des dominos les épaisses murailles de Jéricho. »


Les allers-retours incessants présent-passé évoquent le battement des flots, ceux de la Méditerranée sur laquelle d’ailleurs elles se retrouveront vite prisonnières : Semhar  et Chochana au fond d’une cale-Tour-de-Babel au bord de la révolte; Dima, ses filles et son mari sur le pont, privilégiés relatifs.

 © Philomène Joseph *FotoKonbit
© Philomène Joseph *FotoKonbit


« Les altercations se poursuivirent encore un bout de temps, sous le déferlement des vagues et des vents qui se livraient, eux aussi, une bataille tout aussi féroce. Le chalutier semblait être l’enjeu de la victoire. C’était à qui serait le premier, des flots ou des vents, à le réduire en charpie et à l’envoyer par le fond. Le premier à hurler sa joie, sa besogne de fossoyeur accomplie, indifférent au sort des victimes. »


La tempête se déchaîne et la peur, la colère montent dans la cale; trop d’humiliations, trop de morts. Les damnés de la Terre, toutes langues et dialectes confondus, malgré leurs antagonismes parfois brutaux se lèvent contre les affameurs : qu’ont-ils, qu’ont-elles à perdre ? Ils leur ont tout pris, jusqu’à leur dignité. Les trafiquants d’êtres humains, les opportunistes aguerris, sauront se défendre pour sûr. Ils maîtrisent la violence, la déshumanisation et maintiendront le mur symbolique, celui de l’autorité (pour eux naturelle), de la hiérarchie (par eux imposée) mais, ils ont fini par oublier qu’aucun homme, aucune femme ne peut endurer sans limite le mépris. Surtout lorsque la peur s’en mêle.

 © Josué Azor
© Josué Azor


Mur Méditerranée’ peut se lire comme un grand récit humaniste qui redonne dignité à ses personnages, et à travers eux à tous les réfugiés, poussant le lecteur à se demander « et si ça avait été moi ? » Mais l’humanisme, en ce moment… Alors il peut aussi être vu comme une analyse sans concession des rapports Nord/Sud; comme une mise en garde adressée aux citoyens qui pensent encore que leur indifférence aux malheurs des peuples à leurs portes, qui se noient sous leurs yeux, sous leurs murs, sans un bruit (20.000 depuis 2014), sont la cible des fumigènes, des avilissements ordonnés, des coups une fois le pied posé sur la « terre promise », victimes des chantages d’un despote qui veut les transformer en monnaie d’échange, que leur indifférence protectrice, aux citoyens barricadés, aux accords signés en leur nom entre l’Union et la Libye pour tenir les gueux à distance tels des poux, aux accords entre l’Union et les dictatures pour que celles-ci « tiennent » leurs fuyards suffira à les protéger des soubresauts fous du monde. L’entraide (réfléchie, organisée, certes) ou la tempête. Alors que le changement climatique n’en est qu’à ses débuts, que l’instabilité politique gagne tous les continents. Sans même avoir besoin d’évoquer les pandémies qui surgissent. Ensemble. Ou bien… le naufrage sera collectif. Les débats (indispensables) sur l’intégration ou l’assimilation ne doivent pas servir de paravent à l’inaction, injustifiable; impardonnable. Car comment l’histoire pourrait-elle bien se finir si nous sommes déjà à sec d’empathie, d’intelligence, de sens des responsabilités, comment pourrait-elle bien se terminer si la vie des autres n’a déjà plus aucun poids à nos yeux, alors que les grandes migrations humaines du siècle ne font que démarrer ?


Un livre puissant, indispensable en ces temps confus, et dont personne ne peut prétendre sortir indemne tant il nous pousse à une réflexion âpre sur…nous-mêmes. 

– ‘Mur Méditerranée’, Louis-Philippe Dalembert, ed. Sabine Wespieser –

Pour aider concrètement, SOS Méditerranée par exemple : ici ou encore l’Auberge des Migrants : ici 

* découvrez le magnifique travail photographique de Josué Azor sur son site 

* * FotoKonbit a pour but d’aider les jeunes photographes haïtiens à mettre leur travail en valeur. N’hésitez pas à visiter leur site  

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Article également publié sur Médiapart

‘Conservez comme vous aimez’, de Martine Roffinella : délire en boîte


« Le Papa-Psy lui répète trois fois par semaine : « N’oubliez pas les cachets, hein Sibylle. À sept heures puis à dix-neuf heures sans faute. Pas de bêtise, n’est-ce pas ? » »

