‘Les Immortelles’, de Makenzy Orcel : aux dames de la Grand-Rue

« Non, je ne veux pas oublier. Oublier, c’est la pire des catastrophes. C’est la première fois de ma vie que je vois si près la blessure, les vulnérabilités du monde avec autant de pathétisme, de vrai. Que je vois tout le monde pleurer à la fois. Tout le monde. Sans exception. »

La catin de la Grand-Rue, survivante, se souvient. C’est le deal. L’écrivain notera son récit, transcrira sa colère ses peurs et tout le reste avec ses mots à lui, fera un livre de cette vie de funambule surprise par un chaos soudain, dantesque, qui dépasse et sa personne et même l’île d’Hispaniola. Car le tremblement de terre n’a pas emporté que des êtres, détruit que des bâtiments : il a aussi retourné l’âme de tous les Haïtiens qui en ont réchappé, forçant chacun d’entre eux à regarder sans filtre leur existence en face. En contrepartie ? Le corps de la professionnelle; ses caresses expertes. Son nom ? On ne le connaît pas. « En fait, mon nom importe peu. Mon nom c’est la seule intimité qui me reste. Les clients eux s’en foutent pas mal. Ils paient. Je les fais jouir. Et ils s’en vont comme si de rien n’était. C’est tout. » Son nom, seule intimité qui lui reste, on ne le connaîtra pas même quand elle deviendra la narratrice principale de ce premier livre fulgurant de Makenzy Orcel, atteindra l’immortalité une fois les phrases posées. Même lorsque la faconde, les réminiscences et le désespoir nerveux de cette fille (qui n’a plus de joie que l’appellation) tourneront encre nourricière pour la plume de l’écrivain-client, double littéraire d’Orcel.

12 janvier 2010, la terre tremble à Haïti. Sa fureur n’épargne personne et marque au fer rouge la psyché de toute une nation déjà fragilisée par les tempêtes tropicales et le chaos politique (né de la colonisation, des dictatures successives, de la corruption endémique). Le peuple haïtien fier, oui, qui garde tête haute face aux épreuves, certes, mais que faire de la fierté lorsqu’un plafond d’une tonne lui tombe dessus ? 12 janvier 2010, la terre tremble à Haïti telle l’ultime malédiction jetée par une divinité planquée, sadique, obsédée, le dernier coup d’un sort qui n’en finit pas de s’acharner sur un peuple déjà exsangue. Le 12 janvier 2010 à 16h53 heure locale les plaques tectoniques se mettent en branle, la faille d’Enriquillo qui traverse Port-au-Prince rompt : les dés sont jetés, sauve qui peut, le cruel jeu de la vie et de la mort s’accélère en l’espace de 52 répliques destructrices. 

« Cette nuit-là la terre voguait, voltigeait. Dansait. S’abîmait pour s’exhumer d’elle-même. » 

La magnitude du séisme est de 7,3 (l’équivalent d’une bombe H), son épicentre à environ 25km de la capitale Port-au-Prince. 230.000 personnes ont rendez-vous avec la mort et ne se sont pas préparées; 220.000 autres sont sévèrement blessées. Bâtiments officiels comme cabanons pourris s’écroulent subito façon dominos, engloutissant sans distinction les vies parfois à peine entamées de celles et ceux qui sont devenus prisonniers de leurs murs. « Nous n’avons rien mais au moins nous avons un toit. » Bing ! Puissants ministres ou gueux, conducteur malodorant de BMW rouge comme prostituée téléphage trop dilettante : la Faucheuse hilare s’en cogne, frappe à l’aveugle, insatiable, et se revendique ce jour-ci d’humeur égalitaire. 

« Le jour s’effondre / la nuit enveloppe tout / inerte / fissuré / le temps ne s’acharne plus à compter / chaque corps est un puit où s’engouffrent / tous les cris du monde / seule dans le noir absolu de la nuit / une ville agonise » 

© Reuters

Des villages entiers rasés, des écoles bondées affalées, 3 millions de sinistrés au moins et des répliques de force 6 achevant de détruire ce qui tenait encore debout; finissant de décourager les survivants terrifiés. 
« Électrocutée. Écrabouillée. Désintégrée. Assiégée par une armée d’êtres étranges, maquillés d’un mélange fameux de poussière, de larmes et de sang sortant de partout et de nulle part. La ville ressemblait à un théâtre de revenants. »
Exode, pénurie de vivres, d’eau potable, incurie de l’état, épidémies, insécurité (le pénitencier central touché, la libération de 3000 prisonniers est actée dont beaucoup de caïds du gang de cité Soleil) et bientôt les amputations réalisées à la va-vite, pas forcément nécessaires, par des secouristes étrangers trop pressés (ajoutant à l’effroi) : Haïti devient l’Enfer. Et les rescapés réalisent que ce séisme fera désormais pour toujours partie de leur vie, maintenant qu’il a enlevé proches et certitudes. 

« Jésus, pour plus d’un – les chrétiens surtout -, était à la fois l’auteur de cette chose et le sauveur de tous ceux qui en sont sortis indemnes. Une dame sortie de justesse des décombres agitait les deux bras en l’air et commençait à hurler dans toutes les directions : ‘men Jezi m t ap pale w la’. Voilà le Jésus dont je te parlais. Quand on l’a pour seul et unique sauveur, voilà ce qu’il peut faire. Que mille maisons tombent à ta gauche. Que mille maisons tombent à ta droite. Tu ne seras pas atteint. Alléluia ! En toute fin de compte, il ne manquait que cette chose au palmarès de ce Jésus pour remporter la palme d’or et devenir incontestablement, indubitablement, le mort le plus assassin, le plus ridiculisé de tous les temps. »

Et la pute de Port-au-Prince de comprendre bientôt qu’elle a perdu le seul être cher dans cette chienne de vie : la petite, sa protégée. Elle lui avait pourtant dit, à la petite ! Elle l’avait prévenue, Shakira (comme la chanteuse qui bouge ses hanches à tout va, oui) ! Les vraies putains de la Grand-Rue ont le trottoir et seulement lui pour territoire, elles ne doivent pas s’enfermer dans les bordels, et encore moins dans les appartements miteux qui procurent un sentiment injustifié (preuve est faite) de sécurité ! Trop tard. Shakira a été « la première à crier. La dernière aussi à trépasser. Après douze jours. Après avoir prié tous les saints. Elle, toute frêle comme je la connais, passer plusieurs jours sous tout ce que les hommes considèrent comme marque de grandeur, d’ascension sociale ! » Douze jours sous les décombres, douze jours à espérer; en vain. Et ce chiffre désormais maudit de revenir en boucle dans le récit, dans la bouche de sa protectrice, dans celle de sa mère bigote, dans celle de Shakira elle-même tant ces douze jours-là de panique sous les gravats demeurent inimaginables. A-t-elle songé, Shakira la beauté la plus convoitée de la Grand-Rue, à Jacques Stephen Alexis, son écrivain préféré dont elle dévorait les livres (« va te faire foutre, Jacques Stephen Alexis ! ») ? À son enfant secret, « abandonné (quelque part) dans l’immense marécage qu’est le monde » ? À sa daronne détestée qui se perdra bientôt, lancée à sa recherche (est-on obligé de les aimer, ses parents ?) ?

Makenzy Orcel, avec ‘Les Immortelles’, premier roman court mais intense, à la langue crue mais élégante, hommage inoubliable aux prostituées ensevelies de Port-au-Prince, donnait un coup de pied dans la porte du salon littéraire et imposait d’emblée son style à la fois poétique, charnel et à vif. Point d’ode à la liberté ou à la résilience, ici. Non, ce serait trop facile. Chacun fera comme il peut, avec ce qu’il a. De quoi demain sera fait ? Cela… Les happy ends sont laissés aux doux rêveurs. La vie, elle ne les ménage jamais les doux rêveurs, les gentilles rêveuses (encore moins lorsqu’elles sont des putes). Alors Orcel remue plutôt la boue du quotidien (« je connais par cœur tous les recoins de ce désert de béton. Tous les visages. Tous les caprices de la clientèle. La ville est un triste tableau où les bêtes et les humains mangent et font leurs besoins dans le même plat. Font la paire »), plonge les yeux vers les âmes éruptives, la plume dans les blessures intimes. Le sexe, les pulsions de vie à travers les corps libérés, face à l’hypocrisie des moralistes; Haïti l’effrayante, Haïti l’attirante; la mort qui frappe tel un crotale, imprévisibilité permanente et résistance, instinct de survie au milieu de la crasse, pour ne pas dire de la merde. L’enfance, aussi, malgré tout (ou surtout ?), qui affleure forcément. Souvenirs de l’innocence perdue. Réminiscences brièvement tendres, réconfortantes puis : follement douloureuses. Secousses. Répliques incontrôlables. Et toujours l’écriture. L’écriture qui sauve; un peu. Les mots qui transforment les filles de la Grand-Rue, invisibles le jour lumineuses la nuit, en ‘Immortelles’, pour toujours et à jamais. Car les personnages des romans, eux, ne disparaissent point sous les décombres. Ils survivent sur le papier imprimé, dans la mémoire des lecteurs touchés.


« Les mots mon amour sont des tanières de sang et de cris. Je raconte pour toi, ma petite. Je te raconte et t’appelle de mon exil intérieur. De mon île la plus secrète, la plus lointaine. Les mots mon amour sont muets. Les gestes aussi pour te nommer. Tous les mots de mon corps ne sauraient suffire pour dire la douleur de la terre. »


Les filles des trottoirs, à Port-au-Prince, se font désormais paraît-il appeler ‘les Immortelles’. L’écrivain pouvait-il rêver, à son tour, d’un plus bel hommage ? 

Un roman cash, dur, envoûtant à découvrir ou redécouvrir. 

– ‘Les Immortelles’, Makenzy Orcel  [édité chez Mémoire d’Encrier en 2010 – réédité chez Zulma éditions en 2012  – réédité chez Points en 2014] 

*voir également Makenzy Orcel, fils d’Haïti : la plume dans les plaies. Etude d’une oeuvre de feu’

Article également publié sur Médiapart

‘Dans les bagnes du tsar’, d’H. Leivick. Dernier arrêt avant les abîmes

Une plongée dans d’effroyables ténèbres (« une inqualifiable nuit ») ouvre le récit. Pour avoir ôté les fers entravant ses pieds, le prisonnier est envoyé au cachot. Combien de jours, combien de nuits ? Nul ne le sait, et certainement pas l’activiste puni. Le temps n’a de toute façon plus d’importance ici. Son abolition est une arme utilisée pour briser les dernières velléités de résistance.

« Je ne savais pas qu’il existait au monde une telle densité de ténèbres. J’ai le sentiment qu’elles percent ma vue, qu’elles s’infiltrent dans mon corps. Elles sont acérées, gluantes, du plomb fondu. Elles me lacèrent le torse et la tête. Elles me glacent, me pétrifient. Je me cogne le visage à cette noirceur et me retourne aussitôt, reste couché sur le dos à demi-évanoui. Non pas à cause de la chute ou du froid mais à cause de la puanteur qui m’étouffe et qui remplit cette sorte de tombe. »

Réduit à lui-même, livré aux doutes qui torturent, à son impuissance d’enchainé, aux souvenirs à vif (son père furieux de le voir abandonner ses études talmudiques, son père statique au procès; sa très chère mère, dévastée, le couvant du regard une dernière fois, lui le jeune poète d’à peine dix-huit ans), le prisonnier se statufie dans le noir intégral, couché sur le sol poisseux de l’oubliette, puis se redresse, se force à bouger ce corps même plus visible, comprenant que la lutte contre la folie, contre l’engourdissement et de ses membres et de son esprit seront désormais les combats permanents de sa nouvelle vie (sans évoquer ceux contre le scorbut et autres gales). Un droit commun vient bientôt le rejoindre. Seul le bruit des entraves métalliques résonne, ils ne se verront jamais. L’entente entre les deux catégories de forçats hantant les prisons de Nicolas II n’est pas évidente : les droit commun dénonçant le mépris des prisonniers politiques, les politiques soulignant la brutalité, l’individualisme des droit commun. Il faudra bien pourtant s’entendre avec ce féminicide qui lorsqu’il se décide à parler ne cherche qu’à provoquer; se serrer contre lui pour ne pas mourrir de froid. Tenter de le comprendre, utiliser le verbe pour demeurer humain sinon : à quoi bon encore avoir des idéaux, rêver de révolution, de changer le monde ? 

« Une créature qui ne se voit pas elle-même, qui est assise, lovée dans un coin, enveloppée de la capote d’un assassin, incapable de faire jaillir la lumière. Qui en est capable ? Seul Dieu qui a dit « que la lumière soit » et la lumière fut. Lui en est capable. Comment y est-il parvenu ? Par une phrase. Par le verbe. Par le verbe ? Tu peux très bien user de la même parole. Tu es une créature qui ne se voit pas elle-même, mais la parole tu la possèdes. Tu tentes même d’atteindre quelque chose par la parole. Tes lèvres murmurent tant de mots. Parfois ils se transforment en chant. Tu appelles ça poésie. Des formes se révèlent à toi à travers ces paroles. Qu’est-ce que tu entends par là ? Qu’est-ce que tu vises ? Personne ne te le demande. C’est toi seul qui l’exiges de toi. Tu n’es pas croyant ? Pourtant si, tu es croyant. Tu ne crois pas en Dieu ? Et pourtant tu crois. Tu ne peux pas te raconter d’histoires. Alors essaie de dire que la lumière soit. Crois que cela se produira et cela se produira effectivement. » 

Cet épisode du cachot, qui lance le récit, est central car il donne les clés de ‘Dans les bagnes du tsar’, texte mémoriel magistral écrit en 1958, sur la fin de sa vie, par le grand écrivain russe de langue yiddish H. Leivick (brillamment traduit par Rachel Ertel et publié pour la première fois aux éditions L’Antilope). Ténèbres et lumières (fussent-elles d’un éclat infime), recherche imperturbable de l’humanité en chacun (soldats, compagnons de cellule, gardiens) et références quasi mystiques à sa culture juive (traversée des steppes menant à la Léna vécue comme la sortie d’Egypte, apparition du prophète Elie via un vieil homme serviable; incroyant peut-être mais d’une incroyance d’autant plus fidèle à ses origines que le futur auteur du ‘Golem’ perçoit l’approche de tempêtes dévastatrices, bientôt). 

H. Leivick, né en 1888 dans une misérable bourgade juive de Biélorussie, renonce assez tôt à la pratique religieuse de ses ancêtres mais « remplace les prières rituelles par sa poésie, vécue comme une sorte de sacerdoce. Écho, guide spirituel et moral », il est reconnu comme l’un des plus grands représentants de la littérature yiddish. À seize ans, il devient militant du Bund (le Parti socialiste juif) mais est arrêté en 1906. Il est condamné à six ans de travaux forcés dans les bagnes du tsar puis à l’exil perpétuel au fin fond de la Sibérie. ‘Dans les bagnes du tsar’ est un témoignage bouleversant de cette période de sa vie (de 1906 à 1912), un testament littéraire mais surtout un avertissement aux générations futures.

Une sorte de dernière halte avant les abîmes du XXème siècle : le Nazisme et le Stalinisme.

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La Russie, lorsque le jeune H. Leivick est jugé, est en pleine ébullition. La révolution de 1905 a échoué et les mécontentements sociaux sévèrement réprimés par l’armée impériale (Dimanche Rouge de janvier 1905). Police politique de Nicolas II et oppositions (socialistes, révolutionnaires, anarchistes, libérales ou/et démocrates) se radicalisent de concert. Les Juifs subissent depuis plusieurs siècles des lois d’exclusion en Russie, tels les quotas à l’université, l’interdiction d’habiter les grandes villes, la relégation en ‘zone de résidence’. Sans parler des pogroms épisodiques, sinistres répétitions avant les purges staliniennes (au nom d’un athéisme d’Etat poussé à l’extrême) et bien sûr avant la Shoah par les Nazis (quant au système carcéral du régime, camps sibériens inclus, il ne sera pas aboli par les Bolchéviques mais plutôt démultiplié et affermi). Ce contexte pré-révolutionnaire (1917 approche) explique la férocité des sentences (bagne et Sibérie pour la simple distribution de tracts), tout comme celle de la répression par un pouvoir aux abois. 

Le jeune prisonnier et ses compagnons de cellule résistent au bagne, aux différentes prisons, aux maladies du corps et de l’esprit; ils survivent à la traversée à pied des steppes, étendues infinies, en direction de la Sibérie, vers les villages-prisons bientôt recouverts par la neige, balayés sous peu par des vents polaires. LeivickElickChapiro et la délicate (et forte pourtant) Slava combattent avec le langage, avec la confrontation des idées (même à partir d’un rien. À partir de quoi d’autre ? Ils n’ont plus rien); avec la défense de leurs idéaux, même si ceux-ci chancellent et perdent peu à peu en radicalité. Ainsi, comment croire à la construction d’une société égalitaire lorsque certains camarades se jettent sur un bout de saucisson tels des fauves, sans même songer à le partager, oubliant tous leurs beaux discours théoriques ? Comment croire en l’homme quand sa nature intrinsèque semble le pousser toujours au final vers son intérêt particulier ? Les querelles, dans un autre cadre picrocholines, dans les geôles surchargées révèlent sans pitié les âmes.

« Tu es soumis à ton sort, à ta chance, au hasard et, comme dans toute panique collective, la loi de la jungle règne, le plus fort l’emporte. Parfois la douleur monte en toi quand tu vois que même les politiques n’échappent pas à cette loi dans les moments de chaos et agissent telle une meute. Souvent tu te surprends toi-même à agir de la sorte et tu en as honte. Tu te jures d’être scrupuleux, de te surveiller. Parce que, après chaque bousculade, que tu t’empares d’un châlit ou non, il te reste une sorte de dégoût. Il vaut mieux dans ces conditions te soumette au sort. Ce que le sort, calme et muet, décide pour toi, accepte-le. »

Pourtant, le regard bienveillant d’un soldat, une orange offerte par un médecin courageux, de petits gestes anodins ailleurs mais ici essentiels et, l’espoir renaît. Et la poésie bien entendu, même en Enfer, les écrits dissimulés pendant les fouilles avec la complicité des autres condamnés. ‘Dans les bagnes du tsar’ est ainsi : oscillant sans cesse entre la description sans fard du processus de déshumanisation d’un système et entre la foi viscérale en l’être humain. La fraternité nous sauvera ou il en sera fini de nous tous.

H. Leivick parviendra en 1913 à s’évader du village sibérien dans lequel il était confiné à vie. Il rejoindra les Etats-Unis – New-York plus précisément – où il finira son chemin et d’où il produira son œuvre. Les éditions de l’Antilope ont été plus qu’inspirées en publiant ce récit formidable, subtil, riche, à la fois sombre mais aussi incroyablement lumineux. Parler de chef-d’œuvre pour ce témoignage unique n’est pas exagéré. Un chef-d’œuvre qui sonne comme un rappel, une sévère mise en garde. Car si l’individu garde toujours en lui une part d’humanité, il n’en va pas de même des systèmes politiques sans contrôle. L’Histoire nous l’a déjà démontré. Mais, les hommes ont-ils seulement encore envie d’avoir une mémoire ? Espérons.

– ‘Dans les bagnes du tsar’, d’H. Leivick. Éditions de l’Antilope

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Article également publié sur Médiapart

‘Une boîte de nuit à Calcutta’, de Makenzy Orcel & Nicolas Idier : frères de plume

« Pour ma part, je préfère celui qui plonge le nez de son lecteur dans la plaie à celui qui se donne pour mission de l’éduquer, ou l’amuser. »

Voilà qui donne le ton.


Deux écrivains : Nicolas Idier (´La musique des pierres’, ‘Shanghai’), auteur érudit, sinologue, cumulant les postes à responsabilité en Chine, en Inde, à Angoulême; Makenzy Orcel (‘Les Immortelles’, ‘Maître-Minuit’), figure majeure de la littérature haïtienne, intense, imprévisible, Colère et Poésie réunies. Deux globe-trotters invétérés, par obligation professionnelle, oui, mais aussi sans doute guidés chacun par le besoin impérieux d’embrasser les soubresauts perpétuels du monde, de les ressentir intimement, les transmuer. Ils se retrouvent – pour une fois statiques au même endroit – dans une discothèque bondée de l’ancienne capitale indienne. Mais la foule électrisée, la musique criarde, l’ambiance festive empêchent ce soir-là l’échange attendu. Qu’à cela ne tienne ! Ce qu’ils ne se sont pas dit cette nuit-ci, ils se l’écriront demain. L’idée d’un livre commun, basé sur la correspondance à venir. Une œuvre épistolaire (par courrier électronique, plus pratique aujourd’hui même si moins poétique, certes, que la lettre papier) qui ne cachera rien de leurs doutes, leurs démons; leurs interrogations sur l’écriture, sur ce qui les pousse à créer, à raconter. La littérature, leurs influences. La folie de l’homme, les injustices subies par les peuples; les bonheurs inattendus de la vie qui permettent de tenir, de se fixer un but quand à force de marcher au bord du gouffre (car on ne joue pas avec les mots impunément), la tentation de se laisser choir (re)surgit. Et puis le sourire des enfants; les leurs ou ceux du bout de la Terre. La force des femmes; les aimées, les mères avec lesquelles on ne s’entend pas ou celles qui vont bientôt partir, les putes, les divas…toutes les autres. Peintures sans niaiserie (ce qui est rare). 

En somme, raconter à travers cette correspondance sans filet tout ce qui les unit, leur vérité, à coups de pinceau irréguliers.


« La plaie, la blessure, est une ouverture, et la littérature permet de traverser la blessure, ses propres blessures. La fiction dit toujours plus que la vérité. » 


Avec sincérité et toujours pudeur, les deux hommes se répondent à distance. Se livrent, se découvrent. Ils se supportent élégamment, lorsque l’un des deux vacille. Tantôt avec un conte (que feriez-vous si vous vous réveilliez avec une petite bouche trop bavarde, un tantinet dominatrice, sur la paume ?), tantôt une confidence. Un texte poétique (« mer en cavale dans mon sang / regards allés vers quoi encore / d’où ne venait qu’un néant / à remplir d’illusions de secours »), un autre plus personnel, sur une cicatrice brûlante, jamais guérie, et parfois même à nouveau franchement purulente. Ainsi Nicolas Idier, sur la mort de son père :

« Il y aura eu des blessures inguérissables, de celles qui restent toujours un peu sensibles même si la peau s’est remise dessus et que la vie a passé. Des trahisons aussi, discrètes, malignes, sans grandes conséquences mais qui, accumulées les unes aux autres, ajoutées, empilées, emmêlées au reste, enfouies sous d’autres sourires, d’autres gestes, d’autres paroles finissent par prendre la forme d’une grande montagne d’ordures comme on en trouve en périphérie des grandes villes jusqu’au jour où la montagne tremble et s’effondre. La mort. Quand on meurt, on ne peut plus rien dire. »

Et puis de but en blanc, comme pour éloigner les Loas, des scènes qui font sourire, sur le milieu germanopratin ou sur celui des médias.


« Il y a deux jours j’ai partagé un plateau radio avec un écrivain très connu, prix Goncourt. Chacun devait parler de son nouveau livre. Le journaliste faisait son show ! Une paresse intellectuelle…! Pour l’auteur primé des questions complètement incompréhensibles (si on comprend rien, c’est que c’est intelligent). Pour moi, d’entrée de jeu, comment va Haïti depuis le tremblement de terre ? Je ne sais plus ce que j’ai répondu (mais qu’est-ce qu’on peut répondre à ça), mais je me rappelle que je luttais contre moi-même pour ne pas m’énerver. De toute façon, je n’avais pas grand-chose à dire, j’avais déjà tout mis dans mon livre. N’est-ce pas pour ça qu’on écrit, tuer le silence en nous, ou faire silence autour de nous ? Contre l’oubli ? J’avais envie de quitter ce studio en courant. C’est quoi ce jeu infantile consistant à répondre à un tas de questions dès qu’on publie un truc ? La littérature est un acte manqué, un lapsus. Mais il y en a qui aiment bien, en font une passion : répondre à toutes les questions comme un coupable. Cet auteur par exemple, ça se voyait qu’il maîtrisait l’affaire. C’était à la fois déroutant et drôle de voir comment il arrivait sans peine, par des phrases soutenues et pesées, sans une once d’hésitation et d’incertitude, à parler de son livre, comme s’il avait préparé ce moment toute sa vie, il ne fallait pas que son livre soit plus brillant que lui. »


À son image, Makenzy Orcel y est indifférent. Les inimitiés que pourraient faire naître ses confidences désormais publiées, il s’en contrefiche. Car s’il n’oubliait pas ses futurs lecteurs, il ne pourrait pas écrire. Du moins, écrire sans tricher; écrire vraiment. S’agacer du passage obligé de la promotion (l’auteur se métamorphosant en « une sorte de toupie dans la main d’un enfant perturbé »), révéler ses frayeurs de petit garçon (« mon éditrice ne m’aime pas »), ses insécurités sociales : nul sujet n’est tabou. 

De même pour Nicolas Idier, qui de ses séjours en Chine et en Inde n’a pas retenu que les brillants auteurs :

« Jour après jour, je me sens plus politique, et j’ai une conception de la littérature qui le devient aussi. J’ai vu trop de misère ces derniers temps pour ne pas ressentir l’insurrection grandir en moi, comme si une petite armée intérieure (celle de la mauvaise conscience) avait percé le front et pilonné les tranchées de mon cœur (les tranchées de la bonne conscience). »

Comment pourrait-elle ne pas être politique, désormais, la littérature ? D’une manière ou d’une autre. Ce n’est pas Makenzy Orcel avec son ‘Maître-Minuit’ qui le contredira. 

‘Une boîte de nuit à Calcutta’ est ainsi : difficilement résumable, rythmé par l’inspiration, les maux, les joies des deux écrivains, les attentions de l’un envers l’autre. Intime, donc, mais empli de réflexions pertinentes, universelles, nées justement de la solidité de leur relation (la parole libérée, la confiance) et de leurs expériences vécues. 

« Les enfants (…) ne sauront bientôt plus ce qu’est un livre, ni la vie privée. Ce sont les deux cibles nouvelles des conquérants actuels : en finir avec le livre (ou le réduire à des produits d’hyper-marketing, type ‘Cinquante nuances de Grey’), rendre la vie de tout le monde transparente et accessible possible (…) Le lien entre le livre et la vie privée est la construction d’une mémoire que l’on peut tenir cachée. »


Au fil des chapitres, le lien se solidifie, l’amitié se mue en fraternité, de pensées en anecdotes, de souvenirs en création de nouvelles inspirées. Et, avant que le lecteur ne se sente gêné, ne se demande tout de même si sa présence ne relève pas de l’intrusion, il est déjà trop tard. L’évocation passionnée de Jean-Claude Charles, de son concept de l’enracinerrance, le récit du chauffeur de rickshaw pris d’une passion qui s’ignore encore pour une femme perdue; l’apparition du sphinx Sollers au milieu de tout, au milieu de rien, œil laser et pétillant; une soirée arrosée chez la bouillonnante Pia Petersen avant une digression savante sur un dénommé Kang Youwei; puis cette petite bouche intenable, pleine de coke, s’acharnant sans permission sur la culotte d’une jolie juriste, cet auteur bruyant et noctambule qui emmerde ses voisins du côté de Vincennes ou encore la vision de dévots venus chercher la rédemption de l’âme dans les eaux du Gange : il est trop tard ! Le lecteur est déjà entraîné. Ne lui manque plus qu’une bouteille de Barbancourt à portée de main. 

Il se trouve, lui aussi, installé dans ‘Une boîte de nuit à Calcutta‘. 



– ‘Une boîte de nuit à Calcutta’, de Nicolas Idier & Makenzy Orcel, éditions Robert Laffont

*voir également Makenzy Orcel, fils d’Haïti : la plume dans les plaies. Etude d’une oeuvre de feu’

Article également publié sur Médiapart

‘Emmanuel Le Magnifique’ : Patrick Rambaud ou l’art de l’irrévérence

Si l’air du temps pousse aux pamphlets incendiaires et outranciers (voire apocalyptiques, mais finalement au seul service des réputations), le sieur Rambaud – qui en a vu d’autres – n’entend pas y céder et n’a nul besoin de miser sur le mot ‘oligarchie’ (le dernier en vogue) toutes les trois lignes pour prouver l’acuité de sa vision, la finesse de sa plume. Celle-ci, trempée dans l’encre de l’écrivain tranchant plutôt que dans le fiel du polémiste agité, fait mouche encore une fois. ‘Emmanuel Le Magnifique’, aux éditions Grasset, ou la prise de pouvoir et le début de règne de Sa Majesté Start-Up.

Le sieur Rambaud a débuté ses pastiches des ‘Mémoires’ de Saint Simon (“espion sagace et fantasque de Versailles et des coulisses du pouvoir”) sous le règne naissant de Nicolas Ier (Le Vilain), inspirant monarque républicain s’il en était, tant par son caractère impétueux que par son intenable cour d’obligés hauts en couleur. Six chroniques cruelles et hilarantes furent consacrées à la période : de 2008 à 2013 (mieux valait en rire; pour ne point s’épuiser en larmes). François IV (Le Petit), trop rond de caractère, trop fuyant pour un portraitiste (-décevant même à ce niveau-ci-), n’en eut droit qu’à deux (2016, 2017). Comment Rambaud, critique féroce de l’hyper-présidentialisation de notre 5ème, véritable monarchie républicaine à ses yeux, aurait-il pu rater ce rendez-vous avec le mandat d’Emmanuel Macron, ce dernier se voulant l’incarnation décomplexée du pouvoir dit vertical (et Jupiter se mit au menuet) ? Le résultat est jouissif à lire (un peu moins à vivre). 