© Frédéric L’Helgoualch

Papa-Psy aurait peut-être dû insister davantage, répéter cinq ou six fois ses recommandations, augmenter d’autorité le nombre de séances hebdomadaires. Car Sibylle prend t-elle ses cachets raisonnablement, est-elle une gentille fille à son Papa-Psy ? Ont-ils cessé de faire effet, ces petits bonbons blancs à gober deux fois par jour sans faute et à heures fixes pour qui veut contenir l’incendie interne ? La psychose a-t-elle déjà vaincu la chimie ? Sibylle les a-t-elle bazardés dans l’évier depuis belle lurette, ses cachetons, plongeant dès les premières lignes le lecteur innocent au cœur d’un délire paranoïaque au dénouement prévisible (dramatique. Forcément dramatique) ? Papa-Psy, d’ailleurs, existe-t-il seulement ? Sibyllea-t-elle jamais posé le pied dans une agence de pub ? Le volcan inquiète mais l’éruption n’a-t-elle pas déjà commencé, la lave bouillonnante n’emporte-t-elle pas déjà sous les yeux passifs du lecteur les ultimes vestiges d’une conscience fonctionnelle ? Un work in progressdestructeur, un jeu de piste tragi-comique nerveux et emporté – plus qu’un thriller – auquel nous convie Martine Roffinellaavec ce ‘Conservez comme vous aimez’ (aux éditions François Bourin). 


« Ainsi commence le passage en revue, l’audit process. D’abord le petit réveil dans la cuisine, au-dessus du frigo. Elle le saisit, le porte à son oreille pour entendre les tic-tac. Elle le repose et attend que les aiguilles bougent. Un risque : que l’une des aiguilles chevauche l’autre et s’y emberlificote malencontreusement. Le temps serait alors bloqué dans un tic ou dans un tac, il voudrait poursuivre sa marche mais se mettrait à buter, à zozoter sans fin dans le silence éternel. Et l’humanité basculerait dans le vide, tête la première. « Plouf! » dit Sibylle en se demandant quel bruit cela ferait pour de vrai, tous ces humains (dont elle) projetés ensemble au plus haut des cieux. Une fois cette vérification assurée, Sibylle se reporte sur un deuxième réveil « de secours », voisin du premier. Celui-là, elle en démonte les piles. Car par le passé (certes un passé lointain : elle aurait dû dire « Car jadis »), elle a failli manquer un rendez-vous chez le dentiste à cause de lui. God fucking damn it les piles étaient perfidement mortes. Or on ne peut (presque) jamais prévoir le décès perfide d’une pile, ça s’arrête là sans battage, le mécanisme s’interrompt sans crier gare, coupure brutale, il n’y a (presque) aucun indice pour prévenir que la batterie va rendre l’âme, (presque) aucun râle prémonitoire (peut-être une légère prise de retard sur la fin pour certains modèles, mais pas tous : c’est pour cela que le « presque » est entre parenthèses). Alors c’est comme pour le radio-réveil électrique, on est obligé de surveiller la moindre défaillance tel le lait sur le feu. Car c’est toujours en plein sommeil, au beau milieu de la nuit, que survient la coupure de courant inopinée, laquelle dérègle en douce tous les chiffres lumineux et brouille l’alarme au point de l’annuler. »

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© Frédéric L’Helgoualch

Ainsi en est-il aussi de l’esprit en veille. Horloges et équilibre mental : même combat ! Mêmes incertitudes. Les troubles obsessionnels compulsifs (TOC) qui pourrissent et constituent désormais le principal de la vie quotidienne de Sibylle formeraient-ils de sombres prophéties ? Porter le nom des devineresses antiques n’est pas sans risque; décrypter leurs oracles pas sans danger.

« Encore une lettre anonyme dans ce style et je vous envoie en Maison (c’est un code pour dire « chez les fous », le « en » faisant la différence). »

Personne ne la croit, Sibylle : ni le commissariat, ni l’Elysée, ni son Papa-Psy! Elle peut bien les leur écrire sur du sopalin (« ça éponge bien, le sopalin ») ou les leur crier à la face : aucun n’accorde de crédit à ses aveux. Le meurtre, les cent une boîtes en plastique dans son congélateur, les cinquante-trois kilos de viande découpés, rangés, étiquetés avec soin et rigueur : « N’oubliez pas les cachets, hein Sibylle. À sept heures puis à dix-neuf heures sans faute. Pas de bêtise, n’est-ce pas ? »

Il appelle toujours à des heures impossibles, il téléphonera ce soir c’est certain. Il faut se tenir prête. Qui ? Mais Sa Sainteté P.Y. bien sûr ! Le roi de la pub qui ne soutient personne mais pressurise tout le monde, le potentat vampire qui suce jusqu’à la moelle les créatifs les plus talentueux pour mieux briller, qui divise pour mieux régner mais qui peut aussi, un temps, les porter au pinacle, les créatifs talentueux (tant qu’il y trouve son compte, bien entendu). 