Diantre que l’irrespect fait du bien quand il est intelligent (s’appuyant sur des faits avérés, non sur des rumeurs distillées, des inimitiés personnelles) !

Du tempérament solitaire de Notre Rusé Souverain à son éducation chez les jésuites, clé de compréhension essentielle de Notre Succulence selon l’homme de lettres (« Aimables, jamais tristes, calmes, impassibles dans la bourrasque, les jésuites se contentaient d’observer et de séduire avec un talent secret pour le spectacle ») : le sieur Rambaud croque dans ce premier tome, avec le calme de celui qui n’est pas esclave de l’immédiateté, avec l’assurance du témoin accoutumé aux trompe-l’œil officiels, le parcours et la montée en puissance du Magnifique, la Princesse Brigitte à ses côtés. Des partis traditionnels éparpillés façon puzzle à l’utilisation d’une novlangue d’entreprise aussi hypnotisante que vide de sens, de la chute du Duc de Sablé (le costume était trop grand) à l’interminable procession des nouveaux courtisans sans charisme – mais sensibles au vent – venant plier genoux : l’ouvrage nous rejoue la Présidentielle avec piquant, mais également la première année de règne, les législatives Nouveau Monde (« de jeunes notables remplaçaient de vieux notables ») et la marche forcée des mesures décrétées par Son Altesse.

« Aux yeux de Notre Laborieuse Majesté, le travail primait quel qu’il fût. Qu’il fût inutile ou dégoûtant importait peu. Un chômeur heureux semblait inconcevable et il citait ces pays développés qui réglaient le problème avec des emplois sous-payés ou minuscules. »  

Les opposants – qu’ils ne se réjouissent pas trop vite – ne sont guère épargnés. Mlle de Montretout (« ceux qui la regardaient ce soir-là sentirent son incompétence et son ridicule »), le Baron de la Méluche (« à lui seul il figurait l’hostilité sans concession à quiconque ne lui faisait point allégeance »), M. Hamon (« il avait le visage froissé d’un poussin qui découvre le monde en sortant de sa coquille »)… Le sieur Rambaud n’est dupe de rien, et l’attente d’une femme ou d’un homme providentiel par la majorité semble le désespérer. 

Car derrière la satire, pointe une sévère lassitude. Lassitude devant le peu de mémoire des citoyens. Lassitude devant ce théâtre proposant sans fin les mêmes pièces adaptées. Lassitude face à une époque dans laquelle les croyants se multiplient de tous bords, au détriment des citoyens critiques. Éternelle histoire du vieux sage qui désigne la lune…

Qu’en sera-t-il du tome 2 ? Il promet d’être davantage encore épicé ! Car le mercenaire Benalla et la révolte des manants jaunes seront passés par là. Sarabande lente et noble ou gigue endiablée : la cour n’a pas fini de danser ! 

Un extrait, pour finir. Savoureux et terrifiant à la fois. Mais comme suggéré précédemment : mieux vaut en rire. Jaune, certes (sans jeu de mot). Mais en rire tout de même. Malgré tout.

« Notre Manager Maximo parlait fluently l’anglais des Amériques. Il imposa à ses troupes un code de vocabulaire numérique pour mieux flotter dans l’air du temps. Tous les langages codés ont quelque chose d’enfantin, le sien n’échappa point à ce travers. Cette langue à côté du français rassurait les individus qui l’employaient et surtout les isolait du troupeau, trop conventionnel, trop populacier, trop dépassé. Ce jargon nouveau s’apparentait aux jeux indéchiffrables des gamins de toutes les époques. M. Pagnol l’a raconté dans son ‘Temps des secrets’. Au lycée comme aux bains de mer, les adolescents devaient prendre un ton malin et supérieur pour rejeter l’Ancien Monde, alors ils s’inventaient un abécédaire avec des mots inédits qui les protégeaient des adultes, un lexique tarabiscoté et mystérieux qu’eux seuls comprenaient. Ces jeunes grandissaient, quittaient leurs amis et leur quartier, ils entraient dans des métiers où ils retrouvaient un autre langage, professionnel cette fois, qu’ils apprenaient comme un argot pour appartenir à une nouvelle bande. Il en fut pareil avec nos marcheurs; ils décalquèrent dans leur vie politique la langue des entreprises performantes, et, la tête dans leurs écrans miraculeux, ils parlaient ainsi que leur nouvelle tribu avec des anglicismes ou des expressions déformées par la publicité, obscurs aux béotiens. Les marcheurs n’étaient plus des bénévoles comme au patronage mais des ´helpers’, surtout pas des militants, ce qui rappelait trop les partis qu’ils s’acharnaient à réduire en poudre. Ils disaient ‘challenge’ pour défi, ‘process’ pour méthode, ‘claim’ pour revendication, ‘snackable’ pour une idée résumée en un slogan. Ils disaient aussi ‘coworking’ pour travail en équipe, ou ‘pole event’ pour désigner le service qui organisait des rencontres avec leurs électeurs. Pour évoquer la démocratie, ce vieux mot, le Prince avait employé dans un discours un terme appris à la banque, ‘bottom-up’, lequel signifiait que la parole allait du bas vers le haut, que les nouvelles arrivaient au sommet depuis la base. On trouvait également des mots français chargés d’un autre sens qu’à leur origine : par exemple tout devenait ´disruptif’, un terme de la physique né en 1856 : il rendait compte d’une étincelle qui dissipait en explosant une grande partie d’énergie accumulée. Dans la langue normale, cela en revenait au mot ‘rupture’, si trivial et moins moderne. On compliquait parfois pour rien. À quoi servait de changer ‘concertation’ en ‘coconstruction’ ? 

À devenir jeune et neuf. »

– ‘Emmanuel Le Magnifique’, Patrick RambaudGrasset 

Article également publié sur Médiapart

‘Maître-Minuit’, de Makenzy Orcel : Haïti, terre damnée. Survivre au Baron Samedi

Poto est un petit garçon bâti sur des fondations pourries déambulant dans un pays livré à la peur et au chaos. Même sa mère, Marie Élitha Démosthène Laguerre, n’est pas vraiment sa mère. Elle l’a kidnappé à la maternité pour avoir un gosse sous le bras quand elle fait la manche. Il a grandi, alors il reste dans ses parages guettant un éventuel signe d’intérêt, tel un chien errant attendant un os jeté. À défaut de mieux. Tandis qu’elle se détruit à la colle, indifférente à ce bambin devenu inutile, semblant se transformer peu à peu, au fil de sa déchéance, en Lwa (esprit vaudou), Poto tente de tenir debout en s’accrochant comme à la vie à ce sac à dos qu’il ne quitte jamais. Ce sac plein d’espoir qui cache ses précieux dessins. Car Poto a un don. Et un regard. Tout ce que les dictateurs haïssent.

« tandis que je faisais les cent pas dans mes pensées, le maître – un cochon en costume – m’interpella, toi Poto, et puis c’est quoi ce nom débile ? allez, mets-toi debout et dis-nous haut et fort où se trouve notre chère Haïti. dans l’archipel des Antilles, monsieur, répondis-je sans hésiter. toute la classe se mit à rire. le genre de rire qu’on entend encore même après la mort. et le maître, fort déçu, me regarda avec mépris, comme si j’étais une punaise qu’il fallait écraser tout de suite avant qu’elle n’empeste la race. d’un brusque geste du bras, il pointa l’index vers la sortie. en douze ans de carrière, il n’avait jamais vu un élève aussi bête. un autre à qui il avait posé la même question répondit : notre chère Haïti se trouve dans la main bienveillante du Roi Papa-à-vie. toute la classe a applaudi. » 

Haïti, île francophone des Caraïbes peuplée d’anciens esclaves africains, ancienne colonie française et première République noire indépendante de l’histoire (jamais vraiment démocratique). L’un des pays les plus pauvres au monde, considéré par les Etats-Unis comme leur arrière-cour, proximité de Cuba la rouge oblige. Les mulâtres (descendants des affranchis), minorité possédante. Les autres, les Noirs, survivants du quotidien qui n’émeuvent guère un monde qui préfère zieuter ailleurs (sauf catastrophes naturelles, l’occasion de se racheter une conscience). Le terrain était propice à l’apparition de dictateurs mafieux prêts à opposer les membres d’une société déjà divisée, soutenus en sous-main par la première puissance mondiale (certains chefs des tontons macoutes et autres Léopards travaillant aussi pour une C.I.A bien…intrusive). Ah cette fameuse Realpolitik… Elle en aura piétiné des principes et des vies !

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Papa-à-vie‘. Jamais, dans le somptueux roman de Makenzy Orcel, ‘Maître-Minuit aux éditions Zulma, le nom des tyrans n’est énoncé, si ce n’est sous leurs surnoms inspirant à tous à la fois fausse proximité et véritable terreur. Comme si les livres d’histoire n’apportaient déjà que trop de postérité à ces psychopathes déchus avides de pouvoir, du sang et des richesses de leur peuple. Peuple d’anonymes exsangues, abattus pour un sourire ou un regard dans la rue; zombifiés par la drogue et la faim, mutilés devant leur famille, torturés dans les geôles infâmes du régime, asservis dans l’indifférence coupable des grandes nations occidentales, elles, pourtant toujours promptes à agiter les Droits de l’Homme quand leurs intérêts marchands ou géopolitiques sont en jeu; quand l’impérieux besoin de se refaire une virginité publique se fait sentir. Chacun pourtant de reconnaître les sinistres Papa Doc (François Duvalier, président-à-vie de 1964 à 1971) puis Baby Doc, son héritier (Jean-Claude Duvalier, président-à-vie de 1971 à 1986) qui pillèrent Haïti, instaurèrent un culte de la personnalité en utilisant avec science les codes du Vaudou (pour terroriser la population majoritairement analphabète, Duvalier père allant jusqu’à se vêtir sur le modèle du Lwa Baron Samedi, esprit de la mort et de la résurrection) et annihilèrent toute opposition via leurs tontons macoutes, terribles miliciens para-militaires tuant, pillant et violant en toute impunité. Duvalier fils ira même, pour remplir la cassette de l’Etat – la sienne – jusqu’à vendre les organes des enfants de son peuple (les pauvres, bien entendu, enlevés à même la rue) en s’associant à des mafias internationales. Petite parenthèse ici : si les deux sinistres tyrans ont rejoint les esprits démoniaques, l’ancienne femme de Jean-Claude Duvalier, Michèle Bennett (ex-Duvalier), mène toujours grand train à Paris, protégée de toute poursuite, vivant des millions spoliés aux Haïtiens par de telles méthodes innommables. Tout va bien pour elle, merci. Refermons cet aparté car, décidément, la ‘raison d’état’ n’est pas faite pour le commun des mortels. 

La dictature Duvalier à terre (1986), une grande période d’instabilité s’installe. Les gangs mènent la danse (macabre), protégés par les pouvoirs successifs (et certains chefs desdits gangs en contact – encore ! – avec l’agence américaine. Les doubles, triples, jeux ne cessent jamais); la population, une fois de plus, trinque et enterre ses morts. Une espérance en 1990 : le père Aristide, prêtre défroqué partisan de la théorie de la libération, est élu. Il veut augmenter les salaires, rétablir l’équilibre social. Les Etats-Unis ne le tolèrent pas (business is business) et soutiennent un coup d’état. Instabilité, à nouveau. Le père reviendra au pouvoir mais, il abandonnera ses velléités de justice et finira triste dictateur, adepte des mêmes méthodes de répression que les Doc. Haïti, terre damnée ?  

‘Maître-Minuit’ n’est pas un livre d’histoire au sens propre. Il ne pose ces pans sombres de l’histoire haïtienne qu’en décorum de la vie triste de ses personnages. Mais il l’est plus que tout autre, un livre d’histoire, car il donne noms, visages et trajectoires à ces milliers de victimes anonymes (40.000 exécutions rien que sous l’ère de Papa Doc). Sous la plume talentueuse d’Orcel, la vieille Grann Julienne qui voit au-delà du visible, Georges Baudelaire rendu fou par son passage dans les terribles prisons du régime, désormais prêt à tuer pour faire taire les voix (quel meilleur emploi, dès lors, que tonton macoute ? Les fleurs du Mal sont récoltées); Lamy, honnête mais pleutre commerçant qui tente de passer inaperçu en ne prenant pas parti (il crèvera pourtant assassiné dans d’horribles circonstances. Bien sûr). MOI, caïd trompe-la-mort mégalomane psychopathe qui prendra Poto sous son aile; Madonna –non pas la chanteuse milliardaire mais l’amour d’enfance du dessinateur – qui ne rêve que d’une autre vie, loin des bas instincts humains, impossible. Sous la plume d’Orcel, tous ces personnages de roman prennent vie, crèvent parfois comme des chiens en quelques lignes alors qu’on commençait à s’y attacher. Énergie vitale, folle, d’un peuple bafoué portée par la colère sourde de l’écrivain. Ils représentent les mille et une façons de survivre dans ce pays alors miné par la corruption et la violence, par l’injustice et l’inextinguible soif de sang des Baron Samedi. Les mille et une manières de mourir, sans l’avoir vu venir. Ils incarnent ces anonymes de chair soumis aux pires tortures de l’histoire, dans l’indifférence générale, méconnus ou vite oubliés.

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Poto, lui, pour dépasser l’espérance de vie qui se situait alors autour de vingt-cinq ans à Port-au-Prince, jouera au dément. Le fou au sac-à-dos. Avant que, par un sale coup du sort… Et pendant ce temps, l’esprit géant de Maître-Minuit de continuer sa ronde nocturne sur Haïti, enjambant la folie des hommes, indifférent certes mais, toujours là, lancé dans une marche immuable et, sans doute dès lors, rassurante. De quoi, et surtout comment rêver au pays du Baron Samedi ?

‘Maître-Minuit’ traite d’une période abominable, ne cache aucune des exactions du régime (un collier de testicules au cou d’une cheffe zélée des croquemitaines…). Il s’en dégage pourtant une lumière que l’on peut qualifier de rare. Probablement car Makenzy Orcel s’est attaché à décrire l’humanité, les troubles, les doutes, peurs et espérances (l’espoir ne meurt jamais totalement. C’est notre nature) de chacun de ses personnages. Un roman, disons-le, absolument bouleversant, plein de poésie et d’images, magnifique, qui trouve toute sa place dans la collection des éditions Zulma, téméraire maison qui se propose de nous décrasser le bulbe, en cette sordide période de repli identitaire, avec des auteurs, des couvertures illustrées et des histoires venus de tous horizons (‘Friday et Friday’, exemple parmi d’autres, d’Antonythasan Jesuthasan) qui ne manquent jamais d’interroger notre vision du monde. Avouez qu’en ce moment, ce n’est pas du luxe. 

Maître-Minuit’ de Makenzy Orcel : un roman d’apprentissage envoûtant à ne pas manquer. 

– ‘Maître-Minuit’, de Makenzy Orcel

*voir également Makenzy Orcel, fils d’Haïti : la plume dans les plaies. Etude d’une oeuvre de feu’

Article également publié sur Médiapart

‘Botafogo’, d’Aluisio Azevedo : un livre culte pour mieux comprendre le Brésil

Difficile, une fois ouvert, de ne pas garder en main jusqu’à la fin ce roman d’Aluísio Azevedo (1857-1913). Seules les (fâcheuses) contingences de la vie quotidienne vous obligent à le refermer de temps à autre en soupirant, rageant en secret de devoir abandonner à ses magouilles le cynique João Romão, seigneur du bidonville; lâcher du regard la belle et sensuelle Rita, véritable Carmen de Bahia («et si je t’aime…»); ne plus guetter du coin de l’œil, mi-effrayé mi-fasciné, Firmo l’agile voyou, terrible capoeira à la lame facile; ou encore se détacher brusquement de Jerônimo, l’émigré portugais solide, bienveillant et travailleur, désormais en proie à la fièvre propre à ce pays un peu fou qu’est le Brésil.

C’est que… Oye ! Quel livre ! Quel souffle, quel style ! Balzac et Zola avaient un frère de plume du côté de Rio et, peu ici le connaissaient !

Paru en 1890 sous le titre originel ‘O Cortiço‘, cet ouvrage est vite devenu un classique de la littérature brésilienne, dépassant le cadre réaliste ou naturaliste pour influencer aussi bien autres écrivains, chanteurs que musiciens. En France, il ne fut traduit qu’une fois, en 1955, sous le titre ‘Botafogo‘, fameux quartier de Rio. Les éditions H&O, qui le rééditent mais à partir d’une nouvelle traduction (la précédente souffrait de nombreux contresens), ont décidé de conserver ce second titre. La version antérieure avait également conséquemment ‘élagué’ l’œuvre : environ 10% du roman avaient sauté, et ce afin de ne point froisser les lecteurs par trop… sensibles. C’est que, Azevedo n’écrivait ni pour enjoliver une réalité faite de tensions sociales, de racisme même pas larvé (l’abolition de l’esclavage ne datait que de deux ans au Brésil, de 1888), de pauvreté crasse dans laquelle la majorité se débattait tandis que d’autres, nouveaux aristocrates d’un empire chancelant ou/et vrais capitalistes aux dents longues s’élevaient et s’enrichissaient en écrasant sans vergogne les plus malchanceux; ni pour flatter par de belles images cartes postales, 65 ans plus tard, les esprits bourgeois européens en manque d’exotisme coloré mais inoffensif.

La description sans filtre d’une scène d’amour homosexuelle avait – bien évidemment – disparu dans la version traduite alors par Henry Gunet.

© Frédéric L’Helgoualch

Portée par l’éditeur d’H&O Henri Dhellemmes et par le traducteur Olivier Bosseau (qui signe une introduction solide pour bien permettre au lecteur de saisir l’importance de ce roman nerveux et ambitieux dans la culture brésilienne), cette réédition restitue dans la langue de Molière l’intégralité du travail envoûtant et éminemment sensuel d’Azevedo – les jeux avec la langue compris (ainsi ces points d’exclamation qui surgissent sans raison apparente au milieu d’une phrase, maintenant ainsi une tension permanente, coups de foudre s’abattant au hasard).

Mais trêve de louanges, penchons-nous déjà sur le titre original, ‘O Cortiço‘, devenu ‘Botafogo‘ – conservant ainsi l’idée d’un quartier spécifique – pour mieux saisir le sujet du roman.

 Le cortiço, au Brésil, est un ensemble de maisonnettes fonctionnant en mode collectif au cœur de la cité, louées voire sous-louées par une population précaire et besogneuse. Il se distingue des favelas en ce que ces dernières sont plus excentrées et se constituent de bric et de broc, avec des matériaux de fortune, dernier recours de survie. Si comme dans la favela l’insalubrité est importante dans le cortiço, ses habitants ne sont pas extrêmement pauvres mais plutôt précaires (puisqu’ils doivent tout de même s’acquitter d’un loyer, ce qui nécessite d’avoir un emploi, même informel ou illégal). Le cortiço, de par sa surpopulation systématique et son mode de vie collective, est souvent comparé à une ruche bourdonnante. Loin d’être un souvenir du passé, le cortiço existe encore dans les grandes villes brésiliennes comme Rio de Janeiro, São Paulo ou Recife

C’est dans la vie survoltée d’un cortiço à la fin du XIXème que nous convie Aluísio Azevedo. À travers le parcours de ses cent personnages, tous plus atypiques (ou typiques, plutôt, on ne sait plus) les uns que les autres, l’auteur nous dresse le portrait d’un Brésil en ébullition, d’un pays-continent basé à la fois sur l’inégalité sociale et raciale, sur la violence, mais aussi sur une sensualité à fleur de peau, omniprésente à travers la musique, la saveur des plats, la transpiration des corps et la moiteur des soirs qui fouettent les sens, sans oublier la proximité permanente avec la mort qui pousse chacun à profiter de chaque instant (quand elle ne fait pas trop vite perdre la tête à d’autres). S’élever ou juste survivre, en sacrifiant ses valeurs ou ses illusions : ‘Botafogo‘ est par bien des aspects très violent et ne révèle pas que les âmes des quelques cariocas dépeints mais, il souligne plutôt les parts sombres de chaque humain, au-delà les âges et les continents. S’élever ou survivre. Puisque juste vivre n’est plus une option.

«Et sur cette terre trempée et fumante, dans cette humidité chaude et boueuse, commença à remuer, à grouiller, à croître, un monde, une chose vivante, une génération qui paraissait éclore spontanément, ici même, dans ce marais, et se multiplier comme des larves dans le fumier.»

Azevedo n’hésite pas à comparer les habitants à un bestiaire peu engageant, insectes et autres vers. Non pour les humilier (sa tendresse pour ses personnages attachants se fait bien trop sentir), mais plutôt pour souligner de son humour grinçant à quelle médiocre hauteur la société brésilienne tenait ces bougres trimant tout le jour, bâtissant le Brésil de demain, se saoulant la nuit venue à grandes rasades de cachaça et de sambas endiablées pour oublier leur infortune. Déjà, le gouffre entre le Brésil des propriétaires et celui de…tous les autres. 

© Frédéric L’Helgoualch

João Romão, le bâtisseur de cette cité ouvrière-bidonville, tandis qu’hommes et femmes de son royaume chutent et se laissent détruire par leurs passions sous ses yeux indifférents (lui, déjà dévoré entier par l’avidité), se met à rêver d’anoblissement et de mariage arrangé, et ce sous le regard lourd de l’esclave Bertoleza (qui hante tout le livre). Et pourtant, il faut le voir relever ses manches de chemise sans réfléchir, sauter dans la fosse pour, entouré de ses obligés pouilleux, monter des barricades pour empêcher la Police d’entrer dans SON cortiço ! Dans LEUR cortiço ! Une défiance envers les autorités qui n’est pas sans rappeler, 128 ans plus tard, celle des favelas. Une solidarité entre galériens, entre gangs, qui n’a pas disparu, faute de mieux…

« Ce livre est peut-être l’une des meilleures introductions sociologique et culturelle à ce pays continent, à ce monde de saveurs, de fête, de violence, d’injustices sociales, de révolte et d’insurrection, de machisme, de racisme, de repentance, de religions larvées, de blasphèmes et de théologie sociale, le monde également du samba, de la capoeira. »

Ce passage du préambule d’Olivier Bosseau résume parfaitement ce grand livre à (re)découvrir. Tant par ceux qui veulent saisir le Brésil d’aujourd’hui, comprendre celui d’hier que par tous les amoureux de la Littérature. Pour preuve, un extrait pour conclure ce billet. Certes, les extraits doivent être courts dans ce format présent de publication et celui-ci ne l’est pas mais, vous ne le regretterez pas : savourez donc cette langue, laissez-vous porter par ce style. N’est-ce point magnifique ?

«À l’exemple de la première guitare, d’autres s’éveillèrent. Finalement, la monotone cantiga des Portugais remplit d’une âme inconsolable l’immense cour de la cité, se détachant du bruyant enjouement qui venait de là-haut, dans la villa de Miranda.

         Ma terre, toi que j’adore

         Quand me reverras-tu ?

         Cet exil me fait tort

         Mes souffrances au rebut !

Affligés par le fado harmonieux et nostalgique des exilés, tous, même les Brésiliens, ressentirent une tristesse alourdie s’abattre sur eux. Quand, soudain, fit irruption un chorado bahianais venu du cavaquinho de Porfiro accompagné de la guitare de Firmo. Il ne fallait rien de plus que ces quelques accords de musique noire pour que le sang de tous ces gens s’éveillât aussitôt, comme si on leur avait fouetté le corps avec de vilaines orties. D’autres airs suivirent, et d’autres encore, toujours plus ardents et plus délirants. Ce n’étaient plus deux instruments qui jouaient, c’étaient des gémissements lascifs, des soupirs lâchés à torrents qui couraient en ondulant, comme des serpents dans une forêt incendiée; c’étaient des convulsions baignées de larmes dans la frénésie de l’amour, de la musique faite de baisers et de délectables sanglots, la caresse d’une bête féroce, une caresse à faire souffrir, à faire éclater de jouissance.

Et cette musique de feu s’agitait follement dans l’air comme le vif arôme des plantes brésiliennes autour desquelles se nourrissent, en tournoyant frénétiquement, taons sensuels et bourdons venimeux, ivres du délicieux parfum qui les tue de volupté. Et le sémillant crépitement de la musique bahianaise fit taire les accents mélancoliques d’outre-mer. Ainsi, à la lumière éblouissante des tropiques s’affaiblit la fraîche et douce clarté des cieux de l’Europe, comme si ce soleil américain, rouge et embrasé, venait dans sa concupiscence de sultan boire la larme apeurée de la reine déchue des mers ancestrales.» 

– ‘Botafogo‘, d’Aluísio Azevedo. H&O éditions 

© Frédéric L’Helgoualch

Article également publié sur Médiapart

‘Le chagrin d’aimer’, de Geneviève Brisac. La trace de la mère

Odeurs de myrrhe, d’iode et d’encens, Anatolie et Empire Ottoman finissant; vision idéalisée de propriétés somptueuses et lointaines (du côté de Constantinople) depuis longtemps et à jamais perdues, englouties par les fureurs de l’Histoire et les rancœurs d’une vieille dame. Indulgence plénière in articulo mortis jusqu’à la septième génération (bien en évidence sur la cheminée, on n’est jamais trop prudent et puis, ça donne de l’assurance, faut avouer), poupons machiavéliques, ersatz de Mylène Farmer « cognant le sol de son sabot à semelles rouges compensées, comme une girafe psychédélique ». Célimène, Héra et Mort Subite; lionceau apprivoisé – Brutus – se laissant mourir de chagrin après trahison. Lina de Varennes, danseuse orientale apatride période Belle Époque achevant son parcours de vie en tête-à-tête avec un canari kamikaze. Sans oublier une digression sur la rave, cette pin-up, ce « légume qui mérite mieux que sa réputation de rutabaga » (on l’oublie trop souvent). Et puis la clope. La Grèce. Le génocide arménien, l’oublié mais tristement précurseur. La Grèce et la clope, encore.


Le dernier livre de Geneviève Brisac, ‘Le Chagrin d’Aimer’ (éditions Grasset) est ainsi : joliment foisonnant, empli d’images baroques et décalées, légères ou dramatiques, comme l’était celle dont le portrait est ici tiré. 

Surgis de la mémoire de l’auteure, voire de ses reconstructions mentales d’enquêtrice, les pièces du puzzle éparpillées retrouvent page après page leur place. Jamais complètement cependant; il ne sera jamais achevé, le puzzle : personne ne peut prétendre comprendre sa mère (l’objectivité est impossible), surtout lorsque celle-ci, à l’image de Mélini, a passé son existence à brouiller les pistes, à enterrer le passé, à enfumer son entourage (au sens propre comme au sens figuré. Vous reprendrez bien une bouffée de Gauloise dans la face ?) Établir un périmètre de sécurité, bouclier invisible fait de rudesse, de mépris et de sarcasmes pour tenir les autres, et même (surtout ?) sa fille, à bonne distance. Sans jamais se soucier des conséquences (l’anorexie, évoquée, trouble ultime et morbide du malaise). Oiseau rebelle et volutes de sorcière.

« Gréco-Arménienne, étrangère de naissance je suis, étrangère vous me voyez ? Étrangère à vous, tous, alors, à jamais je resterai. Faites-moi confiance. » 


«Ma mère hait les bébés, ces cons. Elle les soupçonne de manœuvrer pour attirer l’attention sur eux. Rien de plus sournois qu’un bébé. Leurs sales petits sourires sur leurs vilaines figures. Le plus exaspérant c’est la bêtise des gens. Leur crédulité. Et leur hypocrisie aussi. Comment peut-on s’extasier devant un nourrisson rougeaud, chiffonné, qui sent le caca et glapit sans discontinuer ? Les gens sont des cons


Le ton est donné : Mme Michel (Jacqueline. Mais appelez-la Mélini), aime les formules définitives et n’est pas du genre à prendre de gants (elle en porte, par contre, lorsqu’elle octroie façon princesse une Gauloise à l’un de ses amis clochards).

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© Frédéric L’Helgoualch

« Anarchiste à double fond », elle appelle les CRS « mon chou » en pleine manif, se fichant de leur poire, ce qui les fait fondre. La cliente qui jacte devant elle à la boulangerie ? «Qu’est-ce qu’elle peut bien avoir à raconter, cette grosse vache ?» Le rôle de femme mariée devant tenir sa maison la fait bailler, les vendeuses et les serveuses sont des grues, les commerçants (qu’elle se fait un plaisir de détrousser) sont des voleurs et des idiots, les amies de sa fille des boudins peu éveillés («Comment elle s’appelle ? Rita ? Rita, sainte patronne des causes désespérées. Ses parents ont visé juste»). Ils n’ont qu’à se défendre, les gens ! Mélini ne respecte que la résistance. Courbez l’échine et Mélini vous dévorera, sans même avoir besoin de lâcher son garrot. Car elle n’aime que les princes et les clochards, Mélini. Au moins, eux, sont cinématographiques aux yeux de cette scénariste de feuilletons radio. Au moins, eux, apportent un petit vent de folie dans ce monde si décevant, si normé, bourgeois et ennuyeux. Heureusement, il reste la machine à écrire pour s’évader de cette prison que l’on nomme l’existence.

Et la petite fille, alors, à côté de ce gigantesque trou noir qui avale tout sur son passage ? Elle observe. Elle observe sa mère, le moindre de ses gestes, toute sa vie, avec admiration et crainte. 

Ma mère conduit, ma mère fume, ma mère minaude, ma mère rabroue ma grand-mère dans une langue inconnue, ma mère apprend à nager. Ma mère tempête. 

Ne pas l’irriter («ne pas exaspérer ma mère est un défi. Il faudrait être morte. Mais les morts aussi exaspèrent ma mère»). Lui faire plaisir, essayer au moins. Mais Mélini balaie le moindre effort d’un geste théâtral de la main, piétinant l’ego en construction de la gamine pour – encore – mettre le sien en avant. Totalement habitée par son rôle, elle ne sait finalement rien faire d’autre. 