« Conservez comme vous aimez » : le coup de génie de Sibylle ! La grande époque ! Sa trouvaille lui valut le Grand Prix annuel de la pub, une reconnaissance professionnelle solide (pensait-elle). Quel extraordinaire slogan ! Il boosta les ventes du client, accrut la réputation de l’agence et transforma Sibylle en reine des boîtes en plastique (sans parler de son adoubement par P.Y.) ! Elle s’était toujours sentie différente dans ce milieu symbole de la « disruption », des « premiers de cordée » & co. Old fashion, décalée; trop ‘proustienne’ pour cet univers clinquant, superficiel, envahi par cet horripilant franglais auquel pourtant, bien forcée, elle avait fini par se mettre (jusqu’à en abuser). Et puis…cette Capucine, la Princesse Commercialeintouchable, protégée de Sa Sainteté, est venue mettre son grain de sel. L’intrigante a intrigué, la jungle sociale a eu la peau de Sibylle.

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© Frédéric L’Helgoualch

Il appelle toujours à des heures impossibles, il téléphonera ce soir c’est certain. Il faut se tenir prête. 

Il n’appellera pas, évidemment. Il n’appellera plus jamais. 

Capucine, Princesse Commerciale : cinquante-trois kilos montés sur stilettos. Elle voulait évoluer dans la boîte. Sibyllesourit. Quelle destinée… Sibylle s’est retrouvée écrasée, jetée, estampillée has been-plume sèche en une partie de billard à trois bandes. Capucine, elle, n’aura dorénavant plus d’autre ambition que celle de passer une dernière fois à la poêle. 

« Elle ouvre. D’abord, elle sent nettement les deux globes oculaires râper entre le pouce et l’index. It’s hard to the touch. Puis elle approche son visage du bloc, la froidure libère son haleine par boules vaporeuses qui viennent lui chatouiller les narines. « Kot kot ! » mime-t-elle, telle la poule qui, crête levée, vient de découvrir quelque alléchante mangeaille, some very good food. Deux iris bleus la fixent, entourés d’un cercle de porcelaine où se promènent quelques vaisseaux fins, étrangement nets, comme comme en état de remplir leur fonction. Two blue eyes comme vivants, alive, remarque-t-elle. Sibylle se régale de les observer, un dans chaque main, et de les sentir s’humidifier au gré de sa propre chaleur. It’s nice. Elle pense aux petites billes de glace au melon servies avec un coulis de framboise et un léger nappage de crème anglaise. Some pudding ! »

Les robinets sont-ils bien fermés ? Une inondation est si vite arrivée. Vérifier. Re-vérifier. « Conservez comme vous aimez» : un coup de génie, quel slogan !

« Voici le congélateur, avec son ventre blanc, vaste comme une baleine. »

« N’oubliez pas les cachets, hein Sibylle. À sept heures puis à dix-neuf heures sans faute. Pas de bêtise, n’est-ce pas ? »

Papa-Psy a-t-il jamais parlé franglais ? Capucine vit-elle une histoire d’amour de l’autre côté de l’Atlantique ? Sibylle a-t-elle en réalité acheté ces cent une boîtes en plastique au supermarché du coin ? Sa Sainteté P.Y. est-il l’invention d’un esprit gagné par la confusion ?

« Et il y a chez les gens une dignité; une solitude; même entre mari et femme, un abîme » écrivait Virginia Woolf dans ‘Mrs Dalloway’. Que dire alors de l’abîme, de la solitude, qui surgit parfois entre soi et soi-même ?

 © Frédéric L'Helgoualch
© Frédéric L’Helgoualch

Martine Roffinella avec ce roman baroque (barré) invite directement le lecteur à participer au livre, à (tenter de) s’approcher de l’insaisissable. Aucun lecteur ne lira le même livre, aucune subjectivité ne s’engagera sur le même chemin. Un exercice osé qui fonctionne car porté par la plume – comme d’habitude – vive et froidement colérique de l’auteure. Son personnage principal, Sibylle, n’est nullement sympathique. Elle ne fait aucun effort pour l’être, pour provoquer l’empathie. Le mélange du français et de l’anglais à chaque phrase est à la limite du supportable mais, pourtant, le charme opère, le franglais devient le signe visuel le plus explicite du délire en action, de la nostalgie d’une époque passée (ou inventée); l’écriture spirale hypnotise et emporte le lecteur jusqu’au final…glaçant. Critique d’une société déshumanisée, d’un monde du travail obscène qui broie les non-conformistes ? Description pointilleuse de la démence comme pour mieux conjurer son approche ?

Conservez comme vous aimez’ : autant de pistes sur lesquelles on ne peut qu’encourager les lecteurs curieux et aventureux à s’élancer.  

— ‘Conservez comme vous aimez’, Martine Roffinella, ed. François Bourin —-

* voir également ‘L’Impersonne : Martine Roffinella, l’alcool et les meurtrissures pérennes de l’âme

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Article également publié sur Médiapart