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© Frédéric L’Helgoualch

Tu veux m’acheter un pull ? D’accord, je le prends. Mais il est moche, tu as des goûts horribles et conventionnels. Je l’accepte mais, seulement pour te faire plaisir, petite sotte. Le plaisir, dès lors…

Ne pas faire de faux pas, ne pas faire la tête même lorsqu’elle évoque son ami Gilbert, celui qui est entré dans sa tente, un soir, sexe dressé. 

Mélini ne l’a pas crue. Mélini ne l’a pas même entendue. Mélini ne l’a pas protégée. Mélini est un monstre. Un monstre d’égoïsme criminel. 

Mais elle est sa mère; elle ne peut que l’aimer. Malgré tout (d’où ce très beau titre, ‘Le chagrin d’aimer‘).

Avec l’âge, peut-être… Non, pas du tout. La narratrice guette toujours le moindre signe maternel, et la terrible génitrice adapte ses armes. Petite, âgée et déformée, Mélini joue à la vieille dame indigne, riant de choquer encore sa descendance en sortant dans la rue en maillot de bain. Tu es si conventionnelle, ma fille…

Les coups de massue continuent, et Mélini rit. Et le lecteur se surprend à ne pas la haïr, à ne pas la détester, même lorsqu’elle vole la vedette à sa fille adulte durant un atelier d’écriture (scène terrible, d’une cruauté sans nom), renvoyant cette dernière à son rôle de figurante. Moi d’abord ! Toujours ! Toi, tu regardes. Tu es ma petite vestale et moi ta déesse, ce sera ainsi même quand on m’aura collé un déambulateur dans les mains. Des coups de poignard dans l’âme à défaut de caresses. 

D’où vient cette indulgence mêlée à la colère que ressent le lecteur de Brisac ? Du talent de l’auteure à raconter tout sans se victimiser, à montrer les travers névrotiques de sa mère désormais disparue tout en ne dissimulant pas son admiration, et son amour, toujours intacts; à ne pas en faire trop sur le mode ‘rendez-vous manqué’. Il n’y a pas de rendez-vous manqué, jamais. Avec une daronne plus conventionnelle, Geneviève Brisac n’aurait sans doute pas produit cette œuvre sensible qui la caractérise. Chacun fait ce qu’il a à faire avec ce qu’on lui a donné. Les regrets, à partir de là, ont toujours quelque chose de vain.

Geneviève Brisac ne tombe pas dans ce piège et nous livre, dès lors, le portrait pudique d’une femme qui devient des portraits de femmes. 

Un ouvrage très fin et abouti sur les influences qui nous construisent. Sur la transmission ou l’absence de transmission, ce qui revient, au final, au même : poussé par un besoin vital («la survie. Si c’était la clé de toute cette histoire ?»), les traces de notre passé finissent toujours par ressurgir. Car tenir sur ses deux jambes et avancer, sans aigreur destructrice et stérile («et la lumière vint d’un livre»), tout est bien là, non ? 



– ‘Le chagrin d’aimer‘, de Geneviève Brisac. Grasset 

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Martine Roffinella, l’alcool et les meurtrissures pérennes de l’âme

« l’autre hurle on a peur on se tait où est la bouteille on a la bouche sèche faut boire non ça n’a pas existé cette scène faut boire se convaincre c’est chimère c’est hallucination délire Dormir maintenant to morrow is another day on est en pleine série B mauvais script franchement si c’est vrai faut arrêter l’alcool parce que sinon –
Qu’est-ce qui reste le lendemain la gueule de bois la gêne le silence On ne sait pas qui doit demander pardon à qui la faute s’il y a une faute à imputer on a oublié la moitié des choses comme le pourquoi de la dispute une histoire de ménage si on se souvient bien quoique ce soit très flou tout ça très vague on n’en sait rien mais on n’est pas bien on se regarde avec suspicion chacun attendant l’excuse de l’autre qui ne vient pas car s’excuser à quel titre
C’est tragique.
Tout fonctionnait si bien jusque-là quel dommage ce sera difficile de recoller les morceaux d’autant que de part et d’autre on cherche les morceaux on a la colle toute la bonne volonté gluante qu’il faut bien attachante mais les morceaux eux sont introuvables On s’aperçoit qu’il n’y a rien à recoller car pas d’objet qui aurait pour nom Amour aucune sorte de sentiment qui ressemble à ça on s’est juste joints par l’alcool c’est lui le grand prêtre de l’union qui n’est plus que vapeur »

La torgnole est partie, les virgules ont sauté. L’histoire s’est brisée (avait-elle jamais commencé ? Un trio n’a jamais été un couple), les points sont lâchés. Les majuscules demeurent, dernières bouées; il faut bien reprendre son souffle de temps en temps. Dans le réel comme en pleine lecture (et davantage encore en pleine écriture). Un clin d’œil à ‘Alcools’ d’Apollinaire, poète déchiré par ses ruptures amoureuses (pardi, il n’y a pas que Virginia Woolf dans la vie) ? Peut-être, car si le sujet de ce récit est lourd – l’alcoolisme – Martine Roffinella, mutine, parvient à dérider le lecteur via des scènes cocasses (la grossière amante à dents de lapin éjectée manu militari de la couche) et quelques hommages discrets aux grands auteurs adulés (« sublime forcément sublime »).

© Martine Roffinella

À quel instant précis, à l’occasion de quel trauma l’alcool est-il devenu ce remède indispensable, cette potion magique quotidienne qui endort – temporairement – les maux secrets ? Ça ne prévient pas quand ça arrive, ça vient de loin. D’un assommoir estudiantin (lire du Jean-Jacques Rousseau à haute voix en enchaînant les shots de vodka, n’est-ce point exquis, lorsqu’on a 18 ans ? Furieusement poétique ?) à une soirée entre théâtreux (qui n’est pas tipsy n’est pas funny. Si vous croyez qu’une saillie spirituelle tombe comme ça, vous…); entre professionnels du livre – en plus maintenant qu’on a publié un premier roman (artiste, auto-destruction, déroulez le cliché) –  un, puis deux verres de pif au déjeuner : ça n’a jamais tué personne.

© Martine Roffinella

Dès potron-minet, la mousse remplace peu à peu le petit noir. À la maison, en couple, car sinon on n’aurait rien à se dire, on aime l’autre pour ses excès, ceux nés d’une consommation abusive. À la maison, de nouveau en couple, pour oublier l’ennui profond que fait naître en nous la Raisonnable, assise en face, les yeux compréhensifs (exaspérants ?) de celle qui veut aider, bien faire, toujours bien faire, lisse, proprette et gentille. À la maison, seule, tellement seule, travaillant à domicile en tant que correctrice pour une maison d’édition réputée, un verre de rouge toujours empli en main, passant de cinquante pages corrigées par jour à vingt, quinze, dix. Une. On prend la porte après un rendez-vous lunaire avec un directeur et une DRH qui jactent chiffres (quelle vulgarité…) Pas grave, on s’arrête aussitôt dans la brasserie du coin commander une pinte. C’est des larmes aux paupières, au jour qui meurt, au jour qui vient. Le caviste vous serre la pince, vous remercie pour votre fidélité. Vous lui lancez un demi-sourire vaguement poli, peut-être même douloureux (d’un air vaporeux, pour sûr, ça oui), et repartez, vos réserves hebdomadaires sous le bras, prête à dégainer le tire-bouchon. Je a été exécuté depuis longtemps par le Tyran, le despote liquide. Le On indéfini, neutre, correspond mieux à l’Impersonne.

© Martine Roffinella

L’Impersonne se retrouve un soir à quatre pattes sur le bitume, ivre, hurlant « salope ! Garce ! » à un nouvel ex-amour déjà loin, sous les regards bovins du voisinage interloqué par telle déchéance. Arrêter l’alcool. Arrêter ou poursuivre la descente aux Enfers. D’une nuit qui n’en finit plus, voilà que soudain on y pense, à ceux qui n’en sont pas revenus…

Martine Roffinella a réussi à stopper net, du jour au lendemain, sa dépendance destructrice, à 52 ans. Pour autant, son récit publié aux éditions François Bourin n’est pas un manuel en 40 leçons sur comment vaincre l’alcoolisme (elle publiera une méthode, un peu plus tard). Ni un acte de repentance avec un happy end convenu. Encore moins un exercice sado-maso (la narratrice-auteure ne s’épargne guère ici, certes. Mais en littérature, on peut tout dire. Sinon, à quoi servirait-elle, la littérature ?)

‘L’Impersonne’ se lit plutôt comme un cri de survie;un hurlement à la face du monde. Une introspection impitoyable qui ne manquera pas d’interroger chacun. Porté par un souffle, un rythme nerveux (comme pour ne rien oublier des mille pensées révélatrices, parfois contradictoires, s’entrechoquant) qui vous embarque vigoureusement dès les premières pages. Martine Roffinella l’a d’ailleurs écrit d’un jet, un peu sur le mode de l’écriture automatique (avant de retravailler ses carnets). Car le Tyran vaincu, l’Impersonne est toujours là. À jeun, oui, mais encore là. Je n’est pas revenu; ce vide, ce sentiment de solitude, sont toujours présents, bien trop présents, alcool ou pas alcool. 

« Maintenant on ne fait que ça écouter être tendre gentil ouvert chaleureux généreux patient on regorge de compassion ça suinte on sait se taire laisser parler d’ailleurs oui ça parle mille perroquets sur mille moutons de Panurge mais voilà le résultat est identique on est cocufié mentalement bien vite fui zou car peut-être qu’on respire l’ennui c’est ce qu’on suppose car d’explication point black-out sur cette désertion qu’on suscite Un instant on se croit spectre pour induire ça cet isolement par le vide on se croit morceau de vent bribe de souffle parcelle de brise car on est volatil transparent impalpable on passe on ne reste pas on peut être franchi traversé sans heurts sans membres pour freiner ou accueillir puisqu’on est impersonnel aucune amitié aucun élan d’amour C’est assez sidérant quand on y réfléchit en effet on est sidéré presque incapable de mettre un mot une phrase une colère sur ce qu’on ressent L’a-t-on voulue l’a-t-on eue bien cherchée cette situation quel horrible quiproquo cette méprise faudrait savoir vite des coups de fil des courriers pas grand-chose en retour Je vais bien sans suite Je suis débordé sans suite enfin des pas de réponses plein de gens pour qui on n’existe pas ou plus c’est égal »

Même le curé vers lequel elle se tourne semble exaspéré. Quelle idée, aussi, d’évoquer les bactéries de l’ère pré-glaciaire alors qu’on vous dit – c’est écrit dans la Bible ! – que Dieu a torché l’affaire de la Création en sept jours ? 

Alors à quoi bon abandonner son méchant poison ? Son statut de victime ? Pour le savoir, il faut plonger avec Martine Roffinella dans ce récit coup de poing. Tout le monde (presque) pourra se reconnaître dans certains passages, certaines pensées incongrues, habituellement inavouables, dans un de ces soubresauts intérieurs que l’auteure dépeint avec finesse (ultra-sensibilité oblige), rage, humour (souvent) et talent.

Un livre qui se lit d’une traite et qui, pour sûr, secoue bien davantage qu’un verre cul-sec de Chivas. 

– ‘L’Impersonne‘, de Martine Roffinella, aux éditions François Bourin

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‘Indu Boy’, de Catherine Clément. Les derniers jours d’une icône : Indira Gandhi

Juin 1984. Opération Blue Star. Dans la région du Penjab, le prédicateur séparatiste sikh Bhindranwalé s’est retranché avec ses partisans dans le Temple d’Or, lieu le plus sacré des Sikhs. Indira Gandhi, Premier Ministre, décide de donner l’assaut pour déloger ces fauteurs de troubles qui menacent l’unité de la jeune nation indépendante (d’autant que d’autres régions grondent). Mais les rebelles sont plus lourdement armés que prévu et l’opération de police se transforme en véritable scène de guerre. Entre 1000 et 1500 Sikhs sont tués (contre 100 soldats gouvernementaux).

Blue Star devient l’étoile noire de Mme Gandhi : jamais elle ne se pardonnera ce massacre. Jamais les Sikhs, qu’ils soient en Inde ou ailleurs, ne lui pardonneront son sacrilège. 

Octobre 1984. Indira Gandhi est assassinée par deux de ses gardes du corps, dont l’un à ses côtés depuis des années. Ils étaient Sikhs. Ses services l’avaient prévenue, avaient éloigné ces hommes. Elle les avait fait rappeler, au nom (officiellement) de la laïcité qui ne tolère aucune discrimination.

Indira Gandhi. Un nom familier, un visage inoubliable aperçu tantôt dans les journaux de l’époque, tantôt dans les livres d’histoire. Petite femme, pouvoir immense; regard noir perçant, sourire énigmatique. Et un héritage encore discuté. 

Indira Gandhi. L’Inde. 

L’Inde. Indira Gandhi.   

«Assis sur l’herbe, un parterre de personnalités politiques vit les hommes de la famille transporter la bière ouverte au sommet d’un bûcher de santal. La France était représentée par son Premier Ministre, Laurent Fabius. Dans son pays, on entendit alors la voix de Léon Zitrone annoncer solennellement sur une chaîne publique « la première retransmission en direct d’une crémation en Inde ».
Rajiv, le fils aîné, fit sept fois le tour du corps de sa mère et plongea une torche sous les bûches. 
Au bout d’une petite heure, Rajiv Gandhi fracassa le crâne de sa mère avec un bâton, libérant ainsi son âme immortelle. Le bûcher brûla encore deux jours.»
En 1984, année de l’assassinat d’Indira Gandhi, j’avais 7 ans. Peu probable que j’aie été autorisé à assister à cette « première retransmission en direct d’une crémation en Inde ». Le geste filial final, tout spirituel qu’il fut, non, ceci aurait – pour le moins – par trop imprimé ma jeune mémoire. Par contre, je me souviens avoir souvent vu le visage de cette petite femme énigmatique portant sari au milieu des grands de ce monde en costard, au journal télévisé. Qui était donc cette Premier Ministre au regard fier, au port altier, cette dirigeante qui gouverna à quatre reprises d’une main ferme ce pays alors émergent, récemment indépendant et promis à occuper une place de choix sur la scène internationale, fort alors de ses 800 millions d’habitants ? 

Sans doute ces réminiscences m’ont-elles – heureux choix ! – guidé vers le dernier ouvrage de Catherine Clément, ‘Indu Boy‘, aux éditions du Seuil

‘Indu Boy’ : tel était le surnom d’Indira enfant, fille unique (« fille unique, bon, mais une fille quand même. Pas un garçon ») aux cheveux courts du Pandit Nehru, figure de proue de la lutte pour l’indépendance (au côté du Mahatma, homonyme et figure tutélaire), premier Premier Ministre de l’Inde en 1947, et de Kamala, mère adorée mais tuberculeuse, méprisée par son grand homme de mari, qui « passera sa vie à mourir, allongée ». Son engagement politique, il viendra de son immersion familiale dans la lutte contre l’occupant anglais, elle la brahmane (caste supérieure des dirigeants), de son désir de se rapprocher de son géniteur, lui si fort pour galvaniser les foules mais si inapte aux effusions privées. Et puis aussi, de tenir – de mourir – debout, elle. 

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Si ‘Indu Boy‘ retrace le parcours de cette femme extraordinaire, il ne s’agit pas pour autant ni d’une biographie ni d’une enquête (même si les faits sont historiquement avérés). Catherine Clément a pris soin d’apposer la mention ‘roman’ sur la couverture. Elle peut ainsi donner la parole à Mme Gandhi en lui laissant parfois les rênes de la narration. 

«À Washington, le président Nixon me détestait, et Henry Kissinger, son ministre des Affaires étrangères, également. Nixon me traitait de « vieille salope » et de « vieille pute » et se demandait pourquoi je ne tuais pas les réfugiés, tout simplement. Les Américains sont de telles brutes… 

J’ai toujours détesté les présidents américains. Le président Johnson a bien failli me plaire, il me tournait autour avec admiration, je crois même qu’il a voulu flirter avec moi et à la fin ? Le paternel président américain m’a fait du chantage. Oui, oui, petite fille si mignonne, vous aurez votre aide alimentaire si vous votez comme il faut aux Nations Unies… Nous, l’Inde, nous avons trois mille ans. Quel âge ont ces péquenauds ? Le malheur, c’est qu’ils sont l’une des deux grandes puissances militaires du monde.»

La philosophe-écrivain, grande vulgarisatrice des mystères de ‘la plus grande démocratie du monde’, peut ainsi aussi librement présenter la thèse qui nourrit son livre, s’appuyant sur le témoignage clé en 2005 de Harbant Singh, ancien journaliste de confession sikh : l’assassinat d’Indira Gandhi par ses gardes du corps sikhs le 31 octobre 1984, la Premier Ministre y a elle-même – consciemment et secrètement -contribué. Un suicide programmé. Ou plutôt, pour coller à la philosophie de Mme Gandhi qui entendait incarner l’Inde jusque dans sa chair : un sacrifice exutoire pour réunifier le pays. Son pays. Vie privée, raison d’Etat : tout se confond. 

Car il y a plusieurs personnages centraux dans ce roman passionnant qui déstabilise nos certitudes occidentales. Mme Gandhi, bien sûr. Mais surtout l’Inde. Et la Mort, omniprésente. Les trois se mêlent, se confondent et finissent par s’unir pour écrire l’Histoire. C’est bien de cette incroyable fusion dont nous parle avec talent et de manière habilement progressive Catherine Clément.  

De son enfance solitaire à subir les sarcasmes de ses tantes (impitoyable, elle se vengera arrivée au pouvoir), dans un pays où les veuves se précipitaient encore sur le bûcher de leurs défunts époux pour les accompagner jusque dans la mort, où des milliers de femmes pas assez dotées étaient brûlées vives dans les cuisines des faubourgs par des belles-mères toutes-puissantes (nouveau mariage, nouvelle dot), comment cette jeune fille certes bien née (les castes, réalité toujours actuelle, incompréhensible à nos yeux) est-elle parvenue au sommet, consolidant la démocratie indienne après l’indépendance, aidant à la naissance du Bangladesh, détruisant le pouvoir des maharajas, faisant entendre avec force la voix du pays auprès des grandes nations (en jouant habilement de la confrontation URSS/USA) ? 

Catherine Clément (et ceci n’est point un reproche car, comment faire autrement ?) peut difficilement cacher son admiration pour Mme Gandhi. D’ailleurs, le livre s’ouvre sur un entretien entre l’auteure et la femme politique, filmé par Josée Dayan, avec des questions écrites par Simone de Beauvoir. Elle ne tombe pas pour autant dans l’hagiographie, bien au contraire. Les zones d’ombres de la période Indira sont passées au crible (l’instauration de l’état d’urgence, par exemple, permettant censure et emprisonnement des opposants), même si, sur l’abominable stérilisation forcée des populations pauvres dans les années 80, pour contrôler la natalité galopante (opération lancée par son idéologue de fils Sanjay, qui mourra bientôt dans un accident d’avion, plongeant sa mère dans une mélancolie lugubre qui la transformera en bigote hindoue, elle, la laïque de toujours !), la théorie de l’ignorance n’est guère crédible. Indira Gandhi savait. Indira Gandhi contrôlait tout. Et elle a laissé faire. 

Mais il ne s’agit pas d’en faire une déesse ni un monstre froid, bien au contraire. Ses zones d’ombre révèlent toute la complexité de l’Inde (revoir cette interview avec un journaliste anglais qui la rudoie et qu’elle renvoie dans ses cordes d’un :

« L’Inde est un immense pays, contrairement à l’Angleterre. Il y a des forces opposées puissantes. Rien n’y est simple, comprenez-le et ne vous en mêlez pas »).

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Catherine Clément semble, à travers ce portrait, ce roman qui se dévore tant les rebondissements s’enchaînent, démontrer ce qu’elle disait déjà dans un autre livre, ‘Promenade avec les dieux de l’Inde‘ : « On peut vivre 20 ans en Inde et ne toujours pas la saisir. » 

Un simple meeting politique peut se transformer en massacre, les mouvements de foule sont des tsunamis. La politique, toujours, fait couler le sang. Encore et toujours la Mort, cette rôdeuse.

«Je commençais à parler quand un choc me fracassa la bouche, le sang s’est mis à couler jusque sur mes lèvres, il en pleuvait des gouttes sur le tapis, on m’avait lancé une grosse pierre en pleine face. J’ai rabattu le pan de mon sari pour étancher le sang et j’ai repris la parole en criant « Ce n’est pas moi que vous insultez, c’est le pays, c’est l’Inde !» Ils se sont calmés. En Inde, la politique fait toujours couler le sang.»

Cet ouvrage ne se lâche pas, donc, tant il est dense et instructif. La vie familiale des Nehru se confond avec les grands événements de l’histoire indienne. Jackie Kennedy la condescendante passe furtivement; Mère Teresa également, elle et son mouroir de Calcutta jouxtant le temple de la terrible déesse Kali, dans lequel des milliers de chèvres bientôt égorgées geignent tout le jour. De l’anecdotique qui devient géopolitique. Du spirituel qui se mêle aux jeux politiciens du maintien au pouvoir. Passionnant. 

Au temps des blockbusters, ‘Indu Boy‘, en plus de son sujet palpitant, fait réaliser à quel point l’Histoire est riche, surprenante et dépasse toujours même les meilleures fictions. Un ‘Game of Thrones‘, par exemple, pourrait passer pour un gentillet livre pour ados en comparaison du destin incroyable de cette femme et de ses combats. Quand en plus c’est l’érudite et pédagogue Mme Clément qui tient la plume pour nous le raconter, que demander de plus ? 

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Laissons la parole à une Indira Gandhi prête à mourir, lassée mais gardant fermement en mains les rênes de sa destinée, jusqu’au bout, espérant encore que son fils Rajiv reprendra le flambeau (il sera assassiné – la Mort, toujours – par des Tigres tamouls mais, sa femme italienne… L’Histoire ne s’arrête jamais) :

«Ils sont prêts. Moi aussi. C’est peut-être aujourd’hui. Je suis comme le platane du Cachemire, desséchée et brisée en deux. Il me reste l’espoir qu’après mon assassinat, le parti du Congrès fera prêter serment à mon fils Rajiv immédiatement. Un peu des Nehru me succédera, un autre platane repoussera.»

– ‘Indu Boy‘, roman, Catherine Clément, aux éditions du Seuil 

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Article également publié sur Médiapart

‘Friday et Friday’, d’Antonythasan Jesuthasan : l’exil à vif

Du métro aérien de La Chapelle, quartier parisien familier aux Tamouls de la capitale, au village sri-lankais de Nallaankulam, arrosé par les bombes de l’armée régulière; d’une pension protectrice de Colombo à un bouge singapourien abritant mille oiseaux de nuit aux cœurs abîmés; du fin fond d’une jungle ceylanaise, zone d’influence de guérilleros bras cassés se rêvant Tigres, au hall d’immeuble d’une banlieue du 93 en passant par l’aéroport de Francfort envahi par la peur ou encore par le quartier lisboète de la Baixa, théâtre d’une rencontre sensuelle improbable : ‘Friday et Friday’ se joue des kilomètres et des frontières comme pour mieux imposer au lecteur le sens de la mobilité propre à son narrateur.

Car quoi de plus commun que la mobilité lorsqu’on est un réfugié ? 

Au cœur de ce recueil de nouvelles d’Antonythasan Jesuthasan, acteur-révélation de ‘Dheepan‘, palme d’Or 2015 au Festival de Cannes), publié aux éditions Zulma et traduit du tamoul : le Sri-Lanka. Le Sri-Lanka et l’exil, chevillés au corps.

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© Frédéric L’Helgoualch


Point d’envolées lyriques ici sur les paysages perdus de la ‘Larme de l’Inde’. Pas plus de folklore facile façon fête annuelle de Ganesh à Paris, histoire d’attirer les curieux un poil paresseux. Encore moins de lamentations sur les petits boulots enchaînés par l’auteur/narrateur, maîtrise approximative de la langue oblige. Non. Jesuthasan entre dans le vif du sujet dès la première page : la guerre, ses horreurs, ses séquelles. La fuite, la survie, la mémoire. 

La vie d’après, au jour le jour, loin de sa terre. L’écriture pour béquille, l’écriture comme seul but.

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© Frédéric L’Helgoualch

Antonythasan Jesuthasan, avant de trouver refuge en France et d’exploser (un peu par hasard, via un casting sauvage à La Chapelle) face à la caméra de Jacques Audiard, a eu un parcours singulier. Né en 1967 au Sri-Lanka, il devient enfant soldat au sein du Mouvement des Tigres Tamouls (LTTE), organisation séparatiste luttant pour la création du Tamil Eelam, un État indépendant dans l’Est et le Nord du pays, majoritairement peuplé de Tamouls de religion hindoue (18 % de la population du pays). La sanglante guerre civile entre les Tigres et le pouvoir cinghalais (bouddhiste) s’étendra de 1983 à 2009 et s’achèvera par la victoire du pouvoir en place. 70.000 morts, 140.000 disparus et autant de familles détruites, la majorité des victimes étant des civils tamouls, les Tigres s’étant peu à peu transformés (après avoir été vus comme des libérateurs), en oppresseurs-racketteurs prompts à assassiner sur simple soupçon – ce qui poussera l’écrivain-combattant à fuir. De l’autre côté, la répression féroce du gouvernement. Pris en étau, beaucoup de parents rescapés s’endettèrent pour payer des passeurs afin de permettre à leur fils, leur fille, de tenter vie meilleure en Europe (majoritairement en Angleterre), loin de ce chaos. Ici en France, la majorité de ces réfugiés tamouls vit en Ile-de-France, travaillant souvent dans les cuisines de nos brasseries, peuple discret et pourtant porteur de tant d’histoires encore tues. Jesuthasan  pourrait bien, auteur de quatre romans, de nouvelles, de pièces de théâtre et d’essais non encore traduits en français, devenir le scribe de leur épopée. 


« Dans la salle de maternité, à l’hôpital du village, dès qu’elles entendirent le bourdonnement, les femmes qui étaient allongées sur leur lit se glissèrent aussitôt dessous. Quand le bourdonnement s’amplifia, elles se mirent à hurler. Une jeune femme qui faisait les cent pas pour supporter les douleurs courut s’enfermer aux toilettes en se tenant le ventre. La petite Dushyanthi qui se tenait au chevet de sa mère, sauta sur le lit pour se réfugier auprès d’elle sous la moustiquaire et ferma les yeux. Elle s’y croyait sans doute à l’abri d’une bombe de cent cinquante kilos.
Les deux avions venus du Sud jaillirent d’entre les nuages, piquèrent à la verticale dans un bruit de tonnerre sur l’hôpital de Moulai et le pilonnèrent. Sous le souffle des explosions, les tuiles tournoyaient en tout sens comme des feuilles de papier. La salle de maternité s’emplit d’une fumée de soufre. Cela ne faisait que dix-neuf minutes que Diana était née. »
Diana gardera toute sa vie, en souvenir de cette arrivée morbide au monde, un syndrome sans nom. Un syndrome fatal. Au moindre bruit un peu fort, deux ou trois bâillements lui déchirent la bouche, ses oreilles se bouchent puis elle se statufie entièrement. Pétrifiée, littéralement. 
Mais ce récit est-il vrai, cette Diana existe-t-elle seulement ou n’est-elle qu’une invention d’un demandeur d’asile extrapolant sans vergogne dans le bureau du magistrat français chargé de lui octroyer ou non le sésame : le statut de réfugié politique ?

Car Antonythasan Jesuthasan ne s’interdit aucun sujet. À travers ces six longues nouvelles qui se rapprochent souvent du conte, il aborde aussi bien la paranoïa des exilés entre eux (quel était ton mouvement ? Quel rôle as-tu joué ?), encore hantés par le souvenir de la délation, même si la guerre est finie, là-bas. L’amateurisme de certains guérilleros non-inféodés aux Tigres, plus charlots utopistes que révolutionnaires efficaces (via une hilarante nouvelle inspirée de Tolstoï et de Maupassant). La distance qui s’instaure avec la famille restée au pays et les demandes maladroites d’argent. La sexualité, aussi, qui s’explore bien mieux loin du regard d’une société toujours fort conservatrice. La vie en banlieue parisienne, ses propres règles (coup de griffe au passage à Nicolas Sarkozy, à son fameux Karcher sous le bras). 

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© Frédéric L’Helgoualch

Friday et Friday‘ est une vraie découverte. Un auteur puissant au souffle singulier, au style abouti (la fin de chaque nouvelle laisse porte ouverte à diverses interprétations) s’y révèle, regard acéré mais tendre, qui donne le sentiment de savoir qui il est, indifférent aux postures sociales, aux honneurs qui arrivent ou n’arrivent pas, aux chausse-trappes de son existence actuelle qui ne seront jamais qu’écume, bien sûr. Porté à la fois par une appétence pour les autres, via ses mille et un voyages, et en même temps totalement habité par ses lourds souvenirs. 

Par une nostalgie pour cette île qu’il ne reverra sans doute jamais (et comme un parfum persistant de solitude). Mais cela, il faut le deviner, le lire entre les lignes. Car ce survivant doté de tant de talents a l’élégance et la fierté (si propre au peuple tamoul) de ne pas en jouer. Ses personnages atypiques, parfois burlesques, se chargent d’amener de la légèreté là où les poings pourraient se serrer. 

Espérons que les éditions Zulma (ou une autre maison) prendront le pari de traduire ses autres œuvres. Car ce pari-ci, la traduction-publication de ce recueil, est totalement réussi.


Friday et Friday‘ : un livre à ne pas rater, enfin le récit d’une guerre civile ici peu connue. Et au-delà du Sri-Lanka, en ces temps de chasse aux migrants, pour se rappeler que derrière chaque réfugié se cache une histoire forcément terrible. Qu’il est certes possible d’ignorer volontairement mais, dont il serait criminel de nier l’existence. 

Antonythasan Jesuthasan : une belle découverte, un grand écrivain que l’on a juste envie, après avoir lu, d’appeler respectueusement ‘anna’.

—- ‘Friday et Friday‘, d’Antonythasan Jesuthasan, aux éditions Zulma —-

Article également publié sur Médiapart

‘Je suis le genre de fille’, de Nathalie Kuperman : un allô-maman-bobo corrosif


Juliette est en bon chemin vers la cinquantaine, ce qui ne manque pas de faire naître, chez cette éternelle insatisfaite, maintes interrogations, dix mille remises en cause. Quoique. L’âge n’a sans doute que peu à faire là-dedans : Juliette a toujours douté plus que de raison.


Car Juliette est le genre de fille à culpabiliser à s’en tordre les doigts d’aimer le Sancerre rouge, imaginant que son caviste la juge à chaque achat. Le genre de fille à donner rendez-vous dès potron-minet à son ex-mari depuis huit ans (« ce connard de mec !« ) – pomponnée, habillée, parfumée – dans le seul but de lui conter son rêve nocturne (une histoire bancale d’E.T. entremetteurs…) Le genre de fille à traiter intérieurement (intérieurement, toujours intérieurement avec Juliette) de pute une donzelle – « avec un faux Chanel » – qui n’a rien demandé mais cause un peu trop fort au téléphone. Le genre de fille à avoir envie de gifler son insolente ado qui se fiche de ses expressions ringardes et de sa manie – peu commune, certes – de mimer les canassons en pleine rue (« ça me détend »), mais qui va plutôt lui faire des poutous sur les pieds, attendrie à en chialer, une fois celle-ci endormie. Le genre de fille à dire toujours oui à tout et à tout le monde, à ses collègues, ses amies, aux péquins au supermarché qui veulent passer devant elle, à une opportuniste qui veut lui faire banquer injustement une location de vacances, bref : le genre de fille qui semble perpétuellement tout faire pour ne pas provoquer de vagues, pour pouvoir mieux se plaindre ensuite de se sentir transparente; qui donne l’impression de fuir en permanence le conflit. 

Qui donne l’impression seulement, car lorsqu’elle est en couple, quand son palpitant reprend le dessus, elle le kiffe, le conflit. Le provoque, même, pour mieux en rire ensuite (lorsqu’elle a trop bu et qu’elle a un clavier à portée de main également, oui, mais ceci ne compte pas vraiment). 


C’est ici que le roman de Nathalie Kuperman est très fort, outre la drôlerie des introspections sans fin de son héroïne névrosée. 

Cette fille, ce genre de fille ne se tenant à aucune décision, gauche et décalée H24, Bécassine des temps modernes, hypocondriaque patentée, pourrait devenir vite agaçante, malgré ses punchlines intérieures. 

Le lecteur pourrait être tenté, après trois chapitres, de faire comme les collègues de Juliette lorsque celle-ci essaie, près de la machine à café, de justifier à la fois son week-end de moule sous Prozac (tv, couette et tutti quanti) qu’elle a apprécié et le fait qu’elle s’en veut d’avoir aimé cela : lever sourcil et passer à autre chose. 

Irritant, ce personnage auto-centré qui n’a que « Je suis ce genre de fille » en bouche ! Touchante, oui, okay, mais bon… Je, Je, Je ! Pénible, enfin !

Mais non.

Car Nathalie Kuperman parvient à nous tenir par l’auto-dérision savoureuse de sa belle, en nous laissant subtilement aussi entrevoir un dénouement inattendu. La révolte ? La révolution ? Un Roméo qui déboule enfin ? Une tempête homérique qui éparpillerait façon puzzle ?

Le lecteur ne lâche pas, rit évidemment, se demande à quand le déclic, à quand l’implosion ? Entre-temps, des portraits acides, des situations, des malaises urbains vécus par chacun; des pensées coupables, communes à tous, qui transforment cette comédie en un bas-les-masques saignant, et donc jubilatoire.

Se rendant à un dîner chez des ‘amis’ qui la barbent (« on n’a quand même pas idée d’être aussi chiants »), laissons la voix secrète de Juliette s’exprimer :

«leurs gestes sont les mêmes, leur façon de se frotter les mains à l’idée du beau moment que nous allons partager, leurs yeux qui évaluent la joie que je suis censée ressentir à pénétrer dans leur ‘nid douillet’ où tout est agencé pour ‘recevoir’…. je vais devenir, en l’espace d’une seconde, l’amie, la bienveillante, la délicate personne, tout ce que je ne désire pas être avec eux.» 

Deux coupettes et trois-quatre feuilles de vigne fourrées d’aubergines serviront de compensation à Juliette (ce qui, bien entendu, ne manquera pas de la re-plonger dans un océan de tourments existentiels. « Quelle faiblesse, quelle faiblesse… ») 

Derrière l’identification (parfois) et la drôlerie (toujours), pointent le mal de vivre, la solitude. 

La seule décision à laquelle se tient cette anti-héroïne qui « sai(t) qu'(elle) n'(est) pas faite pour le bonheur » n’est-elle pas de respecter son mal-être, plutôt que de le nier, de l’assommer sous des masques sociaux sans intérêt ? Ne pas choisir, vu sous cet angle, n’est plus passivité mais devient acte de résistance face à la médiocrité du monde, un monde qui a perdu pour elle toute saveur. Un quasi doigt d’honneur. Si ligne directrice elle a, elle serait bien à chercher de ce côté-ci. 

Elle n’adopte pas un boa prénommé Gros-Câlin, la Juliette de Kuperman. Non. Elle préfère coucher ses doutes permanents sur papier. Et là, Nathalie Kuperman de se jouer des mots. Et là, le deuil, le rappel de ce que nous sommes tous – des enfants vieillis. Ne tenant debout que sur des fondations que nous n’avons pas choisies.  

Et là, le lecteur comprend qu’il a eu raison de ne pas faire comme les collègues de Juliette : de ne pas prendre ce genre de fille à la légère. 

Un très beau livre, aussi drôle que percutant. 

 – ‘Je suis le genre de fille‘, Nathalie Kupermaned. Flammarion 

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‘Le retour de Gustav Flötberg’, de Catherine Vigourt : un roman jubilatoire

© Catherine Vigourt

Chambre 277 de l’Hotel du Louvre, Paris. Deux homonymes presque parfaits, un réveil vaporeux : « il ne savait pas qu’il était connu« . Et c’est ici que tout va commencer.

Nancy Erocratos, agent littéraire accomplie (« deux cents kiloeuros annuels, un appart à New York, un studio à Venise, un fils en pleine santé. Un corps convenable, ménopause propre, libido active« ), se consacre exclusivement à la carrière de Gustav Flötberg depuis quinze ans. L’auteur islandais mondialement fêté (« bourré de followers sur les deux comptes » – pour dire… – « trois adaptations à succès, deux projets avancés dont un story-board déjà printé« ) peut s’appuyer sur l’entregent de cette professionnelle dévouée et pour soulager son quotidien, et pour entretenir son statut d’écrivain bankable. Ses polars haletants, ses contemporains accrocs au mouvement sans temps mort se les arrachent dans toutes les langues, ne pouvant les lâcher avant la fin même s’ils…n’en retiennent jamais grand chose. De la soupe, en somme, diront certains. Oui mais : une soupe de virtuose, épicée juste ce qu’il faut. En tout cas, suffisamment pour l’écouler au-delà de toute frontière, la soupe. Si le monde n’est qu’une branloire pérenne – comme disait l’autre – le tandem Gustav Flötberg-Nancy Erocratos semble y avoir trouvé bon pied. 

Mais, un accident cérébral déstabilise bientôt cet équilibre devenu par trop rassurant.

Chambre 277 de l’Hotel du Louvre, Paris. Deux homonymes presque parfaits, un réveil vaporeux : « il ne savait pas qu’il était connu« . Et c’est ici que tout commence. Car ce n’est point Gustav Flötberg l’auteur à succès qui ouvre les yeux, mais bien le géant de la littérature Gustave Flaubert, mort officiellement (‘officiellement’ car plus rien n’est certain) en 1880 ! Arraché à sa fameuse et formatrice descente du Nil en compagnie de son cher Maxime Du Camp, le bougre a 30 ans, se retrouve dans le corps d’un quinquagénaire qui ne s’est guère donné la peine de soigner la breloque et ne peut encore affirmer « Mme Bovary c’est moi ! » puisqu’il ne l’écrira que dans cinq ans. Encore moins, d’ailleurs, « Gustav Flötberg c’est moi ! » car il ne connaît pouic du gazier à la mode qui désormais héberge son esprit, même si donner le change il doit. 

– Bah merde, c’est farce !

En effet. 

Dénouer les fils improbables ayant mené à cet imbroglio spatio-temporel : décoiffer la girafe en somme, sans certitude d’y voir bientôt plus clair. 

D’une plume alerte et érudite, Catherine Vigourt s’en donne à cœur joie, brouille les pistes, nous enchante d’expressions du XIXème percutant celles, plus triviales mais d’autant plus drôles, du XXIème. Nancy Erocratos ne reconnaît plus son Gus qui se pique subito de parler français. Flaubert s’agace de tomber sur une Louise Colet bis, pot-de-colle passé à la postérité, et lutte contre lui-même pour ne pas s’enquérir de son destin, de son œuvre, de sa vie et de sa mort via ce web omniprésent. La troublante femme de chambre Ouleymatou et le zélé garçon d’étage Joseph entrent dans la danse à leur tour. Et cette compagnie finirait presque par rendre ce nouveau – bien qu’inexplicable – quotidien dans un siècle étranger vivable à Flaubert si un certain Maxime Du Camp, censé avoir passé l’arme à gauche à Baden-Baden en 1894, ne surgissait pas flamberge au vent. 

Catherine Vigourt entraîne le lecteur d’une main tonique et assurée dans cette aventure loufoque. Sa maîtrise du monstre littéraire est évidente mais pas pesante. Et si la forme est légère, la truculence omniprésente (Flaubert oblige, « bander, tout est là ! »), les interrogations sur notre temps (« On le trouvait bizarre, campé ainsi devant les gens : il faut toujours en ce siècle se rendre quelque part« ) côtoient celles sur l’écriture (« Tu es repu, tu n’as faim de rien, comment nourrirais-tu les autres ? ») Sur ce qui différencie la littérature de la soupe marketée mais également sur les liens mouvants qui relient les personnages (les gens). Cette analyse en creux achève de rendre cet ouvrage, savoureux par son style, réellement pertinent et en fait une excellente surprise littéraire. 

Pour un peu, on se (re)plongerait dans l’œuvre flauberienne pour tenter d’y détecter un clin d’œil bien caché à Gustav Flötberg, à la chambre 277 de l’Hotel du Louvre. Voire à Catherine Vigourt elle-même.

– ‘Le retour de Gustav Flötberg‘,  Catherine Vigourt, éditions Gallimard 

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‘Délivrances’, de Toni Morrison : le poids du passé américain

l’auteure Toni Morrison © DR

 » ‘Sept maris. De Delhi à Dakar, du Texas à l’Australie, et quelques-uns dans l’intervalle.’ Elle riait en balançant les épaules. ‘Tant de bonhommes, et tous pareils à l’endroit où ça compte. – C’est quoi, l’endroit où ça compte ? – La responsabilité.’ « 

Le ton est donné : les mots de Toni Morrison claquent, sautent, se moquent, percutent, vifs, fluides, sûrs de leur force, conscients de leur portée. Même lorsqu’ils prêtent à sourire ils disent, en creux, la gravité de la vie (« elle avait vécu tout cela avec ses nombreux maris, dont tous se confondaient à présent pour ne former personne »). Sans sensiblerie, sans apitoiement. Vlam ! Tonnant au détour d’une phrase. Hurlant entre deux pirouettes. Ils disent.

Les souvenirs, les drames, les excuses, les fondations pourries, les lâchetés des autres; les nôtres. La fierté, aussi, qui se cache dans les silences et même, souvent, dans la mauvaise foi. La difficulté de tenir debout lorsque le monde rugit autour de vous, furieux, malade, bien décidé à vous emprisonner dans une case définitive, rempli de prédateurs sauvages. La honte secrète de ne se savoir qu’enfant vieilli, blessé, en quête de l’amour originel perdu, rêvé ou trop peu senti, alors que tout exige de vous l’assurance lisse de l’adulte rentable.

Oui, rentable. Socialement. Émotionnellement.

Car, ‘rien n’est gratuit dans la vie, mes petits. Rien n’est dû au hasard. Même pas l’amour’, semble nous lancer Toni Morrison, prix Nobel de littérature 1993, dans son dernier roman ‘Délivrances’. Quel meilleur titre que celui-là ? Car il n’y est question que d’enfermements personnels, familiaux, amoureux, sociaux. Historiques, aussi. De manière subtile, évidente.

Tellement évidente qu’elle en devient gênante, glaçante (« la Police abandonna l’affaire. Un autre petit garçon noir disparu. Et alors ? »)

L’esclavageles Droits Civiquesle racisme quotidien aux États-Unis : la grande romancière n’a pas besoin de s’appuyer sur les dernières bavures policières. Cette Histoire afro-américaine, cette Histoire de l’Amérique, est comme intégrée de facto dans la vie de ses personnages contemporains. Ils font avec. Que faire d’autre ? Pas besoin de s’attarder.

Mais derrière leurs vies, leurs réminiscences, leurs placebos, vrombit la rage maîtrisée de l’écrivaine (car la volonté de tenir la grande Histoire en arrière-fond, lointaine, à peine émergeante, n’est en fait qu’une dénonciation virulente, guerrière). Lula Ann dont la peau si noire éloigna sa mère dès la naissance (« au début j’ai pensé à… Non. Il faut que je chasse ces souvenirs, et vite ») deviendra une splendide femme sensuelle, une working-girl comblée toujours vêtue de blanc, non sans avoir abandonné au passage son prénom de petite fille pour un autre (Bride. Pride ?) Pourtant, sa rencontre avec le beau Booker, dont le cœur n’a plus de place pour quiconque, tout empli par l’amour funèbre porté à un ange disparu (« probablement fatigué d’être mon fardeau et ma croix »), va bouleverser son existence, son physique même (« elle plaqua la serviette humide au-dessus de l’endroit où ses seins s’étaient annoncés un beau jour, puis dressés jusqu’aux lèvres d’amants gémissants »). Les cicatrices vont se rouvrir, redevenir des plaies suintantes, béantes; douloureuses.

Chaque personnage rencontré, de la taularde détestable à la vieille tante excentrique, verra sa vie passer sous le laser impitoyable de Mme Morrison. Personne n’y échappera. ‘Il n’y a rien d’autre à faire, mes vieux enfants, que d’affronter votre histoire et vos mensonges en face’, semble-t-elle nous lancer. Le remède est brutal, violent, insupportable souvent (tant d’enfants, ici, qui souffrent et se brisent) mais, nécessaire. Bas les masques !

Le monde n’est pas noir ou blanc.

Et même lorsque le dénouement semble heureux, un dernier tacle venimeux (mais de bonne foi – encore pire) de la mère de Bride-Lula Ann (avec qui (la) relation se limite à des envois d’argent de sa part ») vient mettre fin à ce tourbillon de 200 pages que l’on n’a pas pu quitter, essoufflé par un tel rythme, ébloui par une telle lucidité, effrayé par une telle maestria à lire les âmes, à comprendre et retranscrire les incompréhensions réciproques, destructrices. On se sent presque comme un petit enfant venant de recevoir une leçon cruelle, mais finalement bien-intentionnée, sur la réalité – dure, impitoyable, hypermnésique – de la vie. Cela tombe bien : le sujet du livre n’est que cela (« que Dieu aide l’enfant »). Un très très grand roman. Une immense écrivaine. Un remarquable professeur de littérature. De résistance. De vie.

— ‘Délivrances‘, Toni Morrison, ed. Christian Bourgeois —   

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‘La passion des écrivains’, de Josyane Savigneau : rencontres romanesques

© Josyane Savigneau

L’exercice était piégé. La galerie de monstres sacrés rencontrés au cours d’une carrière brillante aurait pu se transformer en un numéro d’auto-promotion nombriliste un brin assommant, gardant le lecteur hors sérail à distance. Ou pire : une mise au point à destination de ses contempteurs, qui ne manquent pas.

 Mais Josyane Savigneau, journaliste littéraire depuis plus de trente ans, papesse de l’influent Monde des livres pendant quatorze, a su éviter avec finesse et élégance tous les écueils du genre.

‘La passion des écrivains’ n’est pas une autobiographie. Son histoire personnelle, l’auteure l’a déjà narrée dans ‘Point de côté’, en 2008. 

Bien entendu, en creux… Bien sûr, comme tout livre digne de ce nom… L’importance de l’œuvre de Simone de Beauvoir dans son parcours (‘Penser sa liberté‘, tel est le nom définitif du chapitre qu’elle consacre à l’auteur du ‘Deuxième Sexe‘), les tensions et les chausse-trappes inhérents à tout lieu de pouvoir, les querelles idéologiques…

Mais Josyane Savigneau, femme de gauche, féministe revendiquée et éternelle amoureuse des mots, a surtout voulu raconter ses admirations (même si l’époque préfère désormais l’étalage des inimitiés).

Sans idéaliser ses interlocuteurs mais, comme parfois encore surprise d’avoir l’opportunité d’échanger avec eux (même si beaucoup ont disparu), elle décrit avec gourmandise ses rencontres exceptionnelles avec des créateurs par définition hors-norme. Le résultat est un délice.

29 portraits (pourquoi pas 30 ? Pas le style de la dame d’aimer les chiffres ronds). 29 jeux de séduction-confrontation.

Féline, elle ne craint pas de distribuer quelques coups de griffe à l’occasion pour gagner le respect de ces mégalos sublimes accoutumés aux flatteries. Des éditos et des nécros écrits par sa plume précise et assurée, publiés dans le supplément du grand quotidien entre 83 et 2012, remis dans leur contexte, enrichis d’anecdotes révélatrices.

Cet ouvrage, elle le décrit comme « une promenade toute personnelle, dans (ses) exercices d’admiration. Ils ne portent pas uniquement sur des écrivains, mais aussi sur des éditeurs, des comédiens, des hommes de culture… Au fil des pages et d’un portrait à l’autre se dessine ainsi tout un paysage qui aujourd’hui commence à s’éloigner, (elle) s’en rend compte, non sans une certaine nostalgie. »

Quel meilleur exemple que cet éditeur ‘à l’ancienne’, Guy Schoeller, épicurien nonchalant, allergique aux notes de frais, amoureux impénitent du vin et des femmes, créateur de la collection ‘Bouquins’ et méprisant avec une faconde toute aristocratique « ces mecs qui sont maintenant dans les affaires » et prennent le contrôle des maisons ? Son opposé ultime, l’ascète élégant Jérôme Lindon (« les deux derniers éditeurs à ne publier que les livres qu’ils aimaient »), guère plus connu du grand public et pourtant : on laisse Savigneau et son subtil sens du trait nous entraîner dans leur sillage.

Josyane Savigneau © DR

Une Madone du journalisme maintenant, aussi brillante que féroce :

          « Quand Françoise Giroud vous accueille, tend la main et fixe droit sur vous son regard noisette, vous vous dites que la partie est perdue : elle connaît la pièce par cœur, elle peut la jouer dans tous les sens, en variant les nuances. Elle a jaugé d’emblée son interlocuteur. Elle ne sait pas encore exactement ce qu’il attend, mais elle a déjà décidé ce qu’elle lui accorderait. Rien, peut-être, au fond. »  

On revoit Giroud, son perpétuel et intrigant sourire aux lèvres, ses yeux perçants qui démontent les armures.

En quelques phrases, où la force intellectuelle se mêle à la sensibilité, elle redonne âme et chair au personnage, le restitue visuellement.

Sagan, touchante, si touchante (qui plaisante elle-même de sa diction sur-vitaminée pour mettre à l’aise la jeune journaliste impressionnée), Robbe-GrilletEdmonde Charles-Roux (« ce charme énigmatique, dont on ne saura jamais s’il dissimule une indifférence absolue, des passions secrètes, des blessures qu’il serait indécent de laisser paraître »), Toni Morrison (« magnifique guerrière. À admirer. Mais peut-être plutôt de loin), Claude DurandPatricia Highsmith (« farouche, sauvage, elle l’était, certes, comme tous ceux qui se veulent libres et se refusent à ‘donner le change’ en se prêtant à un quelconque jeu social »), Edwige Feuillère (et son élégance d’un autre âge); le sphinx Sollers, aussi. Sollers, bien entendu (le premier portrait, comme un pied de nez à ceux qui lui reprochaient ses amitiés. Ou bien, un rappel définitif de la foi qu’elle place en la fidélité, n’en déplaise aux fâcheux. Un peu des deux, sûrement). Et puis Beauvoir, qu’elle finira par rencontrer (ce qui donne lieu à un échange hilarant).

L’ouvrage s’ouvre avec envie. Puis se referme assez rapidement. Comme pour mieux faire durer le plaisir; ne pas le dévorer trop vite. Déguster en silence chaque chapitre achevé; contrôler son appétence pour la suite. Se laisser glisser quelques instants dans ces univers à la fois si personnels et pourtant appartenant désormais à tous.  « Elle ou il a mauvaise réputation ? Je prends, j’y vais », semble avoir toujours réagi la journaliste aux idées de rencontres lancées en rédaction. Un goût prononcé pour les caractériels, pour celle qui se décrit comme ‘soupe-au-lait’ ? Forcément. Loin des autoroutes de la pensée, des schémas de vie pré-fabriqués et du sectarisme; au plus près des creux, des bosses. Des fêlures intimes, moteurs éternels, toujours là, planquées derrière les masques de la renommée. Sans cela, la littérature n’existerait pas.

Alors, dupe de rien, surtout pas du cinéma social, de sa violence, de ses facilités, portée par sa quête de comprendre « ce que signifie ‘être écrivain’, avoir une existence totalement déterminée par le fait d’écrire », Savigneau pénètre leur monde, empathique, pour mieux nous le restituer. 

En refermant ‘La passion des écrivains’, la seule envie que l’on éprouve est de retourner à la librairie se procurer ‘Le chapeau violet‘ d’Eudora Welty. ‘Le Souffle‘ de Dominique Rolin. Puis un William Styron, aussi, que l’on ne connaissait pas. Car Savigneau donne dans ce livre – comme dans ses chroniques depuis 30 ans – envie au lecteur de partir à la rencontre des œuvres, des auteurs « qui savent qui ils sont », et qu’elle dépeint si bien.

Telle la passeuse qu’elle est. Définitivement passionnée. Forcément passionnante. 

– ‘La passion des écrivains’, Josyane Savigneau, ed. Gallimard, 2016

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Guy Birenbaum, Twitter et l’antisémitisme 2.0

© Guy Birenbaum

Une promenade sur Twitter est comme un saut à l’élastique en plein ouragan. Impossible d’éviter les querelles picrocholines, les postures surjouées des uns, en pleine dispute théâtrale avec les autres, sur tel ou tel sujet d’actualité, majeur ou périphérique, peu importe. Sujet sur lequel ils n’ont de toute façon souvent ni prise ni connaissance approfondie. Mais, quelle importance ? Dégainer un argumentaire définitif en 140 caractères est le jeu ici. Se trouver un adversaire de taille à croquer publiquement, abattre un troll à mains nues; refaire le monde à coups de hashtags, rallier de nouveaux followers à son panache, se rassurer sur sa combattivité et sa force de caractère exceptionnelles via les soutiens amis; et même, parfois, le Graal : se faire adouber – suivi ou repris – par une personnalité (ce qui ne manquera pas d’être désormais affiché sur le profil du gentil combattant virtuel) !

Bloquer, signaler, insulter, ridiculiser. Caricaturer, mentionner, excommunier, promettre au bûcher. Bref : to clash or not to clash, tweeter or not tweeter; gazouiller pour exister.

Guy Birenbaum n’est pas un bleu. Chroniqueur, blogueur, ancien prof, chercheur, éditeur, journaliste – sans carte de presse (un rejet des cases, des dénominations, appréciable, dans cette société de plus en plus ridiculement compartimentée, schématique et cv-tisée) : homme engagé reconnu socialement, figure et voix familières des médias, il n’a pas l’excuse du paumé sans relations qui cherche à exister en éructant tout le jour (15 heures quotidiennes, certains) ses quatre vérités définitives à l’univers virtuel, via un piaf bleu un peu grassouillet.

Mais parfois, l’élastique n’est pas aussi solide qu’il y paraît.

L’ouragan finit par arracher la tête-brûlée. Les vents déchaînés de l’actualité continue (émotionnellement insupportables), ceux des polémiques violentes (vaines souvent mais, promesses d’adrénaline), des opinions tranchées et péremptoires (aussi belliqueuses que désespérées) avalent le tweeto trop shooté; le gladiateur auto-proclamé.

Guy Birenbaum-l’intellectuel a cru au pouvoir démocratique du net, à la prise du pouls du pays via le monde virtuel.

Guy Birenbaum-le jouteur fanfaron a pris goût au combat dialectique avec des followers plus ou moins bien intentionnés.

Guy Birenbaum-l’homme s’est pris en pleine face l’agressivité actuelle et les projections malsaines de la société.

© Sipa Press

Jamais, explique-t-il dans son livre « Vous m’avez manqué – histoire d’une dépression française », ne s’était-il fait ramener, durant son enfance et sa scolarité, à son statut ‘confessionnel‘ (presque comique, pour quelqu’un qui n’est même pas croyant, qui est avant tout français). Un saut à l’élastique virtuel addictif et, il n’est plus que cela pour certains. Peu importe le tweet, le sujet abordé, le débat du moment : une horde de trolls déchaînés de lui répondre ‘youpin’, ‘Juif !’, de lui reprocher la politique de Netanyahu, la souffrance palestinienne (quand ce n’est pas celle de Barbès),d’évoquer un ‘lobby surpuissant’, encore plus si mélangé à celui des ‘journalopes’ (…), etc… Ici, dans ce monde pas si représentatif (non, tout le monde ne chevauche pas le moineau fluo; non, ceux qui le font ne trollent pas forcément à tout va), Guy Birenbaum a rencontré une armée inattendue mais néanmoins puissante et quasi-inatteignable juridiquement : celle de l’antisémitisme 2.0. Des combattants aussi haineux que fantômes, possesseurs de plusieurs comptes (en cas de bloquage), planqués derrière des pseudos, administrateurs parfois de blogs insultants courageusement hébergés à l’étranger, loin de la loi républicaine tricolore (et félicités par l’extrême-droite ‘dé-diabolisée’ parfois pour leur « travail »).  

Tout accoutumé aux attaques (il décrypta pendant longtemps l’évolution du Front National et fit même son mémoire sur ce sujet), tout prompt à rire aux éclats devant tant de bêtise crasse, à supprimer, signaler, ignorer, snober : les mots sont les mots et les mots, beaucoup l’oublient, sont les poisons ultimes. Les signifiants atomiques. Guy Birenbaum a donc fini par chuter. Chuter dans une dépression forcément inattendue pour celui qui, fils d’un héros de la 2nde Guerre, portant même le nom de code de son géniteur en guise de prénom, ne pouvait se voir qu’en winner (au sens où la société l’entend), combattant à la fois solide et fanfaron.

Son livre possède plusieurs portes. La dépression, bien sûr (avec Labro en parrain imaginaire); sa description crue, sa découverte salvatrice de la psychanalyse. Un appel à la déculpabilisation des aides chimiques. Un cri d’amour à sa femme et à son père (ce taiseux octogénaire). Un témoignage halluciné du fractionnement artificiel, mais néanmoins ravageur, de la République. Une étude sur la bêtise du temps. Un antidote au « Suicide français » désespéré et anxiogène d’Eric Zemmour. Un courageux exemple de force car, reconnaître à 53 ans que l’on n’est qu’un enfant vieilli, refaire tout le chemin pour se trouver, demande une force que n’auront jamais les excités virtuels qui crient ‘youpin !’, ‘sale arabe !’, ‘pédé !’, ‘négro !’, etc… sur les réseaux sociaux, dans le but pervers de blesser, d’humilier; d’exister.

Ils oublient une chose. Un élément essentiel qui distingue les vrais hommes (et femmes, le terme est ici générique) des gosses mal dans leur peau : exister, c’est se connaître.

Le reste, les effets de manche, les adversaires inconnus mais désignés, c’est du vent. Guy Birenbaum s’est retourné vers son histoire familiale, vers les carnets de guerre de ses parents, a découvert et rendu hommage aux Justes Rose et Désiré Dinanceau qui les ont sauvés, ses parents, Tauba et Robert Birenbaum, lorsqu’ils devaient se cacher pour fuir les excités de l’époque. Qui n’étaient alors pas virtuels du tout… Il s’est réuni. Et son livre est une leçon. Pour tous ces sujets sur lesquels réfléchir. Sur tous les moyens à utiliser pour combattre les cons dangereux. La réponse est évidente : la connaissance. Toujours ! De soi. De l’histoire. De la sienne. Des autres. Et les mots, alors, toujours aussi redoutables, aiguisés, précis et francs, se retourneront contre les diviseurs et les chansonniers de la haine. « Vous m’avez manqué » : mes références; mon histoire; mon unité; ma fierté complète. Mon apport. Ma solution. Et, peu importe les supports modernes. Car, tout n’est que question de mentalité. Encore faut-il le vouloir. Encore faut-il espérer encore. Pour soi. Par respect pour le passé. Par espoir pour le futur. Par amour pour ce que nous sommes : unis dans nos différences (secondaires, tellement secondaires…) Sinon, l’ouragan arrachera tout, face à la léthargie. Et, il sera trop tard, alors, pour se réveiller.                                                                        

– « Vous m’avez manqué (histoire d’une dépression française) », Guy Birenbaum, éd. Les Arènes, 2015

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